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Publié le 01/04/2007

« Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein » de Theodore ROSZAK

[« The Memoirs of Elizabeth Frankenstein », 1995]

ED. LE CHERCHE MIDI / NéO, 2007

Par Ubik

Flicker - oublions cette affreuse traduction en VF, La conspiration des ténèbres - a propulsé Theodore ROSZAK au rang des auteurs attendus comme le messie. Les lecteurs, qui avaient lu auparavant Puces [Bugs] son étonnant roman catastrophe, pouvaient déjà témoigner de l’habileté littéraire de cet auteur états-unien. Avec Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, il s’offre un flash-back gothique aux sources du fantastique et de la science-fiction.


On a beaucoup joué avec l’œuvre de Mary SHELLEY. Le cinéma s’est emparé promptement de la créature du comte Frankenstein en accentuant la dimension horrifique de celle-ci et en dénaturant au passage le récit et les rapports entre le créateur et la créature. Au mieux, cela a généré des nanars - autoparodique à l’occasion -, au pire des films à l’esthétique pompière tout à fait ridicule. On a également beaucoup écrit et théorisé sur les circonstances de la création de ce roman et sur son auteur et son entourage. Certains ont vu dans Frankenstein un texte précurseur du fantastique moderne et d’autres - notamment Brian ALDISS- un roman de science-fiction avant la lettre.
Sur ces sujets Theodore ROSZAK ne se prononce pas. Son roman s’ajoute à cette longue déclinaison d’œuvres de fiction qui s’inspirent du texte et du personnage de Mary SHELLEY et dans laquelle s’inscrivent déjà La villa des mystères de Federico ANDAHAZI, Le fils de Prométhée de René Reouven [dans l’omnibus Crimes apocryphes 1], Le Prométhée invalide de Walter Jon WILLIAMS [dans l’anthologie Les continents perdus], Frankenstein délivré de Brian ALDISS et bien d’autres encore...

L’argument de départ du roman est très simple. A la mort de Victor Frankenstein, Robert Walton est resté persuadé que la confession du démiurge demeurait incomplète. Selon lui, il manquait encore des éléments pour analyser et appréhender scientifiquement l’histoire de la déchéance de ce Prométhée moderne. Cette conviction le pousse donc à se rendre sur le continent afin de poursuivre son enquête sur les lieux mêmes de la tragédie. C’est après une âpre négociation qu’il obtient du dernier membre vivant de la famille Frankenstein des documents rédigés de la main d’Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor. Il est ainsi informé de la partie demeurée secrète de l’histoire.

La version de Theodore ROSZAK se veut donc plus proche du roman originel dont elle reprend le dispositif narratif. Robert Walton est à nouveau le porte-parole du récit, introduit ici sous la forme des lettres écrites par Elizabeth Frankenstein. L’auteur ne s’en tient cependant pas à un simple décalque en trompe-l’œil du roman gothique de Shelley. La confession de la jeune femme est encapsulée dans les commentaires de Walton qui se livre à une véritable dissection du récit d’Elizabeth. Le procédé introduit un doute rationnel sur les éléments surnaturels de celui-ci tout en les rattachant au réel. Par ailleurs, la connaissance de l’arrière-plan historique est irréprochable et procure une épaisseur crédible au roman. Ainsi, l’auteur restitue habilement, non seulement les événements, mais aussi le bouillonnement intellectuel et scientifique de l’époque des Lumières. Sa restitution n’est cependant ni d’un optimisme béat, ni d’un pessimisme réactionnaire. Elle se veut juste lucide et sans concession. « Nous vivons une ère de systèmes : le médium éthéré, les particules élastiques, les essences et les fluides subtils roulant et bondissant à travers le néant infini, le tout destiné à révéler la Grande Cause dont la maîtrise ferait de l’homme l’égal de Dieu. Le docteur Mesmer avait vécu sa vie en cherchant la clé qui révélerait le secret des secrets, et il l’avait trouvée, du moins le croyait-il. Mais combien cette quête peut rendre l’homme brutal, me dis-je. Combien l’amour de la vérité peut le pervertir, surtout quand il croit qu’elle est presque à portée. Que rien ne vienne alors lui barrer la route ! Il arracherait les portes du ciel pour ravir ce secret. Il trahirait sa bien-aimée. »

Ainsi à l’instar de Flicker, la réalité nourrit la fiction au point de flouter les contours de l’une et de l’autre. Hélas le vertige suscité par le mélange des deux n’atteint pas les sommets de ce précédent roman, car si Theodore Roszak brode allègrement son histoire cachée sur la trame fournie par Mary SHELLEY, il est obligé de se tenir strictement à celle-ci et force est de constater un essoufflement du récit sur la fin.

L’auteur choisit aussi de pousser sur le devant de la scène Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor Frankenstein. Pour se faire, il utilise les trous du récit de Victor Frankenstein - ou de Mary SHELLEY... - afin d’y insérer une histoire secrète plus générale sur les rapports entre l’homme et la femme. Au fil de la confession d’Elizabeth, les références à des événements et à des personnages historiques réels se mélangent ainsi à une histoire de nature plus ésotérique. Ses Mémoires dévoilent l’affrontement entre deux conceptions du monde, un affrontement de nature sexiste qui ne trouvera son terme que dans l’union parfaite, le mariage alchimique. Unir ce qui a été divisé. Faire Un de Deux. Telle est l’Oeuvre à accomplir pour les adeptes exclusivement féminins de cette conception du monde. L’érudition de l’auteur fait une fois de plus ses preuves pour authentifier cette histoire cachée. Il nous guide à travers les arcanes complexes de l’Alchimie et du Tantrisme établissant des passerelles entre ces croyances. Cependant, il faut convenir que l’hermétisme des symboles et le didactisme des explications finissent par lasser car il faut supporter quand même une partie entière (115 pages) sur le sujet, ce qui contribue grandement à refroidir l’ardeur du plus méritant des lecteurs.

La quatrième de couverture présente ce texte comme un roman gothique et féministe. Il n’est pas sûr qu’il soit si féministe que cela, en tout cas dans l’acceptation extrémiste du terme.

« - Et te souviens-tu pourquoi ces étoiles doubles sont importantes ?
- Parce que leur masse peut-être calculée avec exactitude par la loi de Newton. C’est l’importance qu’un homme de science leur verra.
- Y a-t-il quelque autre importance ?
- Seulement que les binaires sont destinées à rester des compagnes de toute éternité... tels des amants contraints de poursuivre à jamais leur rotation en obéissant à la gravitation l’un de l’autre. Aldébaran, je crois, signifie le suiveur. Aimer est une façon de suivre, ne crois-tu pas ? Un désir d’être avec. Mais aucun des binaires ne conduit. Les deux suivent.
- Comme cela te ressemble de trouver de la poésie dans le calcul des masses.
- Il m’a été enseigné que le monde fourmille de symboles plus profonds que la science de l’homme ne le soupçonne, des messages que seul notre cœur peut déchiffrer. »


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Etonnant roman donc, qui sous couvert de la fiction, est bâti comme un pamphlet contre l’aveuglement généré, quel que soit son objet, par la recherche de la vérité. Intéressant roman, qui de par son point de vue féminin, est un hommage à son auteur Mary SHELLEY et aux femmes en général.

Plus qu’à un brûlot féministe, Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein ressemblent plus à un appel à la raison pour déchiffrer le monde et comprendre l’autre - sans en violer l’intégrité.