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Publié le 09/01/2010

Les Onze de Pierre Michon

EDITIONS VERDIER, AVRIL 2009

Par Soleil vert

L’Académie Française vient de décerner cette année son Grand Prix du Roman à un texte de Pierre Michon, Les Onze. Dans ce court récit de 130 pages, prétexte à un exercice stylistique de haute voltige, l’auteur retrace la genèse d’une œuvre picturale imaginaire durant la Révolution Française et livre un roman dans lequel, à l’exemple du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, transparaît une réflexion sur l’art comme conjuration du réel.


Dans la soirée de janvier 1794, François Elie Corentin, dit Corentin de la Marche, est convoqué à Paris dans l’église Saint-Nicolas des Champs, où trois Jacobins lui passent commande d’un tableau représentant les membres du Comité de Salut Public. Puisant son inspiration dans l’atmosphère de cette « nuit à loups », au cœur de la Terreur, le peintre conçoit une toile monumentale auprès de laquelle La Joconde « n’est qu’une femme rêvant ».
L’intrigue, plutôt mince, cède le pas à une réflexion esthétique, un étonnement devant l’Histoire. Quels sont ses ressorts, par quelle alchimie s’incarne-t-elle dans une œuvre ? L’auteur tente d’analyser les soubresauts des passions humaines à la lumière de la sensibilité artistique de quelques peintres célèbres réels ou imaginaires [1]. Ainsi de l’enfance de Corentin sur les bords tranquilles de la Loire à Combleux assimilée au « manteau mozartien » bleu et rose des toiles de Tiepolo auquel succède « le manteau couleur de feu d’enfer » des onze révolutionnaires aux visages de spectres.

Usant d’une prose tourbillonnante, dont les cercles toujours plus étroits enserrent le tableau et le lecteur devenu spectateur jusqu’à l’ultime révélation, le propos de Pierre Michon glisse subtilement d’une évocation picturale à une invocation de puissances infernales et anciennes. Lui-même choisit de s’effacer devant la figure de Jules Michelet, auquel il prête quelques pages imaginaires et définitives sur « Les Onze ». Les sortilèges de la littérature constituent d’ailleurs l’autre pôle d’attraction de ce roman. Littérature qui, selon l’auteur, prend le pouvoir avec la Révolution Française, transformant d’obscurs littérateurs et poètes élégiaques, tels Billaud-Varennes, Carnot, Prieur ou Saint-Just, en potentats impitoyables. [2]

Les Onze est aussi un exercice d’éloquence, de torsion de la langue française rédigé comme une Oraison Funèbre de Bossuet, où l’Histoire se substituerait à Dieu. Célébration d’un monde disparu, rhétorique de l’interpellation, de l’accumulation, et même anacoluthe, tout y passe comme en témoigne l’extrait suivant : «  [...] aussi n’écouterais-je pas ces sirènes germaniques ; ni les autres, les mieux chantantes, plus hautes, les vénitiennes, la sirène Venise elle-même qui vers 1750 était comme cette belle jeune fille dont nos grands-mères parlaient, que toutes elles avaient connues, qui était ici bas comme l’apparition de la joie neuve et insatiable, qui avait dansé tout la nuit, qui dansait encore, et qui au matin ayant bu d’un trait un grand verre d’eau fraîche, la voilà tombée morte. »


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Exercice de style, ronde de nuit dans l’Histoire considérée comme un musée imaginaire, Les Onze procure une vraie jouissance lexicale, à l’image de Court Serpent de Bernard du Boucheron, autre roman primé par l’Académie Française.



NOTES

[1] Corentin, peintre imaginaire, contemporain de David ; Giambattista Tiepolo, peintre italien (1696-1770)

[2] La formule de Saint Just : « La tragédie, aujourd’hui, c’est la politique... », Barère surnommé « l’ Anacréon de la guillotine ».