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Publié le 26/09/2009

Les Nombreuses Vies de Cthulhu de Patrick Marcel

ED. LES MOUTONS ELECTRIQUES / LA BIBLIOTHEQUE ROUGE
SEPT. 2009

Par Mr.C

23 mars 1925 : la cité aux angles étranges de R’lyeh surgit des eaux lors d’un séisme, et le grand Cthulhu en émerge. Ne sont témoins de l’événement qu’une poignée de marins perdus, dont deux seulement quitteront l’île vivants.
Autour de cette date historique, Patrick Marcel relève le pari de reconstituer le Mythe de Cthulhu, celui-là même dont H.P. Lovecraft sera le scribe. Un morceau de bravoure au pays des pulps, de l’horreur lovecraftienne et des séries B cultes.


Le principe de la Bibliothèque rouge, collection des Moutons Electriques qui compte déjà une quinzaine de volumes, consiste à prendre au pied de la lettre un cycle littéraire et à donner vie à l’un de ses héros : Sherlock Holmes, Dracula, James Bond, personnages imaginaires, sont devenus mythiques parce qu’ils ont dépassé leur créateur. Ils s’en sont affranchis à force de reprise, de parodies, d’adaptations tv ou cinéma.
Toute la subtilité de la Bibliothèque rouge consiste à leur rendre hommage en considérant leur vie comme celles des grands hommes : essais, analyses, nouvelles s’articulent autour de la pièce centrale, une biographie "comme s’ils avaient existé".

L’exercice peut s’avérer périlleux. Il faut beaucoup d’aplomb, et une foi certaine en la vérité des choses inventées, pour s’en acquitter avec honneur. Quelques uns des volumes précédents furent des hommages érudits mais vains, n’allant pas beaucoup plus loin que la somme des connaissances accumulées à propos de tel ou tel héros. Mais d’autres surent donner l’étincelle de vie au personnage visé.

Au moment d’ouvrir Les Nombreuses vies de Cthulhu, on était perplexe... car contrairement à Sherlock Holmes, Hercule Poirot ou Conan, le poulpoïde Cthulhu ne fut guère généreux de ses apparitions... Et si Arthur Conan Doyle, Agatha Christie ou Robert E. Howard ont poussé l’audace jusqu’à offrir à leur héros respectif des aventures à rallonge, semées de références biographiques (dates, lieux, ancêtres...), H.P. Lovecraft ne nous livra sa tentaculaire bestiole que le temps d’une nouvelle aussi marquante que brève, L’Appel de Cthulhu (1928).
Comment Patrick Marcel allait-il se tirer de ce faux pas et nous raconter l’existence d’un aussi discret personnage, dont il n’existe, à vrai dire, pas même un portrait réaliste ?

Ouvrage refermé, on peut vous le dire maintenant : il s’en est tiré avec brio. A l’image de Cthulhu lui-même, dont le personnage et la notoriété survécurent à Lovecraft grâce à d’autres plumes [1], la « biographie » reconstituée par Patrick Marcel est un savant patchwork, une enquête qui investit des pans entiers de la pop-culture littéraire de ces 50 dernières années pour assembler, morceau par morceau, un panorama cohérent des origines et de la destinée des monstruosités lovecraftiennes.

« Une créature, une masse verte de gelée visqueuse confusément anthropomorphe, mais où se combinent étroitement les attributs du dragon et de la pieuvre, de la chauve-souris et du crocodile. Pas de trace d’yeux (...) Sa substance diffère de celle de notre univers ; sans doute ses organes des sens se réfèrent-ils à d’autres perceptions que les nôtres. »


Patrick Marcel part du postulat que le "reclus de Providence" est le seul a avoir détenu la vérité à propos du mythe des Grands Anciens, et que ses écrits restituent cette vérité. Il joue au rat de bibliothèque, méticuleusement, soulignant des concordances, créant des rapprochements surprenants entre des romans d’auteurs distincts, osant toutes les superpositions d’une plume enlevée, s’éloignant de son sujet pour y revenir par une faille qu’on n’avait pas vue.

L’ensemble, lorsqu’on a le nez dessus, peut sembler foutraque. Mais lorsqu’on prend du recul, le dessin d’ensemble apparaît. Et tout semble s’expliquer : ce séisme de 1925, c’est évident, a été déclenché par le Professeur Challenger, tel que cela est raconté par A.C. Doyle dans Quand la terre hurla. Et l’épidémie de rêve qui frappa alors l’Humanité, en particulier les marins qui allaient voir de leurs yeux le terrifiant Cthulhu, commença aussitôt parce qu’Il était libre des eaux.
Ces rêves étranges de février 1925 correspondent d’ailleurs à ceux qu’avoue aussi le producteur Carl Denham - celui qui découvrit une carte ancienne qui aller le mener à l’île du Crâne, voyage raconté dans le film King Kong.

Patrick Marcel recoupe latitudes et longitudes, souligne la proximité géographique du site probable de la cité engloutie de R’lyeh, et de l’île du Crâne, mais aussi du Monde Perdu décrit dans un autre roman par sir Arthur Conan Doyle.
Il découvre chez Jean Ray une nouvelle intitulée Le Uhu où une créature gigantesque émerge de la mer. Il exhume chez Victor Hugo des phrases aux accents lovecraftiens qui semblent décrire Cthulhu lui-même...

L’enquête progresse... Le puzzle se forme et des récits épars qu’on croyait sans rapports, ceux de H.G. Wells et ceux de Jules Verne, ceux de Abraham Merritt, R.E. Howard, Gustave Le Rouge, Maurice Renard ou Arthur Machen s’assemblent devant nous en un tableau complet de la Grande Vérité dont Lovecraft ne fut qu’un des témoins.

La voie suivie par Patrick Marcel est malicieuse - il s’en explique bien dans l’interview qu’il nous a accordée - et ne manque pas d’audace.
Lorsqu’il convoque Les Avengers, le Furax de Pierre Dac et Francis Blanche, Bob Morane, Doc Savage et les survivants de Lost, on risque le décrochage, on sent la manip’. Mais la sortie de route est toujours évitée, et dans une embardée, on reprend la ligne droite.

Après la "biographie" de Cthulhu, Patrick Marcel établit une longue chronologie de toutes les dates marquantes du Mythe, de la création de la vie sur Terre, il y a quatre milliards d’années, par les Grands Anciens, jusqu’à ce lointain futur qui verra la mort de la planète.
Enfin, les volumes de La Bibliothèque rouge s’achèvent rituellement par quelques nouvelles. On regrette ici que deux textes seulement soient proposés. D’autant que le premier, Des chats, des rats et Bertie Wooster de Peter Cannon, est vraiment très bref, et que le second, Le Grand Eveil de Kim Newman, développe une brillante ré-utilisation hard-boiled des ingrédients lovacraftiens, si réussie qu’elle donne envie d’en lire davantage.


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Voici une façon inédite de replonger dans le détail des récits de Lovecraft. C’est un travail méticuleux, l’autopsie d’une oeuvre, une dissection littéraire bluffante qui donne l’envie irrépressible de replonger dans L’abomination de Dunwich, Dagon et Le cauchemar d’Innsmouth.



NOTES

[1] H.P. Lovecraft fut peu publié de son vivant, et seulement dans des revues ou des magazines. On doit à ses amis August Derleth et Donald Wandrei, et à ses épigones, comme Clark Ashton Smith, d’avoir publié l’ensemble de son oeuvre, et de l’avoir poursuivie.