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Publié le 17/10/2010

Les jardins statuaires
de Jacques Abeille

ED. ATTILA / HORS COLLECTION, AOÛT 2010

Par PAT

Paru au début des années quatre-vingt et jouissant depuis d’une réputation d’oeuvre maudite (le manuscrit a connu quelques… soucis, voilà, oui, des soucis), Les jardins statuaires bénéficie aujourd’hui d’une réédition millimétrée chez Attila. Premier tome de l’insaisissable Cycle des Contrées, le roman phare de Jacques Abeille y gagne au passage un statut de livre-objet, sous la très belle couverture de François Schuiten, dont on appréciera Les mers perdues, sorte de méta-jardins-statuaires conçu justement en collaboration avec Abeille. S’affranchir de cette histoire éditoriale mouvementée n’est pas simple, tant les références obligées à Gracq, Kafka, Paroutaud et quelques autres peuvent effrayer au premier abord. Surprise, malgré son apparente austérité, "Les jardins statuaires" comble bien des attentes. Livre-voyage, livre-monde, il se savoure longtemps après lecture.


Curiosité littéraire à l’écriture ciselée, Les jardins statuaires se rapproche du Gormenghast de Peake. Même souci du détail, même exploration mentale d’un monde qu’on devine imaginaire, même amour des mots, même épopée de papier où chaque petite phrase prend parfois une importance gigantesque. Jacques Abeille ne s’embarrasse pas des prémices obligatoires. Le roman s’ouvre quasiment avec la phrase J’étais entré dans la province des jardins statuaires. Pas d’explication, pas de voyage initial (mais un voyage initiatique, sans doute, encore que), mise en situation immédiate et surtout pas de justification. Le narrateur pénètre un monde à part, parallèle, où l’on cultive les statues, géants de pierre aux formes diverses qu’il faut tailler, travailler, aimer, guider vers leur forme naturelle, leur forme définitive.

Le roman de Jacques Abeille a d’abord des allures de compte-rendu ethnographique. Mais à mesure que son personnage principal intègre et comprend les mécanismes de la société qu’il explore (rôle des femmes, des hommes, des enfants, importance du sexe etc etc…), l’histoire se détend, se déroule et se rapproche d’une pré-Fantasy où l’aventure tient belle place (la quatrième de couverture évoque Tolkien, mais le patronage paraît un peu trop facile). Ainsi, le nord barbare de la province est une sorte de Mordor allégorique (sur le papier, pas dans les faits) et les horribles sous-hommes qui menacent la stabilité même de cette société ultra-figée assument sans peine leur rôle de méchants. Mais rien n’est simple, évidemment, et la deuxième partie du roman fonctionne — on s’en doute — par inversion. Jeu de miroirs, renversement des valeurs et… nouvelle philosophie.

Les jardins statuaires se taille une place à part dans le panthéon des oeuvres francophones les plus déroutantes. Impossible, on l’a dit, de ne pas convoquer le fantôme de Gracq, même si le travail de Jacques Abeille ne relève pas de l’hommage et consiste avant tout en une plongée profonde et personnelle dans l’âme humaine. L’auteur y explore le processus de création d’une plume magnifique, renvoie au mythe de Sisyphe et nourrit son oeuvre de dizaines de références qui feront sans doute le bonheur des plus psychanalystes d’entre nous. Que les autres se rassurent, le voyage est suffisamment envoûtant pour convaincre tout le monde. Les jardins statuaires est une oeuvre. Au sens littéral.


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Voyage, expérience, rêve éveillé, Les jardins statuaires compense son austérité et son apparente lenteur par son intelligence subtile et sa plume irréprochable. Et si ses préoccupations principales restent finalement celles de son époque — la fin des années soixante-dix, pour faire court — le propos reste suffisamment universel pour durer. Les amateurs de SF ne pourront qu’apprécier ce magnifique texte atypique, dont la profonde sensibilité convainc en quelques pages. Souhaitons que cette nouvelle édition lui redonne la place qui lui revient.