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de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

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Publié le 01/02/2010

Little Egypt de Thomas McMahon

[Loving Little Egypt, 1987] traduction de Gilles Goullet

ÉD. CALMANN-LÉVY / INTERSTICES, JANV. 2010

Par Nathrakh

Electricity, walk with me... Sentence pouvant symboliser ce livre, initiation d’un jeune génie aux yeux défaillants vers la maîtrise des forces de l’électricité, dans une Amérique du début du XXème siècle fascinée par les inventeurs, leurs machineries et la puissance de la nature dont ils sont les dompteurs. Ses ennemis : le magnat journalistique William Randolph Hearst et un Thomas Edison plein de suffisance. Ses alliés : Alexander Graham Bell, autiste, Nicolas Tesla, de même. Mais Little Egypt cherche, en tentant d’atteindre une ampleur qu’il n’a pas, une dimension inaccessible pour ses petits moyens. Malin, mais souvent perdu dans l’anecdote gratuite, le roman attire toutefois une certaine sympathie. Un livre assez intéressant pour ne pas être repoussé dans l’oubli.


Mourly Vold, malvoyant, aime bien les téléphones : il se sent dans leurs réseaux et leurs fils bien plus lucide que dans le monde moderne. Sa bonne nature, teintée d’un brin de positivisme, le pousse à rechercher les défaillances du réseau téléphonique après en avoir fait un grand lieu de rencontre destiné aux enfants des instituts pour aveugles. Il n’est pas pirate (même si les analogies avec le « Grand Réseau Mondial » du Web sont évidentes pour le lecteur contemporain), et avertit les responsables du réseau afin de sécuriser ce dernier. Las ! Passivité, paresse, amour-propre, autant d’obstacles placés sur le chemin du jeune Vold, compétent et plus malin que les grandes personnes. La presse s’intéresse à son cas, même si elle ne sait pas qui sont ces « pirates du réseau » : des révolutionnaires venus d’un Mexique en pleine guerre civile ? Des communistes de la jeune république soviétique ? Qu’importe : ce sont des ennemis intérieurs, des dangers pour l’Amérique, qui permettent à William Randolph Hearst de vendre quelques journaux de plus grâce à la peur qu’ils provoquent. D’où la fuite de Mourly Vold, ses rencontres avec d’autres inventeurs et sa future amante, son initiation en forme de progression légère. Car c’est bien d’une initiation qu’il s’agit. Le roman se concentre sur Mourly Vold, sa présence dans le monde et ses tentatives pour l’améliorer. Chaque anecdote présente un personnage, son comportement (toujours étrange), sa vie (toujours dans les marges), montre le monde, mais pas dans toute son ampleur, juste autour de Mourly Vold. L’ensemble fonctionne plutôt bien et ne manque pas d’intelligence. Si la balade conserve une certaine naïveté positiviste (l’optimisme du voyage sans encombres dirigé vers le Bien), le doute s’installe peu à peu, nuançant un récit plutôt borné. Mourly Vold grandit, il maîtrise progressivement son savoir et se prépare à une vie joyeuse après avoir questionné et jugé son idéalisme quelque peu envahissant.

Tout cela est bien sympathique. On a un portrait de l’Amérique au début de la Prohibition peint à grands coups de brosse ; un voyage sur le continent, avec des périls, de l’amour, un peu d’érotisme ; des « guest-stars » (Edison, Einstein, Hearst, Tesla, Ford, etc.) aux idiosyncrasies bien définies ; des anecdotes sur ces mêmes grosses étoiles inscrites dans le ciel d’une époque ; et d’autres belles et bonnes choses. C’est une machine bien rodée : début, milieu, fin, intrigue, résolution de l’intrigue, banquet, joie. On aurait du mal à bouder notre plaisir. L’écriture légère et sans fioritures permet d’ailleurs à chacun d’accomplir ce petit voyage dans les meilleures conditions possibles. Mais trêve de sarcasmes à peu de frais, il faut affronter l’évidence : tout cela manque de folie. Tout se déroule comme prévu, tout est bien structuré comme il faut, rien ne dépasse. Le récit avance, recule, mais cela fait partie du spectacle. On perçoit la maîtrise narrative, qui ne se remet jamais en question ni ne cherche à perdre le lecteur (le pauvre petit) ; quel intérêt ? Pourquoi raconter une histoire qui ne va pas au-delà de ce qu’elle raconte ? Et pour aller au-delà, il faut un travail sur la langue, formel – ce qui, rappelons-le, ne doit pas illustrer un propos (ça, c’est réservé à cette sous-espèce que sont les rhéteurs), mais constitue bien « l’essence » de la littérature.

Pour tout cela, la dernière phrase de la quatrième de couverture est un monument : « Si Thomas Pynchon avait écrit plus court, il se serait appelé Thomas McMahon ». En plus de jouer sur la paresse du lecteur et de surfer sur la vague de capital-cool associée au nom de Pynchon, cette phrase dessert Little Egypt, qui mérite mieux. Les romans de Pynchon ont tout ce que Little Egypt n’a pas et ne cherche pas à avoir : une ampleur immense, un travail formel atteignant la folie du langage. La manière dont certains éditeurs cherchent à vendre leur production, quitte à raconter n’importe quoi, laisse songeur : ainsi, Vélum chez Lunes d’Encre convoquait L’Échiquier du mal de Dan Simmons (dire que ces livres n’ont pas grand chose à voir, notamment d’un point de vue commercial, est un euphémisme), et la préface de Gérard Klein au Quatuor de Jérusalem chez « Ailleurs & Demain » enfilait les références littéraires comme des perles, dans un grand moment d’auto-congratulation. Rêvons d’un monde d’intelligence... Ah, oui, le doute, le questionnement de l’idéalisme...


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Trop sage, étouffé par ses bornes formelles, Little Egypt pourrait n’être qu’un petit livre paisible et innocent, comme beaucoup d’autres.

Toutefois, sa légèreté et son intelligence, finissent par convaincre. Little Egypt mérite le voyage. Il faut néanmoins garder en tête que ce trajet sur une route déjà connue, déjà lue, n’autorise pas vraiment à voir au-delà.