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Publié le 15/10/2010

Les Mers perdues de Jacques Abeille et François Schuiten

ÉD ATTILA / HORS COLLECTION, AOÛT 2010


Les éditions Attila publient deux nouvelles œuvres du français Jacques Abeille pour cette rentrée littéraire. Non contents de remettre à la disposition des lecteurs l’excellentissime Les Jardins statuaires, ils en profitent pour publier un roman « graphique ». Dans un format qui tient plus de la bande dessinée, Les Mers perdues fusionne le trait du créateur des Cités obscures, François Schuiten, avec la prose de l’auteur du cycle des Contrées. Présenté comme un complément des Jardins statuaires, Les Mers perdues s’avère hautement recommandable.


Engagé par un mystérieux et richissime commanditaire, le narrateur n’a aucune idée de sa destination. Il ne connaît que l’identité de ses compagnons de route : une géologue, un guide et un dessinateur. En chemin, le petit groupe rejoint une troupe d’Hulains, des petits hommes considérés jusque-là comme une légende. Ensemble, ils explorent une contrée source de nombreux fantasmes, celle des Mers Perdues. Dans ce pays singulier, ils feront la connaissance d’une civilisation disparue, de statues colossales mais aussi et surtout d’eux-mêmes. Plus qu’un voyage, l’expédition change radicalement le narrateur et ses partenaires.

Les Mers Perdues impressionne d’emblée par la qualité du livre-objet. Du fait de son format, ce roman graphique affiche d’immenses et superbes planches du dessinateur François Schuiten qui agrémentent le voyage du narrateur et le rendent plus tangible. Mais cela reste un préambule bien dérisoire en comparaison de la qualité intrinsèque du récit qui nous attend. Ceux qui ont déjà posé les yeux sur les écrits de Jacques Abeille ne seront nullement surpris de retrouver une prose ciselée, à la fluidité sans faille. Les autres découvriront ici l’une des plus belles mise en valeur de la langue française.

Passé ce cap, le lecteur prend part au voyage en lui-même. Ce périple n’est pas sans rappeler celui des Jardins statuaires avec, par exemple, des acteurs jamais nommés. Chaque protagoniste s’affirme par sa qualité – narrateur, géologue, dessinateur... – sans pour autant embrouiller la lecture qui reste toujours limpide. À ce titre, la civilisation des Hulains, qui n’est pas sans rappeler nos pygmées, s’affirme comme l’un des points forts du roman tant par leur approche que par la touche de mystère et d’exotisme qu’ils ajoutent. Autre point commun, le périple entrepris au cœur d’une contrée inconnue qui recèle d’intrigantes statues. Si l’on retrouve dans Les Mers perdues les qualités d’un récit d’initiation ou d’aventures, le roman de Jacques Abeille pousse dans une direction différente de celle des Jardins. Le point fondamental se trouve dans l’opposition nature/industriel. En se servant de statues qui semblent avoir jailli du sol dans un contexte urbain, le français peut filer sa métaphore de la nuisance de notre espèce sur les merveilles naturelles. Peu à peu, on s’aperçoit que ces chefs-d’œuvre de pierre ont été mis à mal par l’homme. Par jalousie, par peur ou malveillance. Ce qui renvoie inévitablement à notre propre situation. Mais il ne s’arrête pas là puisque l’industrie moderne y apparaît comme un monstre glouton et affamé, un quasi-dieu dont la qualité la plus remarquable serait de rendre fous les hommes. Intelligemment menée et sublimée par la mise en image de Schuiten, cette thèse résolument écologiste apparaît comme la grande réussite du livre malgré ses airs de déjà-vu.

Il serait pourtant bien injuste de se limiter à cela. En quelques quatre-vingt pages, Les Mers perdues jongle avec d’autres problématiques. On y parle à demi-mot de la censure et du pouvoir des mots, on y parle aussi du temps qui passe et de l’inévitable déchéance qui l’accompagne. Mais on y parle aussi et surtout de création artistique. D’abord, du point de vue du narrateur grâce à la forme épistolaire, mais aussi du point de vue du dessinateur de l’expédition. Ce qui constitue le sel de cette réflexion, c’est la mise en abîme entre le travail du dessinateur et celui de l’écrivain, un peu comme si Abeille parlait par la bouche de ses personnages des échanges qu’il a dû avoir avec Schuiten pour accoucher du livre. Il semble d’ailleurs que l’imbrication des mots et des images soit plus intime qu’on ne pourrait le croire de prime abord et l’on en vient rapidement à se demander, au regard de l’objet que l’on tient entre les mains, qui a inspiré l’autre ? La réponse s’impose d’elle-même au cours du récit : les mots ont besoin d’images pour exister comme les images ne peuvent survivre sans les mots. En somme, la complémentarité des arts et leur juxtaposition se révèlent tout aussi primordiales que l’art en lui-même.

Terminons par ce qui unit ce qui unit Les Jardins statuaires à ces Mers Perdues. Est-il nécessaire de lire l’un avant l’autre ? La réponse est non. On peut les lire totalement indépendamment mais la lecture des Mers perdues apportera un plus indéniable aux Jardins, tandis que les lecteurs qui veulent encore plonger davantage dans la prose et l’univers d’Abeille se reporteront naturellement sur son roman.


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Avec Les Mers perdues, les éditions Attila unissent ici deux immenses talents dans un magnifique ouvrage. Le résultat reste tout de même impressionnant. Outre le style sublime d’Abeille et le dessin irréprochable de Schuiten, l’intelligence du propos et la qualité du périple achèvent de convaincre du caractère indispensable de l’œuvre.



Nicolas Winter