EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 03/12/2005

« Les Seigneurs de la guerre » de Gérard KLEIN

1ERE ED. 1971 - REED. REGULIERE EN LIVRE DE POCHE

Par Randall

Uria et les Puissances Solaires sont en guerre. Officieusement, en tout cas. Membre d’un équipage de trente-sept soldats, à bord du navire stellaire « l’Archimède », Georges Corson a reçu des Instructions claires : porter un coup décisif aux Uriens, sans toutefois violer la Trève des Armes respectée depuis vingt ans dans les deux camps.

Pour cette mission périlleuse, il dispose [et ce n’est pas le seul paradoxe de ce roman] de deux « armes » : un pistolet laser et...un Monstre.


Une description assez précise nous est fournie du Monstre, créature qui s’avèrera très vite centrale dans le récit :
« [...]Le Monstre fixait [Georges Corson] de ses dix-huit yeux qui entouraient ce qu’il était convenu d’appeler sa taille. Ces yeux sans paupières changeaient de couleur selon un rythme variable qui constituait l’un des modes de communication du Monstre. Les six longs doigts armés d’une griffe de chacune de ses six pattes pianotaient sur le sol de la cage, selon un second mode de communication, et une lourde et monotone plainte s’échappait de l’orifice supérieur du Monstre, que Corson ne pouvait apercevoir : le Monstre était au moins trois fois plus haut que lui et son espèce de bouche était entourée d’une forêt de filaments qui pouvaient passer de loin pour des cheveux mais qui ressemblaient assez bien, de près, à ce qu’ils étaient en réalité ; de minces câbles aussi résistants que l’acier, capables de se détendre avec une redoutable vélocité et de servir d’antennes tactiles ».

Si cette description ne vous évoque rien, jetez un œil sur la jouissive couverture de Manchu : la bête ressemble à un rouleau de PQ pris dans une explosion d’eau de Javel. Un dessin qui s’inscrit parfaitement dans l’esprit déjanté du roman.

Mais revenons au Monstre. Car au-delà de sa grotesque physionomie, cet véritable instrument de combat dispose d’une faculté essentielle : il peut se déplacer dans le temps et modifier l’espace physique. Ce qui au départ n’apparaît que comme un système de défense pratique [en se déplaçant d’une seconde dans l’avenir, le Monstre peut éviter aisément toute attaque ennemie] mais limitée [il ne contrôle environ que sept secondes de temps local] se révèlera être une arme aux effets vertigineux.

C’est par un de ces tours de passe-passe sidéral que débute le récit. Georges Corson reprend peu à peu ses esprits dans un décor végétal hostile tandis qu’à ses côtés, le Monstre pleure « comme un petit enfant ». Ils viennent de subir une attaque des Uriens - c’est du moins ce que suppose Corson, qui se découvre seul survivant parmi les trente-sept soldats qu’abritait « l’Archimède ». Ironie du sort : c’est grâce à l’ « enceinte énergétique » censée le protéger des éventuels assauts imprévisibles du Monstre [lui-même enfermé dans une cage du même type] que Corson a survécu à l’accident.
Le plan pervers des Terriens peut encore réussir, à condition que Corson disparaisse. En effet, si le Congrès Galactique apprend que le Monstre a atterri sur Uria à cause des Terriens, ceux-ci risquent un bannissement définitif de la communauté galactique. Corson se serait volontiers suicidé pour le bien de sa planète, malheureusement la charge de son pistolet s’avère insuffisante pour l’effacer entièrement : or, un seul vestige physique suffirait à alerter les soupçons du Congrès Galactique. Par conséquent, sa seule chance de passer inaperçu est de rester en vie.
C’est là qu’un autre imprévu survient au détour d’une rencontre avec une femme... humaine. Bouleversement majeur pour ce pauvre Corson : au lieu des quelques secondes habituelles, le Monstre, dans un réflexe de défense un peu vigoureux, lui a fait franchir des millénaires dans le futur - le projetant à une époque où humains et Uriens coexistent harmonieusement depuis déjà douze cents ans. Corson va ainsi devoir s’adapter à un monde dans lequel l’anti-gravitation est devenue « aussi courante que l’énergie à fusion »...mais ce n’est qu’un détail. Des changements autrement plus importants se préparent...

Si tout ne vous paraît pas clair à la lecture de ce résumé, c’est normal : malgré sa relative ancienneté [publication en 1971], ce court roman possède une densité - autant dans les idées que dans l’accumulation des péripéties que traverse le héros - parfois assez déroutante. Par son écriture comme par le traitement psychologique des personnages, ce récit rappelle beaucoup ceux de VAN VOGT. La comparaison est à double tranchant : si à l’instar du « Monde des Non-A », les idées se bousculent et s’enchaînent avec une grande cohérence, Corson n’est qu’un surhomme de plus et Antonnella, sa « fiancée galactique », pas plus convaincante que la plupart des personnages féminins qui pullulent dans les récits de SF des années 50.

Plus généralement, on peut surtout déplorer une certaine sécheresse dans le traitement de l’histoire : comme chez l’auteur canadien, le rythme est saccadé, beaucoup de phrases apparaissent même carrément bancales. Je ne suis ni un fervent défenseur des récits psychologiques [la SF doit à mon sens rester avant tout une littérature d’idées] ni un obsédé du style, mais force est de constater que ce « classique » soutient difficilement la comparaison - d’un point de vue purement littéraire, je le précise - avec certaines des prouesses que nous offre la SF contemporaine.
Ce qui ne le rend pas inintéressant pour autant, loin de là.
Il y a même un côté un peu déjanté dans cette odyssée de paradoxes temporels, avec ces hipprones [l’appellation « technique » des Monstres] à la physionomie grotesque, ces Uriens qui ressemblent à des méchants canards... On a parfois la déroutante impression de croiser des créatures sorties d’un Fredric BROWN qui parlent comme les personnages de Greg EGAN.

Le sujet central des Seigneurs de la guerre, on l’aura compris, c’est le temps. Un temps non linéaire, évidemment, mais surtout éminemment manipulable grâce à notre Monstre, qui se multiplie et dont les avatars, domestiqués par les Uriens, ont rapidement généré un réseau temporel de taille galactique... réseau qui a lui-même engendré un nombre incalculable de paradoxes au sein desquels Corson tente de se dépêtrer et le lecteur avec.
Au bout du compte, la guerre « Uriens-Puissances solaires » s’enchâsse dans une perspective plus générale où des concepts comme les créodes [« lignes » de probabilité], les « informations régressives » et surtout l’hypervie/hypermort [troisième niveau d’existence qui s’affranchit du temps] redéfinissent les paradigmes de cette guerre libérée du joug temporel.
Une guerre dont les « seigneurs » exhibent leurs victimes respectives sur des « planètes-mausolées » où ils leur confèrent, lorsque l’envie leur en prend, une personnalité synthétique qui les transforme en robots dociles. Une guerre dont Aergystal, planète géante sur laquelle s’affrontent éternellement des guerriers de toutes les époques [on entraperçoit ainsi un combat entre des chevaliers en armure et...des Indiens] apparaît comme l’ultime champ de bataille.

Pour l’auteur, ce roman se veut comme une déconstruction de certains motifs traditionnels de la SF comme le voyage dans le temps ou les Space Opera dont KLEIN reprend [ou imite, comme on voudra] le style aventurier.
Pour ma part, j’avoue n’avoir pas vraiment décelé ce second niveau de lecture. Soit, l’imagerie du roman - qu’on pense à la physionomie du Monstre ou des Uriens - offre un contraste, ou plutôt un décalage, saisissant avec la tonalité sérieuse et rigoureuse de l’intrigue. Mais j’ai du mal à y voir une tentative de « déconstruction » à proprement parler.


COMMANDER

Classique sur les paradoxes temporels pour certains, ce roman [qui a eu l’honneur d’être traduit en anglais par John BRUNNER... pardon : que John BRUNNER a eu l’honneur de traduire en anglais] constitue en tout cas une variation intéressante sur ce thème rebattu. KLEIN a surtout réussi ce numéro d’équilibre difficile qui consiste à produire autant d’images que d’idées - un cocktail qui, à la différence de la plupart des récits de SF traditionnels, s’affranchit ici volontiers du sacro-saint principe de « vraisemblance ». Ce qui explique peut-être le charme bizarre du récit.