Les aventures d’Alice, aujourd’hui récupérées par un Tim Burton à court d’inspiration, sont inscrites au Panthéon de l’Imaginaire britannique au même titre que le théâtre de Shakespeare, ou l’œuvre de Charles Dickens. Elles sont nées de l’imagination féconde d’un révérend, professeur de mathématique de l’époque victorienne, qui souhaitait amuser une fillette de 10 ans, lors d’une promenade en barque.
Sous l’apparence d’un conte pour enfant un peu délirant, Alice aux pays des Merveilles - et c’est là la clé de son impact extraordinaire sur l’esprit des lecteurs, enfants et adultes - est une bombe intellectuelle. Une révolte programmée contre la plus tenace des croyances humaines, celle en une réalité stable et logique.


« L’œuvre de Lewis Carroll a tout pour plaire au lecteur actuel : (...) des mots splendides, insolites, ésotériques ; des grilles, des codes et décodages ; (...) un contenu psychanalytique profond, un formalisme logique et linguistique exemplaire. Et par-delà le plaisir actuel quelque chose d’autre, un jeu du sens et du non-sens, un chaos-cosmos. »
Gilles Deleuze, Logique du sens [1969]


LES SOURCES DU PAYS DES MERVEILLES

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Alice rencontre le Dodo,
par l’illustrateur John Tenniel

Une bonne partie de ce qui constitue le Pays des Merveilles a été inspiré à Lewis Carroll par un travestissement de la réalité, une torsion d’êtres ou d’événements existants que son imagination a fait basculer dans l’irraisonnable.

Lewis Carroll, de son vrai nom Charles Dodgson, n’était pourtant pas un rebelle - il en était même l’exact contraire : grand admirateur de la monarchie victorienne, professeur à Oxford, conservateur par conviction, il avait pourtant l’esprit facilement en vadrouille sur des chemins fantaisistes. Ce 4 juillet 1862, pour amuser la petite Alice Liddell et ses deux soeurs, lors d’une promenade, il improvise un conte à dormir debout qui deviendra plus tard Alice aux pays des Merveilles.

De nombreux éléments du conte sortent tout droit de la réalité : Alice bien sûr, mais aussi le personnage du Dodo, docte et prétentieux, qui serait le reflet de Dodgson lui-même, bégaiement inclus : « Do-do-Dogson ». Autres oiseaux, l’imaginaire Lorry n’est-il pas Lorina, l’une des sœurs Liddell, et le Canard n’est-il pas le révérend Duckworth [duck = canard en anglais], qui accompagnait Dodgson en balade avec les fillettes ?
Autre chose : c’est parce que lors d’une précédente promenade, il s’était mis à pleuvoir, alors même que la petite Alice Liddell pleurait, que Lewis Carroll aurait eu l’idée de la Mare de larmes dans laquelle l’Alice du livre manque se noyer.

Le Chapelier Fou serait lui le décalque d’un professeur du Christ Church College, Theophilus Carter, un collègue de Dodgson qui avait inventé un prototype de réveil-matin...

Autre source d’inspiration : les contes victoriens et les coutumes typiques de cette époque. Ces références, hélas, nous échappent souvent, à nous lecteurs français, mais les deux tomes des Aventures d’Alice sont parsemés de pastiches et de détournements.
Ainsi les jumeaux Tweedle Dee et Tweedle Dum ou Humpty Dumpty sont sortis tout droit de berceuses anglaises du XIXème ; la triste Tortue-à-Tête-de-veau n’est qu’une incarnation d’un plat anglais baptisé « Soupe de Tortue » mais notoirement cuisiné... avec du veau ; tandis que l’expression anglaise « Fou comme un lièvre en mars » [en référence à la saison des amours de la bestiole] a donné naissance au Lièvre de Mars qui accompagne le Chapelier Fou dans une ininterrompue cérémonie du thé. [épisode ajouté au conte par Dodgson bien après juillet 1862, avant la publication.]


Mais pourquoi Charles Dodgson transforme-t-il les éléments de sa vie et de son époque en autant de caricatures grotesques ? Pour amuser les enfants, certes. Mais peut-être aussi parce que, à l’image de l’aiguille de la boussole toujours tournée vers le nord magnétique, l’imaginaire de Dodgson / Carroll est irrémédiablement attiré par l’envie de renverser la vision ordinaire des choses, leur ordre ; et les choses elles-mêmes. Les renverser littéralement, les mettre la tête en bas - voire les mettre... bas.

Gaucher, bègue, chahuté par ses camarades de classe lorsqu’il était jeune, Charles Dodgson a souffert de sa différence et s’est contraint à intégrer le cadre rigide de l’Angleterre victorienne. Il a appris à écrire de la main droite, il a corrigé son défaut d’élocution pour être capable de donner des cours. N’en a-t-il pas conçu une certaine facilité à relativiser l’ordre établi ?

Du coup, même s’il est devenu professeur dans la plus exacte des sciences, les mathématiques, Charles Dodgson n’aime rien tant, devenu adulte, que la logique enfantine, cette délirante logique qui s’embarrasse peu d’exactitudes tant que l’apparence d’un raisonnement se poursuit, même jusqu’à l’absurde.
Cette logique enfantine, qui pousse tous les marmots du monde à questionner un jour leurs parents sur les gens qui marchent la tête en bas de l’autre côté de la planète, il l’incarne dans le personnage d’Alice, pur produit de l’éducation bourgeoise de l’époque, respectueuse des usages, de la politesse et de la bienséance, consciente de l’importance de bien connaître ses leçons... et qu’il jette, cruellement, dans un monde sans queue ni tête.

Comme le dit l’écrivain français Jérôme Noirez, « Le Pays des Merveilles est une sombre caricature de la société victorienne, c’est l’Angleterre que connaît Lewis Carroll, un monde inique, absurde à force de conventions, et dans lequel conserver une identité propre demande d’immenses et douloureux efforts. » [dans son interview à propos de son roman, Leçons d’un monde fluctuant, inspiré de Lewis Carroll]

D’après le psychanalyste américain John Skinner, il est possible que la gaucherie de l’auteur ait été à l’origine de cette obsession pour le renversement. Ecrivant à l’opposé de ses camarades, de la main gauche, il aurait pu cultiver un intérêt pour tout ce qui représente... « l’inverse ».

Toujours selon le psychanalyste John Skinner, les fameux « mots-valises » pourraient eux trouver leur origine dans le bégaiement de Charles Didgson. La hâte à s’exprimer, combinée avec ce défaut d’élocution, aurait amené l’enfant à fondre involontairement deux mots en un seul...créant des monstres de vocabulaires porteurs de possibilités nouvelles en terme d’intrigues et de poésie.
Les oulipiens plus tard, sauront se souvenir du procédé.


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"A travers le Jabberwocky de Lewis Carroll"
Huit traductions françaises et l’analyse de onze mots-valises, par Bernard Cerquiglini

LE JABBERWOCKY

« Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe ;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe. »

Le Jabberwocky est un poème qu’Alice découvre dans le premier chapitre de A travers le miroir. Il illustre en condensé certaines des plus flagrantes marottes littéraires de Lewis carroll.
Imprimé à l’envers, il ne peut se lire que dans un miroir.
Lewis Carroll prenait plaisir à étonner ses jeunes correspondantes en commençant ses lettres par la signature « D. L. C. Affectionné oncle votre » et en les terminant... par le commencement. Utilisant le même procédé, il a écrit son poème à l’envers, en commençant par la fin.

Jabberwocky offre aussi la redoutable particularité de n’être quasiment constitué que de mots-valises, c-a-d de mots qui sont le résultat de la fusion de deux [voire trois] autres mots. En anglais, Lewis Carroll parlait de portmanteaux par comparaison avec les grosses valises à double-compartiments utilisées à l’époque.
Lewis Carroll a créé des mots-valises délicieusement complexes dont la traduction est si retorse qu’en Français il existe plus d’une dizaine de versions du Jabberwocky [dont une d’Antonin Artaud].

La première strophe a été traduite ainsi par Henri Parisot en 1946 :

« Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l’alloinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux étaient les borogoves
Les vergons fourgus bourniflaient. »

Pour prendre un exemple, on voit que « slithy », combinaison de « slimy » et de « lithe » a été traduit par « slictueux » qui est un assemblage de « souple », « actif » et « onctueux ».

PLUS DE JABBERWOCKY :

  • Le surréaliste tchèque Jan SvanKmajer a réalisé un court-métrage en 1971 inspiré du poème de Lewis Carroll, animant comme à son habitude des objets pour tenter d’en explorer le message inconscient. A noter que le réalisateur a aussi mis en boite sa version d’Alice en 1988.
  • Le cinéaste britannique Terry Gilliam a réalisé en 1977 un film homonyme, son premier long métrage, intitulé à l’origine Monthy Pythons’s Jabberwocky, qui voit un obscur Royaume aux prises avec un monstre.

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Alice Liddell
photographiée par Lewis Carroll

DESTRUCTION DU SENS

Par l’entremise des voyages d’Alice, Lewis Carroll, mathématicien accompli à l’esprit logique, bousille méthodiquement, les repères qui fondent la moindre de nos convictions.

Tout d’abord, le temps. Aux Pays des merveilles, il ne s’écoule pas partout de la même façon. Le lapin blanc court après le temps perdu et lorsqu’il confie sa montrer à réparer, on lui rétorque qu’elle retarde de deux jours. A l’opposé, Le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars sont bloqués sur la même heure : l’heure du thé. Humpty Dumpty, lui, jongle avec les contraintes du calendrier et fête 364 fois par an son « non-anniversaire ».

Il y a là, au départ, un sentiment enfantin, celui de la relativité du temps qui passe, qui passe si lentement en classe et si vite lorsqu’on s’amuse. D’ailleurs, le livre commence avec une Alice qui s’ennuie et se laisse entraîner par la curiosité à suivre un lapin blanc anxieux du temps qui passe...
Il y a là, aussi, une remise en cause des usages : l’heure est une des règles fondamentales de la société [un homme qui vivrait seul aurait-il besoin d’une montre ?] et certaines chose se font à certaines heures... et pas à d’autres. Cela est encore plus vrai dans l’Angleterre victorienne du XIXème siècle.
Affirmer que le temps n’est pas immuable, c’est donc démontrer l’absurdité de la règle, ouvrir la porte à l’insubordination : ce pauvre lapin blanc n’est-il pas pathétique à vouloir à tout prix « être à l’heure », comme un servile employé de bureau ? Et pourquoi ne pourrait-on pas fêter son « non-anniversaire » tous les jours ?

Si la scène est amusante, qui voit Alice coincée à l’heure du thé entre un Chapelier dingue et un Lièvre tout aussi dérangé, elle est également porteuse d’un abyssal effroi : la seule échappatoire est la fuite lorsque la raison n’a plus de pouvoir et que le temps refuse d’avancer. C’est, quand on réfléchit, un vrai cauchemar.

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"Alice devant la porte du jardin"
dessin de Lewis Carroll

Ensuite, il y a l’espace. Au Pays des Merveilles, les distances ne signifient plus rien, et de toutes façons l’espace se déforme sans arrêt. Chutant dans le terrier, Alice à le sentiment de faire une chute infinie : « Je me demande de combien de kilomètres, à l’instant présent je suis déjà tombée ? dit-elle à haute voix. Je dois arriver quelque part aux environs du centre de la terre. Voyons : cela ferait, je crois, une profondeur de six mille kilomètres... »
Alice va découvrir que les distances, ici, n’ont plus de sens. L’espace se replie, et l’on se perd sans avancer. Quant aux chemins, ils vous mènent où ils souhaitent, et de toutes façons aboutissent tous au même endroit. Dans ce monde bizarre, il faut s’éloigner du but pour l’atteindre.

« Donc, tournant résolument le dos à la maison, elle reprit une fois de plus le sentier, bien décidée à marcher jusqu’à ce qu’elle eut atteint le haut de la colline. Pendant quelques minutes tout alla bien, [...] quand le sentier brusquement bifurqua et s’ébroua (c’est du moins le terme qu’employa par la suite Alice en racontant ce qui lui était arrivé), et à l’instant suivant elle se retrouvait bel et bien en train de franchir le seuil de la maison. »
« De l’autre côté du miroir »


Finalement que reste-t-il ? Dépouillée du temps et de l’espace, doutant de sa propre existence, Alice tente de s’accrocher à de dérisoires planches de salut, comme la logique et le langage... Carroll va évidemment démolir tout cela avec joie.

En précurseur du surréalisme, et maître du nonsens, il joue avec les notions de cause et d’effets, [encore un renversement] et rend logique l’illogique : manger ou boire à pour conséquence que l’on grandit démesusément ou que l’ont rapetisse terriblement ; il faut courir très vite pour rester au même endroit ; on souffre d’abord, on se blesse ensuite ; Lors de son procès, le valet de cœur est accusé d’un vol qu’il n’a pas encore commis, tandis que la Reine ne tarde pas à prononcer la sentence d’Alice avant même que ne débute les débats.


Aboutissement de cet effondrement généralisé des repères, Alice, comme les philosophes Pascal ou Descartes, en vient à douter de son identité : qui suis-je ? et d’abord, suis-je ?

« La Chenille et Alice se regardèrent un moment en silence : finalement, la Chenille retira son narguilé de sa bouche, puis s’adressant à elle d’une voix languissante et endormie :
« Qui es-tu ? » lui demanda-t-elle.
Ce n’était pas un début de conversation très encourageant. Alice répondit d’un ton timide : « Je... Je ne sais pas très bien, madame, du moins pour l’instant... Du moins, je sais qui j’étais quand je me suis levée ce matin, mais je crois qu’on a dû me changer plusieurs fois depuis ce moment-là. »
« Que veux-tu dire par là ? demanda la Chenille d’un ton sévère. Explique-toi ! »
« Je crains de ne pas pouvoir m’expliquer, madame, parce que je ne suis pas moi, voyez-vous ! »
« Non, je ne vois pas. » dit la Chenille. »



L’œuvre de Lewis Carroll achève ici son but : littéralement démonter le sens, faire accepter l’idée que le nonsens n’est pas moins nécessaire que la logique, interroger le langage pour remettre en question tous les acquis.


Lewis Carroll est, plus qu’un fabuliste de talent, un auteur dont l’œuvre préfigure le cauchemar paranoïaque de l’époque contemporaine, précurseur de Philip K. Dick sur les traces de l’effondrement de la Réalité et visionnaire épatant de ces vérités incompréhensibles que la Théorie de la Relativité et celle des Quantas ont démontré depuis : non, il n’est rien d’immuable et de prévisible en ce monde.


BIBLIOGRAPHIE [conseillée par Jérôme Noirez]

  • Lewis Carroll, une vie de Jean Gattégno aux Editions Points, est parfait pour "s’initier" à Lewis Carroll. Il ne s’agit pas d’une biographie linéaire mais d’une abécédaire complet, synthétique, facile à lire. Il aborde toutes les problématiques, et en plus, il n’est pas cher.
  • pour aller plus loin, Les Cahiers de l’Herne consacrés à Lewis Carroll. L’édition grand format est une mine d’articles, avec des textes de Carroll inédits en français, des dessins et des photographies.
  • Sinon, en anglais, sur le thème de la photographie, J. Noirez conseille le Lewis Carroll Photographer d’Helmut Gernsheim chez Dover Publications - mais s’il n’a pas été réédité, il doit être difficile à trouver.

Mr.C