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Publié le 06/02/2011

London Orbital, de Iain Sinclair

[London Orbital, 2002]

ED. INCULTE / TEMPS RÉEL, OCT. 2010

Par Nathrakh

En 1999, Iain Sinclair décide, pour y mieux voir, de marcher en plusieurs étapes autour de la M25, autoroute entourant Londres et sa périphérie, grand projet du vingtième siècle inauguré en grande pompe lors de son accomplissement en 1986 par Margaret Thatcher, responsable de nombreux bouleversements dans la géographie londonienne. C’est à l’histoire de cette dernière, en tentant de capter les voix du passé, toujours audibles, par l’entremise de sa mythologie personnelle, que Sinclair s’intéresse. Le résultat n’est pas un essai critique et politique (même si ces dimensions y sont bien présentes), mais bien un roman s’inscrivant dans l’œuvre littéraire de Sinclair, nourrie de poésie, mythes urbains, et d’une fascination pour les ruines potentielles, les espaces en construction et les changements de l’histoire.


Roman de la marche, London Orbital fait de la fuite du milieu urbain moderne un moyen de mieux le découvrir, de percevoir les liens qui nous attachent à lui, à la vie dans un espace étendu situant en son espace périphérique marginaux, lieux de « santé », réseaux d’évacuation des déchets. En célébration de l’autoroute serrant Londres, éloge pernicieux car recherche de tout ce qu’elle a de destructeur pour l’histoire humaine, London Orbital choisit la fuite dans le passé et le baroque, dans ce qui nous est encore visible si l’on accepte de décaler notre regard vers ce qui n’a pas été prévu comme exhibition. Et c’est le rythme de la marche, lent et propice à la pause, sur cette route circulaire qui permet à Iain Sinclair et ses camarades qui l’accompagnent d’observer les mythes, l’architecture, l’organisme urbain bien vivant. En remarquant l’habituel, ce qui n’intéresse pas l’automobiliste, la géographie humaine traversée par la route, il en décèle les récits, les recrée pour leur offrir une densité textuelle, poétique, à leur mesure. De ces bretelles autoroutières, ces voies d’eau, ces stations-service et lieux industriels, tous déjà en ruine dans l’œil de l’observateur, une élégie apparaît et redonne à ces constructions toute leur folie, leur inhumanité, leur laideur enivrante parfois. Et, en sortant de la M25, par la visite des villages, des parcs et autres asiles, on perçoit les effets du projet orbital, dont Sinclair tente de sauver, pour sa propre mythologie et son œuvre, la puissance rituelle et historique toujours palpable.

Par ses résonances anti-positivistes, London Orbital fait un portrait peu flatteur des hôpitaux psychiatriques, lieux d’enfermement et de santé qui ceinturent Londres et ses fous, pour les empêcher de fuir vers la ville dont ils ont été expulsés. La fuite, par la marche, s’inscrit comme un thème puissant dans l’esprit de Sinclair, celle de personnages comme John Clare, David Rodinsky, d’écrivains au cours de l’histoire littéraire anglaise ayant quitté le bruit de la ville pour s’installer en périphérie. Ce mouvement s’est inversé : ces « reclus », préférant un milieu pastoral, figures tutélaires de « l’utopie forestière » qui inspire les projets urbanistes modernes pour Londres et veut faire de sa région un immense parc où se soigner, se promener, sont aussi des figures détestées, oubliées, à projeter le plus loin possible du cœur de la métropole. L’éloignement est prophylactique, et c’est cela, par ce qu’il dit sur Londres, par l’histoire vivace de ses banlieues, qui nourrit London Orbital, une migration lente vers autrefois, ses récits littéraires, si présents dans les esprits des endroits traversés.

Les urbanistes du dix-neuvième et du vingtième siècle, les visions de William Blake, les diaristes du dix-septième siècle, les ruines de James G. Ballard, les paysages de Samuel Palmer : tout comme les réseaux routiers et hydrologiques de la M25, ce sont les veines de London Orbital, affluant le sang jusqu’au cerveau à l’en saturer, et le fait imploser. Par la folie des personnages de Iain Sinclair, Marc Atkins, Renchi Bicknell, Kevin Jackson, Bill Drummond, celle d’anonymes rencontrés au cours de la marche, immédiatement recrées par Sinclair pour leur donner une dimension mythique, celle de responsables de lieux visités offrant sans contrepartie leurs histoires, le fleuve London Orbital ne cesse pas de déborder. Et le grand tour sur lui-même de ce livre, avant la pompeuse auto-célébration de la nuit d’ouverture du centre commercial Millenium, haï pour toute l’ignorance et le mépris qu’il représente, célèbre cette inondation, que politiciens (conservateurs comme travaillistes) et représentants du marché tentent de contenir.

Il serait tentant de dire que, pour bien apprécier London Orbital dans toute ses capacités d’assimilation et de réinvention du présent, il faut habiter en banlieue, dans une ville anonyme n’existant que dans son lien avec un grand pôle urbain, à première vue sans histoire ni intérêt pour celui qui ne sait pas voir. L’indifférence pour les marges de « grands lieux » à monuments, au passé spectaculaire, mal connu et utilisé pour sa rentabilité financière, ne saurait être plus actuel. Un des grands mérites de London Orbital, inhérent à son projet, est de nier cette indifférence, de prendre les endroits traversés, renommés ou non, pour ce qu’ils sont et leur offrir, par tout les moyens donnés par la littérature, des mots à leur envergure inexprimée. L’impression que laisse Sinclair et ses compagnons par ses récits de marches est de paraître au bon lieu au mauvais moment, lorsque ces villes n’ont pas l’utilité pour quoi elles ont été conçues ou assignées : ainsi, les moments où ces messieurs ne trouvent que restaurants fermés, déambulent dans des rues vides sous la pluie et le regard de caméras de surveillance, d’agents de compagnies de sécurité privées. Lorsqu’ils rencontrent d’autres personnes, vivant dans ces banlieues ou promeneurs eux aussi, on ressent une incompréhension, une certaine froideur envers ces artistes perdus ; parfois, c’est l’occasion d’un nouveau récit ou la récolte d’indices qui permet une meilleure perception de ce qui entoure les enquêteurs, disposant de tous les outils (cartes, vêtements de marche, etc.) pour résoudre, au bout de leur chemin, le mystère, sans savoir ce qu’il est précisément. Et, dès lors, le « mauvais moment » devient justement le bon, celui propice à la découverte, à la révélation de ce qui demeurait dissimulé, allouant au marcheur de ramener chez lui ce pour quoi il était venu.

London Orbital refuse ainsi le prédicat selon lequel il n’y aurait rien à dire sur cette géographie envahie par les techniques de surveillance, simple région utilitaire où parquer des gens, installer des galeries souterraines où se bricolent d’obscurs projets militaires, laissée à sa propre survie en espérant qu’elle ne fasse pas trop de bruit. Le projet de la M25 voulait un simple lieu de transit, où des automobiles pourraient tracer rapidement leur chemin sans s’arrêter. Bien sûr, London Orbital demeure lucide sur les effets politiques, culturels, presque tectoniques de tout cela ; mais, par sa puissance textuelle, il tente de dire, sans volonté de rédemption finale (et, en général, quelque peu précaire) accordée à l’art, ce qui peut encore être vu et dit, si l’on prend la bonne perspective. Et pour ce qui a disparu, il suffit de créer de nouveaux mythes, et avoir pour objectif une perpétuelle recréation.


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Faire de la marche la prise de parole des récits qui vivent dans Londres et sa périphérie, et, plus largement, notre monde ; écrire un roman de la démesure géographique et humaine du milieu urbain, où le passé demeure incroyablement moderne, où la modernité distille toujours des éléments d’une pensée rituelle, magique : London Orbital touche à cela, arpentant l’autoroute M25 comme un voyage sans fin, qui aura, encore et toujours, quelque chose à dire, malgré tout ce qui tente de contenir ces possibilités littéraires.