« Les marionnettes humaines » [« The puppet masters », 1951], également publié en France sous le titre "Les maîtres du monde", n’est sans doute pas le roman le plus connu, ni même le plus remarquable de Robert HEINLEIN, mais avec le recul historique il apparaît comme le manifeste d’une certaine époque, l’exemple parfait d’une science-fiction en phase avec le monde réel, tourmentée par la politique et l’évolution de la société.


JPEG - 2.1 ko
Le sénateur Joe McCARTHY

Nous sommes au début des années cinquante, en pleine guerre froide, une période de durcissement dans les relations internationales. Il y a le bloc occidental, derrière les Etats-Unis, d’un côté, et le bloc soviétique de l’autre. L’Amérique n’a qu’une peur : être envahie par « les Rouges ». Une chasse aux sorcières menée par le sénateur MacCarthy prône d’ailleurs une véritable épuration de l’administration et de la société civile. Les éléments jugés subversifs, entendons par là tous les sympathisants à l’idéologie communiste, sont au mieux montrés du doigt, au pire exclus...

Robert HEINLEIN publie « Les marionnettes humaines » en 1951 dans les pages de la revue Galaxy, Le roman développe un thème devenu fort classique depuis : celui de l’invasion extraterrestre. L’originalité tient au fait que cette invasion se fait de façon insidieuse, sans que l’humanité n’ait réellement pris connaissance de la menace...

En 2007, un vaisseau atterrit clandestinement dans un coin reculé de l’Iowa. Débarquent de l’astronef d’étranges créatures qui s’emparent de l’esprit d’honnêtes citoyens américains en se fixant sur la nuque de leurs victimes pour les transformer en marionnettes humaines.

Lentement, clandestinement, mais sûrement, les créatures s’emparent de l’esprit de citoyens influents [hommes politiques, journalistes, chefs d’entreprise] et noyautent peu à peu la société américaine. Seuls les services spéciaux, mis en alerte par les étranges phénomènes de l’Iowa, réagissent à temps pour limiter la catastrophe, mais déjà une bonne partie du pays est contrôlée par l’envahisseur...

JPEG - 1.7 ko
Robert HEINLEIN dans les années 50

Dans le climat social et politique paranoïaque des années 50, la publication de ce roman résonne étrangement et certains spécialistes y ont vu une fable anticommuniste. Il est vrai qu’HEINLEIN, en grand défenseur de la patrie et de l’american way of life, n’a jamais caché ses sympathies maccarthystes [des positions politiques que son ex-ami, Isaac ASIMOV lui reprochera plus tard].

Aux détours du roman, HEINLEIN ne peut s’empêcher d’ailleurs de laisser transparaître ses opinions, comme dans ce court paragraphe : « La machine de propagande des Russes ne tarda pas à se répandre en invectives contre nous, dés qu’ils eurent mis leur tactique au point. Toute l’affaire fut qualifiée d’invention des impérialistes américains. Je me demandai en passant pourquoi les larves ne s’étaient pas d’abord attaquées à la Russie : c’était un pays qui leur serait allé comme un gant. A la réflexion je me demandai si elles ne l’avaient pas fait. En réfléchissant davantage encore, je me demandai quelle différence cela aurait pu faire de toute façon ! » [p. 220-221].

Pour autant, taxer « Les marionnettes humaines » de roman anticommuniste ou maccarthyste serait abusif tant il fait appel à des peurs bien plus profondément ancrées dans la société américaine.

HEINLEIN ne fait que répondre inconsciemment à cette hystérie collective qu’est le maccarthysme, nouvelle illustration de cette peur de l’ennemi intérieur, que l’on retrouve à chaque crise de la société américaine.

Les années cinquante sont d’ailleurs une période faste pour les thématiques paranoïaques, dont la SF et le cinéma s’emparent rapidement.

On assista à une floraison dans la littérature de monstres et d’extraterrestres venus envahir notre bonne vieille planète. De la même époque date, au cinéma, des adaptations comme « La chose d’un autre monde" [1951], « La guerre des mondes » [1953] d’après H.G. WELLS, ou encore « L’invasion des profanateurs de sépultures » [chef d’œuvre de 1955].

« Les marionnettes humaines » se rapproche davantage de ce courant paranoïaque et hystérique que d’un quelconque anticommunisme. D’ailleurs le roman ne créa aucune polémique particulière lors de sa publication et la suite de l’œuvre d’HEINLEIN n’a jamais confirmé cette tendance. Il faudra attendre les années 1990 pour que « Les marionnettes humaines » soit adapté au cinéma par Stuart Orme avec Donald Sutherland et Julie Warner dans les rôles principaux. Preuve supplémentaire que la nature paranoïaque du roman est bien plus significative que ses résonances maccarthystes, largement anachroniques dans l’Amérique des années 1990.

Que penser des "Marionnettes humaines" si l’on fait abstraction de l’arrière-plan culturel, sociologique et politique qui entoure ce roman ?

Pour les vieux routiers de la SF, il faut bien avouer que la lecture de ce classique, si elle s’avère plaisante, n’a rien de transcendant tant le thème des envahisseurs a été maintes fois rabâché.

Du strict point de vue littéraire, HEINLEIN n’est pas au mieux de sa forme : peu de descriptions, un rythme de narration parfois trop rapide, des personnages finalement assez superficiels, un enchaînement des événements qui laisse peu de place au suspense et un style un peu vieillot ponctué de néologismes dignes des plus mauvais space operas [autavion, téléstéréo, ...].

Mais HEINLEIN n’est pas pour rien l’un des fers de lance de la SF d’après guerre, l’homme a du métier et cela se sent. On se laisse emporter par cette histoire invraisemblable grâce à d’excellentes surprises scénaristiques, qui font des « Marionnettes humaines » un roman fort sympathique, jamais ennuyeux et parfois même amusant. Et puis il y a le plaisir de replonger dans cette science-fiction de l’âge d’or, qui fleure bon les illustrations à la Franck R. Paul et le papier bon marché des pulps américains.


K2R2