Publié le 05/01/2008

« Louisiana breakdown » de Lucius SHEPARD

[« Louisiana breakdown », 2003]

ED. LE BELIAL’, NOV. 2007

Par Olivier

Il aura fallu 4 ans, et l’ouragan Katrina pour que ce petit bijou signé SHEPARD débarque enfin sur nos côtes, dans la langue de MOLIERE.


Graal, Louisiane profonde.
Economiquement dévasté, rongé par les rumeurs et confit en dévotion, le bourg vivote malgré tout dans la mémoire de sa splendeur révolue.
C’est à deux pas de là que, par un soir d’été, Jack Mustaine tombe en panne. Il attend qu’un garagiste vienne remorquer sa voiture pour la réparer le lendemain mais c’est la police qui arrive en premier. Intrigué par ce chevelu qui voyage avec des guitares, le flic de l’Amérique profonde fait tout pour emmerder Jack... Ce dernier ne doit son salut qu’à l’arrivé de Joe Dill, le notable du village.

Jack Mustaine se retrouve donc dans la voiture de Joe, joyeusement asticoté par sa jeune compagne d’origine viêt-namienne. Ils font route vers le Bon chance, le pub de Graal. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le nom est ironique. Car le Bon chance et surtout Graal se rapprochent davantage du royaume d’Hadès que d’un simple pub du Dixieland. Et Jack va s’y métamorphoser bien malgré lui en Orphée parmi les rednecks, avec Vida en guise d’Eurydice et la guitare pour toute lyre. La descente aux Enfers ne fait que commencer, et elle sera d’une noirceur abyssale.

Le lieu et l’ambiance du roman ne sont pas sans rappeler PICCIRILLI. Mais un PICCIRILLI bien moins déjanté et surtout beaucoup plus noir. Dans cette transposition subtile et remarquablement vénéneuse du mythe d’Orphée, Lucius SHEPARD rappelle bien plus le sombre BAUDELAIRE des Remords posthumes et le POE le plus noir, que le Samuel DELANY de L’intersection Einstein.

Comme toujours chez SHEPARD, l’histoire ne serait rien sans l’ambiance et le lieu. En quelques pages, vous êtes transporté dans une Amérique sombre et fascinante. Il lui suffit de quelques évocations fugaces pour vous embourber en pleine Louisiane. D’un banal terrain vague où le soleil de plomb dessèche les préservatifs usés, à l’usine fermée depuis des lustres, c’est toute la vie de ce village et de ces habitants sinistrés qui prend forme. La sorcellerie, l’animisme et le paganisme y constitue un étrange syncrétisme avec un christianisme mâtiné de vaudou. Aussi étranger que Mustaine à cet univers, le lecteur perd vite pied, et s’enfonce avec délice et gourmandise dans les méandres des bayous.
Je ne peux terminer cette chronique sans saluer le travail remarquable du traducteur Henry-Luc PLANCHAT, qui signe ici son grand retour. Sobre et élégante, sa traduction colle à merveille à l’univers sombre et tourmenté de SHEPARD, dont l’écriture est l’improbable équilibre entre impressionnisme et expressionnisme.


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Résolument inclassable et totalement incontournable, magnifiquement traduit, Louisiana Breakdown est à recommander à tous. Aux néophytes qui ont là une remarquable porte d’entrée dans l’univers shepardien. Mais aussi aux shepardiens aguérris, qui seront ravis de retrouver un Lucius au meilleur de sa forme.

Un livre qui trouvera sans problème sa place dans toute bonne bibliothèque, entre Joseph CONRAD et William FAULKNER.