EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 01/04/2006

"Les chroniques de Thomas Covenant : 1 - La malédiction du Rogue" de Stephen R. DONALDSON

["The Chronicles of Thomas Covenant, The Unbeliever - Book One - Lord Foul’s Bane"]

REEDITION LE PRE AU CLERCS, 2006

Par Ubik

Considéré par beaucoup comme l’œuvre majeure de Stephen R. DONALDSON, « Les chroniques de Thomas Covenant » [autrefois titrées par chez nous « Les Chroniques de Thomas l’Incrédule »] nous reviennent dans une nouvelle traduction et sans le tronçonnage assassin de la précédente édition française. J’en ai rêvé, Le Pré aux clercs l’a fait. Reste maintenant à voir si ce texte que mes souvenirs ont magnifié, gagne en intensité, ce qu’il gagne également en longueur [deux trilogies parues entre 1977 et 1983, une tétralogie en cours de parution outre atlantique]


« Prenez garde à l’impur »

« La malédiction du Rogue » qui ouvre le cycle n’est pas un texte gai. Loin de là. Le récit gravite autour du personnage de Thomas Covenant, individu pour tout dire très antipathique et je pèse mes mots. Covenant ne correspond pas à l’archétype classique du héros, moral, fort et d’une droiture exemplaire. Mais il n’est pas non plus le modèle de l’anti-héros dont on sait par avance qu’il est amoral, fort [aussi] et délicieusement tortueux auquel le lecteur finit par s’attacher en se disant que c’est une approche plus mature de la Fantasy. En effet, le lecteur de Fantasy a besoin de se sentir adulte. Aussi, apprécie-t-il par-dessus tout les antihéros crades qui sont forcément plus matures. Cependant, une coquille reste vide quelle que soit sa couleur.

Bref, revenons, à « La malédiction du Rogue » et à son déplaisant personnage central. Covenant est un type banal dont la fatalité a fait choir sur la caboche une énorme tuile sous la forme de la lèpre. Déclaré ladre, sa vie est désormais déterminée par les SAV [surveillances visuelles des extrémités] qui doivent lui permettre d’éviter un pourrissement prématuré. Sur ce sujet, DONALDSON est bien renseigné - il a vécu en Inde où son père a soigné des lépreux - et ses descriptions des symptômes de la maladie et des conditions de vie des lépreux sont frappées du sceau de l’authenticité. Si le corps de Covenant au début du récit est à peu près indemne [seuls deux de ses doigts ont été amputés] son esprit l’est beaucoup moins. Il faut dire que le choc de la maladie n’est aucunement atténué par la compassion de son entourage. Sa femme le quitte en emmenant son fils, sa carrière littéraire naissante avorte et il est désormais considéré comme un paria dans la petite communauté dans laquelle il s’était installé.

Jusque là, rien de bien surnaturel mais ça ne va pas durer. Victime d’un accident de la circulation, Covenant se réveille ailleurs, dans un territoire s’appelant le Fief, qu’il interprète d’entrée à une chimère suscitée par son esprit malade.

« Et celui qui porte l’or blanc de la magie sauvage Est un paradoxe : Car il est tout et rien, Héros et imbécile, Puissant et faible. D’un mot de vérité ou de trahison, Il sauvera ou condamnera la Terre, Car il est fou et sain d’esprit, Froid et passionné, Perdu et retrouvé. »

Dans cet univers secondaire, il est accueilli par le Rogue, incarnation du Mépris donc du Mal, qui le charge de porter sa malédiction aux seigneurs qui gouvernent le Fief. Ainsi propulsé au poste peu enviable de messager de mauvais augure, Covenant est libéré, hagard et au bord de la folie, auprès de Léna, une jeune fille attachée au Fief qui reconnaît en lui, notamment grâce à ses deux doigts amputés, la réincarnation d’un héros antique détenteur d’un grand pouvoir. Désormais, porteur à la fois de malédiction et d’espoir, il ne cesse pourtant de nier la réalité du Fief d’autant plus - impossibilité notoire - que son mal y disparaît miraculeusement. Ladre, impur, il le reste en esprit et cela se ressent fortement sur ses relations avec autrui. Incrédule, Covenant s’ingénie à humilier les êtres qu’il rencontre. Il nie leur existence donc leur dignité poussant ce nihilisme jusqu’au viol de Léna, l’être qui l’admire le plus. Haine de soi transposée sur l’autre, viol de l’innocence, Covenant est un individu à tout point de vue abject et, de surcroît, particulièrement ingrat. Pourtant tous le respectent pour ce qu’il ne veut surtout pas être à leurs yeux et malgré le mépris qu’il leur témoigne constamment. De plus, Covenant est un être paradoxal qui s’attire l’amitié et dont le cœur souhaite s’abandonner à la réalité idéale du Fief ; ce que refuse d’accepter son esprit malade par crainte de folie.

Avec ce premier volet, Stephen R. DONALDSON pose les fondations d’un récit bigrement torturé qui échappe au manichéisme primaire de bien des cycles de Fantasy. Il désamorce les poncifs et les clichés inhérents à ce type de récit. L’affrontement est à la fois public et intime, épique et psychologique. A se demander si le pire ennemi de Covenant n’est pas sa détestable personnalité elle-même. A cette quête tordue s’ajoute la mise en place d’un univers grandiose et riche qui emprunte autant à TOLKIEN qu’il s’en éloigne, et dont la nouvelle traduction enrichie visiblement les descriptions [la comparaison avec l’édition précédente est sur se point parlante].

Le Fief apparaît comme un territoire fascinant servant de cadre à des communautés fort originales. La magie y est intimement liée à la nature et doit être domestiquée pour être utilisée. Le problème est que la connaissance - comprendre la Tradition - le permettant s’est un peu égarée depuis le précédent affrontement entre les seigneurs de la vie et le fameux Rogue. Lorsque Covenant surgit dans cet univers secondaire, celui-ci vit dans l’attente du retour du Mal, obligeant ses habitants à la vigilance. Pour abonder dans le sens de la métaphore, le Fief ressemble fortement à un malade en sursis lorsque Covenant l’arpente. Difficile de ne pas faire un parallèle avec la lèpre qui le frappe [une piste pour la suite ?].


COMMANDER

A ce stade, il est bien entendu difficile de dire si le récit de Stephen R. DONALDSON demeurera suffisamment tordu jusqu’à son dénouement et si je ne me lasserais pas du personnage déplaisant de Covenant.

Pour l’instant, force est de constater que cela fonctionne. Je suis un grand malade.