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Publié le 01/11/2005

Les continents perdus, anthologie présentée par Thomas Day

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRES, OCTOBRE 2005

Par PAT

Critiqué pour ses romans et nouvelles, parfois éreinté [voir la critique de La cité des crânes], Thomas Day prouve ici qu’il est un éditeur de grand talent en laissant tous les autres loin derrière. Anthologie rassemblée par ses soins, Les continents perdus forme une mosaïque de toute beauté, via des textes aussi superbes que modernes.

Axé autour du voyage et de tout ce qui n’est pas, le recueil inclut des plumes aussi célèbres que Walter John WILLIAMS, Luciux SHEPARD et Ian R. MacLEOD, mais propose aussi des auteurs plus secrets et moins bien traités sous nos longitudes, comme RYMAN et BISHOP.


Démarrage en douceur avec « Le prométhé invalide » de W.J. Williams. Uchronie douce et légère autour du célèbre couple Shelley, la nouvelle met en scène un monde dans lequel Lord Byron n’est pas né avec un pied-bot, handicap qui lui a fait rapidement embrasser la carrière des lettres. Nous voici donc avec un Lord Byron militaire, dur et inflexible, principal artisan de la défaite de Napoléon à Waterloo. Héros anglais, mais éternel rebelle, son amour pour l’ex-femme de l’empereur français sera sa perte.

Autour de lui et de sa courte histoire gravitent les Shelley dont il fait la rencontre fortuite lors d’une brève halte dans une auberge. Immédiatement sous le charme de Mary, dont les convictions libérales et féministes sont d’une modernité radicalement stupéfiante pour l’époque [et même pour aujourd’hui, d’ailleurs], Lord Byron tisse une relation particulière avec le couple, sans oublier la jeune soeur de Mary qui, elle, succombera à la tentation. Écrite pour le plaisir [de l’aveu même de l’auteur], "Le prométhé invalide" est tout sauf anecdotique. Servi par un style brillant [saluons au passage l’excellente traduction de Jean-Daniel Brèque], le texte est aussi une réflexion sur la création et ses conséquences. Belle et triste, cette nouvelle est assurément à lire.

Premier arrêt avec « Tirkiluk » de Ian R. MacLeod, texte lovecraftien dans son traitement (un carnet retrouvé) et ses implications (le surnaturel primitif qui rend fou). Texte de facture classique et somme toute prévisible [voir également la critique de sa nouvelle parue dans Fiction - Tome 2], « Tirkiluk » n’en est pas moins d’une glaciale efficacité. En pleine seconde guerre mondiale, sur un bout de Groënland dont personne ne veut, mais dont il faut bien entretenir le seul et unique poste avancé scientifique, un homme hiverne seul dans l’immensité blanche. Bientôt rejoint par une femme eskimo chassée de sa tribu pour sorcellerie, l’homme sombre peu à peu dans la folie, à mesure que les mythes arctiques deviennent réalité. Dur, violent et évidemment halluciné, « Tirkiluk » fait partie de ces textes qui calment net le lecteur. Implacable et incontournable.

Second arrêt avec Michael Bishop et son décidément incroyable « Apartheid, supercordes et Mordecai thubana ». Un sud africain blanc parfaitement à l’aise avec son époque est victime d’une collision nocturne avec un éléphant égaré sur une route perdue en rase campagne. Blessé, choqué, il est récupéré par un bus local qui transporte des ouvriers noirs vers leur lieu de travail. D’abord dégoûté par cette intolérable promiscuité avec des inférieurs, il se surprend à quasi sympathiser avec un type curieux du nom de Mordecai Thubana. Un noir à la fois doux et érudit, particulièrement intéressé par la théorie mathématique des supercordes.
Aussi, quand le rêve rejoint la réalité [ou l’irréalité ?] quantique, le bus est arrêté par des policiers brutaux et arbitraires à la recherche d’un terroriste de l’ANC. Devenu fantôme invisible suivant un mécanisme obscur qui relève du cauchemar le plus effrayant, l’homme blanc doit subir les épouvantables interrogatoires comme simple témoin insubstanciel. Paniqué, à la recherche de lui-même et d’une explication valable quant aux événements surnaturels dont il est victime, il assiste impuissant aux tortures odieuses dont sont victimes les noirs. La théorie des supercordes s’applique-t-elle dans son cas ?

Terrifiante, inique, mais pas non plus dénuée d’espoir, « Apartheid, supercordes et Mordecai Thubana » est assurément un texte majeur d’une auteur trop peu connu en France. Nouvelle coup-de-poing qui hante longtemps le lecteur, cette histoire est l’une des meilleures du recueil.

Troisième arrêt avec un Lucius Shepard en grande forme dans « Le train noir ». Pour tous les grands-brûlés de l’existence, les SDF qui vagabondent de trains de marchandises en gares désaffectées en attendant la mort, il existe une destination qui libère de toute entrave. Un endroit fabuleux, magique et dangereux dont on ne revient pas toujours. Un continent parallèle que l’on peut atteindre en prenant « Le train noir », un train vivant (au sens propre) qui mène au pays de cocagne.

Requinqués par une nouvelle existence qui les lave de toute leur crasse psychologique et physique, tous ces réprouvés y fondent une société nouvelle, loin de toute contrainte. Mais pour l’un d’eux, cela ne suffit pas. Aussi douce qu’y soit la vie (malgré les attaques régulières de monstres ailés qui font du carnage un sport national), elle est surtout abrutissante et sans objet. Doté d’une nouvelle forme physique et d’un intellect plus clair, cet ex-vagabond élabore une théorie personnelle quant à la nature exacte de ce monde mystérieux. On lui a donné une chance, ne faut-il pas la saisir et aller au-delà ? Mais de quoi ?

Texte aussi obscur que limpide, parabole sur l’existence et ses terreurs, « Le train noir » est parfaitement représentatif d’une littérature de l’imaginaire intelligente et prospective. Profonde et lourde de sens, cette nouvelle est une perle à ne pas manquer.


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Bouquet final avec l’extraordinaire « Le pays invaincu », histoire d’une vie de Geoff Ryman. Auteur rigoureusement inconnu en France, Ryman nous propose ici une histoire décalée de ce qui pourrait être le Cambodge.

A travers l’histoire d’une jeune fille chassée de la campagne par la guerre et obligée de rejoindre les innombrables déplacés dans une ville galeuse, Ryman tisse un texte de toute beauté, ponctue son scénario glaçant de trouvailles aussi géniales que poétiques (les maisons vivantes, par exemple, ou encore la subtile narration à mi chemin entre le monologue intérieur et la description objective) et conclue sa mécanique implacable et épouvantable avec un humanisme, une intelligence et une subtilité qui laisse pantois.
Un chef-d’œuvre dans une époque où cette désignation est galvaudée jour après jour pour une littérature aussi ennuyeuse que prétentieuse, « Le pays invaincu », histoire d’une vie est une nouvelle qui hante, une nouvelle qui retourne, une nouvelle qui nous fait refermer le livre en songeant que oui, heureusement, la littérature, c’est ça.

Merci monsieur Ryman, merci monsieur Day, merci pour ces voyages aussi somptueux qu’exotiques.