Mervyn Peake (1911-1968) naît de père et mère britanniques à Kuling, en Chine. Il passe la majeure partie de son enfance à Tientsin, un port important de la côte chinoise. Il a onze ans lorsque sa famille retourne en Angleterre. Peu doué pour les études, le jeune homme passe son temps à dessiner. S’inspirant de récits fantastiques, avide d’histoires de pirates, il griffonne des croquis sur les pages de ses cahiers. Dès lors, l’image et le texte s’uniront dans l’œuvre éclectique de M. Peake ; ses manuscrits sont envahis de portraits et d’esquisses. Pour un homme qui ne cessera, tout au long de son cheminement de vie, de flirter avec l’excentrisme, la marge possède un attrait irrésistible. À partir du milieu des années 1930, devenu maître de dessin, M. Peake exhibe les différentes facettes de son génie – tour à tour peintre, illustrateur, écrivain, auteur de théâtre et poète.


« On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer. »
Deleuze et Guattari, Mille Plateaux

Le Capitaine Massacrabord, © The Mervyn Peake Estate

Son premier ouvrage, Le Capitaine Massacrabord jette l’ancre (Captain Slaughterboard drops Anchor), paraît en 1939. Cette histoire de pirates destinée à la jeunesse contient déjà les traits – littéraires et graphiques – qui caractériseront par la suite l’œuvre de M. Peake ; d’un côté les lignes pures, comme tracées de bout en bout à la main levée, et de l’autre le sens de l’absurde et de la dérision, la poésie baroque et la drôlerie, les détournements de la culture populaire.

« Bien au-delà des jungles et du désert brûlant s’étendait dans toutes les directions l’océan d’un bleu lumineux. Il y avait de petites îles vertes aux recoins inexplorés, et les baleines nageaient alentour de cette façon... Mais la chose la plus excitante était bien le Bateau Pirate. Son nom était le Tigre Noir, et le Capitaine Massacrabord en était le seul maître à bord ! »
Extrait du Capitaine Massacrabord (inédit, traduction libre)

La guerre brise ce qui aurait pu lancer la carrière de l’artiste ; un premier écueil qui inaugure une suite d’empêchements et de frustrations qui ponctueront la vie et l’œuvre de M. Peake. Le Capitaine Massacrabord ne trouvera jamais son public ; un incendie détruit le stock des ouvrages. Appelé sous les drapeaux, l’artiste rejoint l’artillerie. La vie militaire ronge très vite les nerfs d’un homme qui ne peut supporter l’absurdité de la brutalité. Une première dépression nerveuse le terrasse en 1942. Hospitalisé pendant plusieurs mois, il est nommé artiste de guerre avant d’être réformé en 1943.
À la fin de la guerre, M. Peake accompagne sur le continent un journaliste pour lequel il illustre des articles. La vision apocalyptique d’une Allemagne dévastée, le défilé de populations hagardes et brisées, le bouleversent profondément. Dans le camp de Bergen-Belsen, ses esquisses immortalisent les silhouettes évanescentes et mourantes des derniers prisonniers trop faibles pour être soignés. Cette horreur de la guerre, poussée jusqu’au non-sens, contaminera définitivement l’imaginaire de l’artiste qui, depuis le début du conflit mondial, a entamé l’écriture du premier roman de sa série « Titus ».

La légèreté du trait

De l’autre côté du miroir, © The Mervyn Peake Estate

Le hasard conduit M. Peake à devenir l’illustrateur de textes qui ne sont pas de sa main. Ainsi, en 1941, il vend une série d’images de propagande au ministère de l’Information qui ne les utilise pas. L’artiste les soumet ensuite aux éditions Chatto & Windus. La maison d’édition décline son offre mais lui proposent d’illustrer La Chasse au snark, de Lewis Carroll. L’œuvre fantaisiste en vers du créateur d’Alice parle aussitôt au génie graphique de M. Peake. Un an plus tard, alors que l’artiste souffre de dépression, les mêmes éditeurs lui demandent de travailler sur Le Dit du vieux marin, de Coleridge. Lorsqu’il s’agit d’illustrer des œuvres fortes, M. Peake se plonge dans une préparation minutieuse, relisant avec attention les textes, recherchant les indices révélateurs des personnages, des lieux décrits, de la ligne narrative. Il parvient ainsi à construire en finesse un support visuel qui soutient les récits en évitant de les écraser. Pour les textes précédemment illustrés, M. Peake se familiarise avec l’approche et la technique des ses prédécesseurs, s’en inspire et les sublime ; il élabore, par exemple, une technique de hachures très fines dans la tradition de Gustave Doré.
Après la guerre, plusieurs maisons d’édition tentent de produire en masse des livres au format de poche. En Suède, la Continental Book Company espère bientôt dominer le marché du livre en anglais. Elle demande à M. Peake d’illustrer Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir. Par la suite, il illustrera toujours avec le même bonheur des classiques de la littérature comme L’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, L’Île au trésor, ou les Contes, des frères Grimm.
Les dessins de M. Peake communiquent avec les textes ; l’artiste établit des ponts entre les lignes littéraires et graphiques. Pour ce faire, il développe diverses techniques picturales qu’il applique suivant la couleur des récits approchés. Parfois, son style se déploie avec une économie de moyens désarmante ; les personnages du Capitaine Massacrabord ou de Mr Pye sont découpés par une ligne claire, très pure, qui évoque plus qu’elle ne développe les volumes. Par contre, pour d’autres sujets tels que L’Île au trésor, ou les Contes, des frères Grimm, M. Peake privilégie une technique plus proche de la gravure, jouant sur les hachures et les textures complexes.

Toute l’ambiguïté fascinante de M. Peake se trouve dans cette confrontation parallèle de deux types de trait : d’un côté, des lignes ténues, fragiles, qui oscillent entre beauté et laideur, vérité et caricature, préfigurant de manière saisissante les tracés à main levée de Moebius, et de l’autre, plus complexe, plus méticuleux, tissant des réseaux de hachures, structurant à l’encre de Chine les volumes alors que le pourtour des objets ou des personnages disparaissent progressivement, comme dans Alice au pays des merveilles.

Les personnages dessinés par M. Peake hésitent souvent entre le grotesque et la caricature. Pourtant, l’artiste parvient à doser son trait pour extraire l’essentiel de ceux-ci sans jamais en trahir la description verbale. Respectant le caractère de chacun, exagérant avec soins leurs qualités et défauts, physiques ou psychologiques, M. Peake élabore avec le dessin ce qu’il tente de créer dans sa série « Titus » ; un bestiaire surréaliste, mais humain.
Avec les illustrations du Dr Jekyll et Mr Hyde, l’artiste inaugure une nouvelle ligne de fuite, celle de l’absence. Alors que ses premières esquisses tentent de reproduire le visage du personnage, M. Peake décide soudain de ne jamais présenter le monstre de face. Ainsi, seuls certains éléments du décor, comme une lanterne, ou un détails du personnage, sa main, illustrent l’horreur de la transformation. Des choix aussi radicaux et audacieux font reconnaître M. Peake par ses pairs ; Dylan Thomas, Graham Greene, Quentin Crisp ou Anthony Burgess le soutiendront. Cependant, l’extravagance de son trait, rarement en phase avec le public, ne connaîtra pas de succès véritable.

La complexité de la phrase

Série « Titus », © The Mervyn Peake Estate

Mr Pye, © The Mervyn Peake Estate

Un an après Le Capitaine Massacrabord, M. Peake rédige l’un de ses ouvrages les plus touchants, Lettres d’un oncle perdu (Letters from a Lost Uncle (from Polar Regions), publié en 1948) ; ou la correspondance illustrée d’un vieil homme perdu dans l’Arctique à la recherche d’un lion blanc. À côté de ces juveniles, l’auteur ne cesse de composer des poèmes. Ces derniers, d’abord publiés dans des revues littéraires, ont ensuite été réunis en deux volumes : Formes et Sons (Shapes and Sounds, 1941) et Les Souffleurs de verre (The Glassblowers, 1950). La poésie illustrée de M. Peake est profondément nonsensique, drôle et impertinente, d’une inspiration qui s’abreuve, entre autres, auprès d’Edward Lear et de Lewis Carroll. Dans une autre veine de l’absurde, son recueil Rhymes without Reason (1944) met en correspondance des poèmes sens dessus dessous avec des illustrations extrêmement colorées.

The Crocodile

A Crocodile in ecstasy

Sat on the sofa next to me

As I poured out the Indian tea.

I stared at him with startled eyes,

And wondered at his bird-like cries—

Such little sounds, from such a size.

L’Alligator

Un Alligator extasié

S’est assis près de moi sur le canapé

Quand j’ai voulu servir le thé.

Les yeux me sont tombés des mains

En entendant les cris de ce malandrin

Des cris si petits chez un si grand flandrin.

Poème tiré de Rhymes without Reason ; Fric-Frac Du Sens (Éditions Elisabeth Brunet, traduction Patrick Reumaux)

L’intégrale de sa poésie classique, plus de deux cent trente poèmes, est parue dans les Collected Poems en 2008. À partir des années 1950, M. Peake ne versifie presque plus. Il produit des pièces de théâtre, dont certaines sont diffusées à la radio. L’une d’elles, Houhou MaryLou, est montée à Londres en 1957.
C’est la guerre qui fait de M. Peake un romancier. Durant son service militaire, il entame la rédaction de l’histoire de Titus d’Enfer (Titus Groan, 1946). Après un important travail de révision, le texte compte encore près de 200 000 mots. L’action de la série des Titus se situe dans le gigantesque château de Gormenghast, tandis que le nouvel héritier vient de naître. L’auteur décrit la double ascension d’un marmiton perfide, en rupture avec les us et coutumes du lieu, et du futur seigneur de Gormenghast. Le véritable personnage principal du roman n’est autre que le château lui-même, gargantuesque, sous lequel ploie une cour excentrique ; famille dégénérée, chef de cuisine tyrannique, demoiselle romantique et serviteurs obséquieux. Le poids des valeurs ancestrales, les codes absurdes et l’ironie, mais aussi la poésie, la tendresse et la cruauté forment un monde unique et bigarré, noyé sous des phrases complexes, un style souvent suranné, voire décadent. L’auteur n’épargne personne sous sa plume, grinçante et empathique à la fois : les personnages, d’une humanité tantôt lâche, tantôt touchante, sont pris dans des luttes de pouvoir qui ne mènent nulle part.
L’œuvre romanesque de M. Peake se constitue comme l’antithèse de son dessin ; ici, le style réfute l’épure – le foisonnement verbal, la surabondance d’adjectifs et d’effets emprisonnent le lecteur dans une gangue plus épaisse encore que les murailles de Gormengahst ; à tel point, qu’il n’est pas aisé pour un lecteur non-averti de deviner l’époque d’écriture des Titus.

« Gormenghast, du moins la masse centrale de la pierre d’origine, aurait eu dans l’ensemble une architecture assez majestueuse, si les murs extérieurs n’avait été cernés par la lèpre de demeures minables. Ces masures grimpaient le long de la pente, empiétant l’une sur l’autre jusqu’aux remparts du château, où les plus secrètes s’incrustaient dans les épaisses murailles comme des arapèdes sur un rocher. »
Extrait de Titus d’Enfer (Éditions Phébus, traduction Patrick Reumaux)

Michael Moorcock, admirateur et promoteur de l’œuvre de Peake depuis les années 1970, décèle dans la série des « Titus » des influences et des résurgences d’auteurs tels que Balzac, Dickens et Kafka ; un mélange baroque, complexe, qui ne peut laisser indifférent. Titus d’Enfer connaîtra un succès public mitigé, malgré un second tirage après sa sortie. L’exigence de l’œuvre entraîne surtout perplexité et mécompréhension, même si elle suscite l’enthousiasme de certains comme Graham Greene, qui lui reprochera cependant un « trop-plein de mots ». Pour le second volume de la série, Gormenghast (1950), M. Peake reçoit le prix Heinemann de la Société royale de littérature. Pourtant, le grotesque et la noirceur de son œuvre romanesque refroidissent les lecteurs. Une rumeur attribue sa propension à rédiger des histoires sombres et complexes à l’extrême – M. Peake souffre de dépression chronique ; l’échec de son roman fantastique, Mr Pye (1953), l’a profondément ébranlé – à ses problèmes psychiques. En fait, dès le milieu des années 1950, sa santé décline rapidement à cause de la maladie de Parkinson. Dans le dernier tome de la série, Titus errant (Titus Alone, 1959), M. Peake et Titus abandonnent le domaine de Gormenghast ; le roman décrit les errements, les doutes d’un homme qui se cherche, une solitude intérieure métaphorique que l’auteur vit au travers de son œuvre depuis le début de sa carrière.

Incompris, trop novateur ou trop conservateur, ou tout simplement trop excentrique, le défaut de M. Peake est l’excès ; un défaut qui n’est pas moins que sa plus grande qualité artistique. Il meurt le 17 novembre 1968, dans une institution de soins palliatifs, reconnu de ses pairs, mais oublié du public. L’anti-conformisme et l’extraordinaire versatilité du travail de M. Peake l’ont sans doute empêché de connaître la célébrité de son vivant, mais n’ont fait que renforcer son statut d’auteur et d’artiste à part. Il a su élaborer une œuvre forte et hors du temps, ce qui fait d’elle un classique dont l’influence souterraine s’étend un peu partout aujourd’hui. Toute sa vie, M. Peake a tracé à l’encre noire des lignes étroites et sensibles sur lesquelles tanguent fragilité et complexité. Les ombres de sa plume, qu’elle dessine ou écrive, se plaisent à souligner la différence ténue entre beauté et difformité, le familier et l’étrange. Les traits de son œuvre, ces lignes de fuite, tracent autant de chemins délicats entre attraction et répulsion face à une espèce humaine qui le fascine. La fulgurance du parcours de M. Peake, tout comme ses coups de crayons, met en lumière les imbrications d’une vie et d’une œuvre placées sous le signe de l’expérimentation et de la libération.

L’île au trésor, © The Mervyn Peake Estate

À partir du 3 octobre 2009, La Maison d’Ailleurs (Yverdon, Suisse) présente une exposition exceptionnelle consacrée à l’œuvre graphique de Mervyn Peake, la première fois hors du territoire britannique. L’exposition intitulée « Lignes de fuite » présente des images originales de l’artiste, choisies dans sa période la plus féconde (entre 1939 et 1953), qui témoignent de la diversité de son talent et de sa virtuosité.


A VOIR AUSSI : La fiche auteur Mervyn Peake


Notes complémentaires :
La seule grande exposition rétrospective de l’œuvre de Mervyn Peake se tient à Londres en 1987. La BBC adapte en mini-série Titus d’Enfer, et Gormenghast en 2000. Enfin, The Voice of the Heart, la première étude critique de l’ensemble de l’œuvre de M. Peake, paraît en 2006. Aujourd’hui, les trois romans de la série « Titus » sont traduits dans plus de vingt-cinq langues. Depuis lors, des dizaines de milliers d’exemplaires s’en vendent tous les ans.

Avec les remerciements du Cafard cosmique à la Maison d’Ailleurs.


Patrick J. Gyger et Frédéric Jaccaud