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Publié le 01/10/2005

"Les Îles du soleil" de Ian R. MacLEOD

["The Summer Isles", 2005]

ED. FOLIO SF INEDIT, SEPTEMBRE 2005

Par PAT

Geoffrey Brooke, professeur à Oxford, vit ses dernières années. Fatigué, usé, il assiste honteux et complice, à la plongée de la Très-Grande-Bretagne dans le fascisme, après la défaite anglaise lors de la Première Guerre Mondiale.

Un texte superbe, une histoire intense, un monde d’un réalisme difficile à supporter quand la violence éclate.


WORLD FANTASY AWARD [DANS SA VERSION NOVELLA]

Il est tout à l’honneur de la collection Folio SF de parier cet automne sur un auteur britannique extrêmement prometteur mais totalement inconnu de ce côté-ci de la Manche. Pour le prix d’un livre de poche, on peut donc, si l’on aime la SF littéraire, s’offrir "Les îles du soleil", premier roman publié en français de Ian R. MacLEOD, émouvante uchronie mélancolique servie par un style d’une élégance rare.

On saisira d’autant plus l’occasion que “Les îles du soleil” possède une curieuse histoire éditoriale : d’abord publié sous la forme de novella en Angleterre, le roman a reçu immédiatement un prix, le World Fantasy Award. L’auteur a alors extrapoler un roman à partir de ce canevas prometteur... sans trouver un éditeur pour oser le publier. Ce roman d’un auteur anglais qui paraît en France est donc inédit en Angleterre ! Pour quelles obscures raisons ? Mystère. Le lecteur attentif va comprendre néanmoins aisément comment un lectorat volontiers conservateur [on ne le répétera jamais assez, la SF n’aime pas le changement] pourrait s’offusquer du roman en question...

L’Histoire a dérapé en 1917 quand l’Angleterre a perdu la guerre face à l’Allemagne, est s’est isolé dans un protectionnisme vain. L’Angleterre crèvant sous le poids des “réparations” allemandes, a connu crises économiques sur crises politiques. Dès lors, la mécanique qui engendre la montée du nationalisme était en marche. Avec une population lessivée, déboussolée et très pauvre, l’Angleterre n’a pu se relever sans un pouvoir fort, celui de John Arthur, fondateur de la Très-Grande-Bretagne, un état guerrier, expansionniste et agressif.

Geoffrey Brooke est professeur à Oxford et sa vie n’est qu’imposture. Les honneurs de la grande université, le vieil historien sait qu’il ne les doit qu’au fait qu’il a été, autrefois, le professeur de John Arthur. Fatigué, usé, Brooke assiste donc honteux, complice à force de silence, à la plongée de son pays dans un "modernisme" qui voit certain matin des famille juives embarquer dans des camions, sans que les voisins ne s’émeuvent outre-mesure, direction les "îles du soleil"...

Malade, trop usé pour envisager l’avenir, Brook a pourtant, un secret. Un de ces grains de sable dont la seule présence est un cauchemar pour toute autorité. Vieil homme obligé de vivre son homosexualité dans la clandestinité, hanté par un amour perdu et par une réalité quotidienne qui l’afflige, il a accepté l’histoire officielle qui veut que John Arthur ait été son élève lors de ses études au Lycée, mais cette histoire est pourtant très éloignée de la vérité. Et la vérité, c’est justement ce dont ne veut pas s’encombrer le fascisme. Qu’il ait des prétentions démocratiques ou non.

Comment décrire l’étonnement qui saisira les fidèles de Folio SF a la lecture de pareille oeuvre ? Voici un roman qui, pour être une uchronie solidement réfléchie, propose bien davantage qu’une aventure sans lendemain dans une Histoire parallèle.

Le style de MacLEOD y est pour beaucoup : beaucoup plus racé, beaucoup plus "écrit" que la moyenne de ce que la SF - hélas - délivre en moyenne. MacLEOD a lu les grands auteurs anglais, son ambition annoncée est de mêler les influences SF et classiques. Disons MOORCOCK + TS. ELIOT. Y parvient-il ? Il est, en tous cas, impossible de ne pas ressentir là, la puissance, la profondeur, la présence qui font les grands auteurs.

Autre force du roman : Ian R. MacLEOD restitue l’uchronie à sa plus belle mission : réfléchir sur notre Histoire en donnant à en voir une autre, subtilement différente... sa Très-Grande-Bretagne est un embryon monstrueux de ce que fut le Troisième Reich sans en être le décalque ; et ses à-côtés historiques d’une précision millimétrée : un axe franco-allemand affronte un axe tout aussi logique dans ce contexte entre la Russie stalinienne et le Royaume-Uni fascisant, les Etats-Unis de Roosevelt restant repliés sur leur scène intérieure.

Et ce ne sont là que les lignes générales, MacLEOD a creusé bien plus loin, conservant des personnages historiques dont il a intelligemment gauchie la destinée... au point que cela fait regretter de ne pas mieux posséder l’Histoire réelle pour en vérifier tous les glissements provoqués par MacLEOD.

Enfin et surtout, il y a le personnage de Geoffrey Brooke, anti-héros, vaincu par abandon, qui dans un dernier sursaut tente de ressembler à ces hommes au destin illustre à propos desquels il a en projet un essai historique toujours en chantier. L’homosexualité du personnage n’est pas gratuite, MacLEOD s’en est expliqué, elle fait du personnage une cible directe de l’intolérance, qui expérimente à travers ses pulsions intimes le poids de l’interdit, un interdit qui en Très-Grande-Bretagne peut être fatal... Dans le même temps, la non-conformité de Brook est invisible. Contrairement aux juifs, aux étrangers, il paraît un anglais parmi d’autres. Et ses désirs en sont d’autant plus coupables. La précision de l’auteur - hétérosexuel - quant au ressenti de son personnage, de ses désirs, de quantités de détails de comportement, est un tour de force.


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"Les îles du soleil" est une uchronie poignante où la plume ultra-sensible de Ian MacLEOD fait la démonstration de sa finesse. Un texte superbe, une histoire intense, un monde d’un réalisme difficile à supporter quand la violence éclate.

Triste, fataliste, glacial, mais pas non plus désespéré, “Les îles du soleil” est l’une des très bonnes surprises de cette rentrée littéraire 2005.