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Publié le 01/02/2009

Les 1001 guerres de Billy Milligan de Daniel Keyes

[The Milligan Wars : a True Story Sequel to the Minds of Billy Milligan, 2009]

ED. CALMANN-LEVY / INTERSTICES, JANV. 2009

Par Shinjiku

Les mille et une vies de Billy Milligan, publié chez Interstices en 2007, après avoir dormi 25 ans dans les caves de France Loisir, avait fait forte impression et même connu un joli succès en librairie.
Voici venir en toute logique la suite de ce docu-fiction, chronique fascinante de la vie du premier américain relaxé après accusation de crimes graves [le viol de trois étudiantes sur un campus d’université en 1977] pour cause de démence due au SPM, ou Syndrôme de Personnalité Multiple.


Un petit rappel au sujet de cette rarissime pathologie [pas unique néanmoins : voir Sybil de Flora Rheta Schreiber, 1973] : le SPM, à ne pas confondre avec la schyzophrénie, qui est une altération de la perception de la réalité, est un trouble psychiatrique lors duquel le sujet, souvent à la suite d’un traumatisme d’enfance, développe plusieurs personnalités, ou même plusieurs "personnes", qui occupent la conscience de façon alternée.
Chez Billy Milligan, le syndrôme atteint des extrémités puisque ce ne sont pas moins de vingt-quatre habitants qui se bousculent dans l’esprit d’un seul individu. Chacun d’entre eux, de Ragen le slave à la force physique colossale, au baratineur Allen en passant par la petite fille Christine, décrivent la "prise de conscience" comme un projecteur sous lequel il suffit de se placer pour contrôler à loisir le corps de l’hôte originel.

Le premier "tome" de la saga s’attardait longuement sur la vie du personnage et la naissance de chacune de ses personnalités, les sombres causes de leur apparition, et tout ce qui fut antérieur à l’arrestation de Milligan. Daniel Keyes, chercheur en psychologie qui pour toute carrière littéraire s’était contenté d’un chef-d’œuvre du roman de SF, Des Fleurs pour Algernon [1966], était parvenu à rendre le récit à la fois clinique et extrêmement empathique, faisant alterner la chronique judiciaire, la prise de notes psychanalytique et la biographie romancée tout en évitant le pathos total d’un Veronika veut mourir [Paolo Coelho, 1998] par exemple.

L’édition Interstices de The Milligan Wars annonce un copyright de l’auteur en 2009, mais la préface est datée d’octobre 1993, qui est la date de fin de manuscrit que nous retiendrons. Cela signfie tout simplement que Daniel KEYES a consacré seize ans de sa vie, à partir de 1977, à collecter des informations, enquêter, s’entretenir avec le "Professeur" [la personnalité fusionnée] et toutes les personnes qui ont eu affaire à lui, pour écrire et publier les deux livres sur Billy Milligan. La faiblesse de ses textes découle peut-être directement de cet investissement sans bornes : à trop se rapprocher de son sujet, à entretenir une franche amitié avec lui [il fut témoin à son mariage], il oublie graduellement la distance formelle qui rendrait plus puissante encore sa démonstration. Paradoxalement, l’empathie manifestée à l’égard de son "personnage" rend ce dernier plus fascinant encore.

La période couverte par ce volume démarre en 1979, date de l’internement de Billy Milligan à l’hôpital d’Etat de Lima, où les conditions d’incarcération furent véritablement infernales. De larges extraits du journal de Mary, sa "fiancée" de l’époque, renforcent l’objectivité du récit, le faisant à la fois plus narratif et plus documentaire. Il reste à Lima jusqu’en 1983 avant de revenir à Athens, dans l’hôpital psychiatrique ouvert qui l’a fait progresser dans sa thérapie jusqu’à fusionner ses personnalités. Mais son état, diminué par des années d’innombrables accusations, d’internements sans fondements, attaques personnelles, passages à tabac et menaces de morts, reste très précaire, et sa stabilité mentale loin d’être avérée. Objet de manipulation, instrument des ambitions politiques en Ohio et en Virginie, qu’il s’agisse de sénateurs, magistrats, directeurs d’hôpitaux ou de prisons, rien ne concourt à favoriser sa guérison.

C’est que le cas Milligan offre aux sous-fifres de toutes administration une couverture médiatique sans précédent, et donc une exposition qui leur permet de satisfaire leurs ambitions personnelles. De la part des divers "personnels soignants", on note parfois un sadisme total. Moins attaché à décrire les processus psychologique du sujet, ce volume est surtout une charge agressive contre le système carcéral américain, l’opportunisme et la corruption qui règnent au sein de sa direction, et son inadéquation à traîter des cas sensibles. Partout, la brutalité et l’instrumentalisation semblent de mise.

« Aux yeux des représentants de l’autorité [Milligan] est devenu un symbole - le symbole d’un invidivu qui remporte des victoires contre le système [...] Milligan représente une proie facile pour les politiciens, une proie facile pour la presse. [...] Ca leur rapporte des votes. Ca fait vendre des journaux. »

Le récit s’achève en 1993, avec un Billy Milligan partiellement guéri, mais après quelles épreuves ! Luttes de pouvoir, grève de la faim, cavale, arrestations arbitraires, occupèrent son existence à partir de 1986. Si son corps fut souvent emprisonné, son esprit resta fugueur , insaisissable, d’une débordante activité... ce qui l’a poussé, syndrome ou pas, à faire une certaine quantité de conneries. La question centrale de ce second texte sur Milligan est sans doute celle de la gestion de la folie : l’Etat, par l’intermédiaire de ses hôpitaux et environnements carcéraux, veut la compresser cliniquement par l’utilisation de médicaments abrutissant, dont le but est de "zombifier" les patients. Ne vaut-il pas mieux laisser la folie s’exprimer [en atteste le talent pictural de notre homme] ? Mais comment alors gérer la dangerosité potentielle qu’elle peut manifester ? La seule réponse connue à ce jour semble être celle de la punition et du châtiment.


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La France n’est que le troisième pays à accueillir une publication de The Milligan Wars, après le Japon et Taiwan. Le livre n’est toujours pas publié aux USA, dans l’attente de la parution d’un film sur le même sujet. William Stanley Milligan, aujourd’hui âgé de 54 ans, est d’ailleurs producteur de films. Il dit toujours souffrir du syndrome de personnalités multiples.
Ce deuxième volet de la chronique de sa vie jusqu’en 1993 est l’occasion de poursuivre la découverte d’un singulier personnage, et de ses innombrables combats contre le système.