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Quasi inconnu en France avant 2003, année qui vit la réédition de ses œuvres les plus anciennes, M. John HARRISON est passé instantanément de l’oubli total... au mépris le plus évident, tant son œuvre singulière effraie le lecteur traditionnel de Science-Fiction.

Constat amer qui veut que le lectorat a priori le plus réceptif aux nouvelles idées fasse parfois preuve d’un conservatisme navrant et tout aussi sclérosé que celui des gardiens de la “littérature noble”.

Rencontre avec le moins célébré des grands audacieux de la SF mondiale.

Lire aussi notre dossier consacré à M.J. HARRISON, "METAFICTION POUR TOUS !".


- Le Cafard cosmique : Le public français vous redécouvre depuis un an, avec les sorties consécutives en Folio SF de « La Mécanique du Centaure » et des trois volumes de « Viriconium ». Qu’avez-vous à dire sur ces livres “ déjà vieux ” ?

- M. JOHN HARRISON : Peut-être que ce sont effectivement des livres déjà vieux ? Ce n’est pas qu’une question de longue indisponibilité en France, mais aussi parce qu’ils datent en gros d’avant 1982. Un auteur aime évoluer, et bien que son travail puisse être considéré dans son ensemble comme un tout, comme une progression d’un seul tenant, ce n’est pas comme ça qu’on le ressent. Pour moi, il y a une véritable discontinuité entre ces premiers travaux et le genre de chose que j’ai pu être capable d’écrire au début des années 80.
L’apprentissage a été raide et les différences soudaines. On s’en rend bien compte en comparant « A Storm of Wings » [« Le signe des locustes », volume 2 de la trilogie de « Viriconium »] et la nouvelle « The Ice Monkey  ». Tout d’un coup, une méthodologie différente est à l’œuvre. Les buts sont différents et la façon de les atteindre est également différente.

Aujourd’hui, regarder ces vieux livres est un peu comme essayer de voir au-delà d’un horizon évènementiel... Cela dit, je dois faire attention à les respecter. Les dernières histoires liées à « Viriconium », par exemple, ont toujours beaucoup de valeur à mes yeux, et tout le procédé utilisé dans le cycle au complet me paraît encore valable en lui-même.
J’ai moins de respect pour « La Mécanique du Centaure ». Il est injuste de voler une fourgonnette pour se plaindre ensuite qu’elle ne trace pas comme une BMW. La SF ne peut tout simplement pas faire la plupart des choses que je me plaignais qu’elle ne fasse pas.

- CC : On peut entendre çà et là que « La Mécanique du Centaure » est une sorte de “parodie hallucinée du space opera classique", tout en faisant, au passage, office de précurseur des œuvres de Iain BANKS ?

- M.J. H. : Le temps est d’une ironie sans pitié. « La Mécanique du Centaure », conçue dans la rage et le désespoir comme une parodie destructive de la forme classique du Space Opera, se révèle au fil des décennies comme une ouverture et une nouvelle perspective par rapport à cette fameuse forme classique. Je ne réclame rien, mais c’est une situation amusante. Surtout quand je me retrouve maintenant, en 2001, assis pour écrire « Light » [« L’Ombre du Shrander », Fleuve Noir], qu’on peut certainement décrire comme un space Opera inspiré par les mêmes personnes [ Iain BANKS, Ken McLEODS, Alastair REYNOLDS ] que je suis censé avoir influencé au début.

- CC : Pourquoi avez-vous choisi le thème Israël / Palestine dans ce roman ? Comment cela est-il perçu aujourd’hui ?

- M.J. H. : J’ai choisi ce thème pour deux raisons. Je voulais montrer du doigt l’absurdité des conceptions politiques manichéennes dans le space opera classique. Et je voulais également dénoncer l’absurdité de la conception politique manichéenne tout court... A l’époque, la polarité Est/Ouest me dégoûtait, émotionnellement et intellectuellement. Dans la mesure où la situation Israël/Palestine reflétait exactement ce contexte, j’ai décidé d’en faire une synecdoque absurde. Je n’avais pas l’intention de faire quelque chose de réaliste avec le conflit israélo-palestinien : ceux qui n’ont pas compris ça ont loupé le point de vue satirique du livre. Je voulais donner à John Truck [le personnage central] l’opportunité de dire “Soyez maudits, tous autant que vous êtes”. Quand des systèmes politiques se définissent uniquement comme “mutuellement opposés”, ils cessent d’être bénéfiques pour la population.
Les gens pigent ou pas la blague de « La Mécanique du Centaure ». Ceux qui ne la comprennent pas [ceux qui sont suffisamment naïfs pour soutenir l’un ou l’autre des deux camps, dans un conflit délibérément maintenu pour le plus grand bénéfice des élites au pouvoir - ou pire, pour les structures idéologiques en elles-mêmes], ceux-là se sentent politiquement insultés par le livre.

- CC : Vous avez travaillé longuement avec MOORCOCK [dont on sent une nette parenté dans le volume 1 du cycle de « Viriconium »]. C’est à la fois une bénédiction et une malédiction ?

- M.J. H. : Je pense que la malédiction réside dans le fait que je n’échappe jamais à cette question ! Cela me fait penser à la citation célèbre du “Juif de Malte” : “C’était dans un autre pays, et d’autre part, la jeune fille est morte” [NDT : la phrase originale est « That was in another country and besides, the wench is dead  », expression anglaise évidemment intraduisible qui, adaptée en français, pourrait donner quelque chose comme “C’était il y a longtemps, ça n’a plus d’importance aujourd’hui”].

- CC : Vous avez un style très particulier et véritablement inimitable. On s’en rend compte notamment dans les deux derniers volumes de « Viriconium ». On le taxe d’ailleurs d’obscur et parfois même d’incompréhensible. Que diriez-vous sur ce sujet ?

- M.J. H. : Je ne crois pas que le mot “style” ait un sens. En Angleterre et aux Etats-unis, surtout dans la littérature dite “de genre”, ce mot sous-entend une sorte d’application ornementale, ou bien une peinture, sur un objet déjà existant.
Je préfère utiliser le terme “surface”, parce que cela implique l’apparence, ou la preuve, d’une structure plus profonde [ce qui reste, bien sur, une mauvaise définition. Il est impossible de faire une distinction entre la surface et le contenu, le contenu étant construit par la surface : sans les mots, il n’y a pas de personnages, pas de décor et pas d’histoire. Quand on vous lisez un livre, les évènements que vous pensez voir ne sont pas autre chose que des mots sur une page].
La deuxième chose à dire est que mes “surfaces” ont considérablement changé au fil des années.
La “surface” des « Dieux incertains » [troisième et dernier volume de la Trilogie de Viriconium] est assez différente de « Climbers » [inédit en France], de « The Course of the Heart » [également inédit], ou encore d’une nouvelle comme « Entertaining angels unawares » [dans le recueil « Things that never happens », lui aussi inédit en France].
Ces histoires, avec leurs intentions “réalistes” plus évidentes, se construisent elles-mêmes à partir d’une “surface” moins travaillée, qui se transforme peu à peu en langage courant. Comme seuls mes livres les plus anciens sont parus en France, ils offrent une vision distordue concernant mes évolutions “stylistiques”.

Cela dit, je décrirais la “surface” de certains de mes livres comme dense, et peut-être impitoyable. Impitoyable dans la mesure où le texte ne s’arrête que rarement pour des explications. Impitoyable dans la mesure où le texte est pauvre en redondances. Impitoyable dans la mesure où la syntaxe et la structure grammaticale sont durement mises à l’épreuve, partant du principe qu’on ne peut pas faire de constructions complexes dans un langage simplifié, sans risquer la réduction ou - pire - la littéralisation pure et simple. Structurellement, je pense avoir été décrit comme un “ imagiste ” à un certain moment de ma carrière d’écrivain. Dans « Viriconium », on trouve la corrélation objective de quelque chose de trop difficile, trop ténu, pour l’exprimer dans une phrase synoptique, une phrase que le lecteur puisse contempler dans son ensemble, d’un seul coup d’œil.
Dans ce sens, mes livres impliquent que leur lecteur acquierre un goût précis. Mais une fois que ce goût est acquis, le lecteur y trouvera de quoi lui plaire.

- CC : En France, on dit que M. John HARRISON fait de l’anti Science-Fiction, si tant est que ce terme ait un sens. De l’anti Science-Fiction, car vos livres s’approprient un univers pour le tordre, l’user jusqu’à la corde et le transformer en quelque chose qui ne ressemble à rien de connu. Êtes-vous d’accord avec cette définition ? Peut-on parler de “méta Science-Fiction” ?

- M.J. H. : Vu la façon dont vous la définissez, je suis d’accord sur le fait que la plupart de mes livres puissent être décrits comme de l’anti SF [ou anti Fantasy, ou anti Horreur]. C’est une intention consciente. C’est pour ça que ce travail peut également être décrit à un certain niveau comme de la métafiction, c’est à dire “de la fiction avec un commentaire, une critique d’elle-même”. Mais la seule fiction devrait également être capable d’accomplir beaucoup de choses. Et son contenu devrait se situer sur plus d’un niveau. « Light » [« L’Ombre du Shrander  » en VF] se comporte comme un roman d’aventures situé dans des paysages bizarres. C’est aussi une critique politique. C’est un roman contemporain d’horreur, un roman contemporain grotesque. Certains critiques anglais ont montré que « Light » est une parodie réussie de Space Opera, parce qu’il a été fait dans le respect, l’amour [et l’enthousiasme] de ce genre. De fait, c’est un space opera, aussi bien qu’une déconstruction du genre. J’espère que c’est vrai pour tous mes livres.

- CC : Vous êtes un auteur discret, mais la prochaine publication de « Light  » en France donnera au public l’envie de mieux connaître votre œuvre. Quel est la trame de ce livre ?

- M.J. H. : Sur un astéroïde solitaire, sous la brillante lumière de la bande de Kefahuchi [un anneau extragalactique de radiations, nuages gazeux, matière résiduelle et autres trucs duquel aucun explorateur n’est jamais revenu vivant] se trouvent 3 objets : un vaisseau abandonné, une paire de dés en os et un squelette humain.
Comment sont-ils arrivés ici ? Qu’est-ce que la bande en elle-même ? « Light » répond à ces questions via les vies et aventures entrelacées de 3 personnages : Michael Kearney, physicien/mathématicien d’aujourd’hui travaillant sur une découverte qui mènera à l’informatique quantique et la navigation interstellaire, est poursuivi par quelque chose qu’il appelle le “Shrander”. 400 ans plus tard, Seria Mau Gemlicher, directement branchée sur la technologie extraterrestre de son vaisseau-K [le White Cat], sillonne la bordure galactique à la recherche d’un engin mystérieux dont elle espère qu’il lui rende son humanité.
Pendant ce temps, Ed Chianese [branleur, dealer et accroc des “ twink tanks ” - des caissons de réalité virtuelle -, dans la galère à New Venusport où il vit en compagnie d’une conductrice de rickshaw génétiquement modifiée appelée Annie] se trouve un boulot comme apprenti prophète au cirque de Pathet Lao.

Autour de ces trois personnes orbitent quantité de personnages bizarres, de Billy Anker et son vaisseau [“The Karaoke Sword ”] à Oncle Zip le tailleur-de-gènes... Héros, loosers, génies, putes et paumés, ils tentent le fameux coup de dés, à la recherche du secret de l’Univers, caché à l’intérieur de leur chaos personnel, au sein même de leurs choix.

Je voulais que ce livre soit aussi large que la Galaxie elle-même. Je voulais qu’il ait de l’humour, qu’il contienne de l’horreur, ainsi qu’un sense of wonder renouvelé. Je n’ai pas essayé de faire de la Hard Science. Ce livre ne peut absolument pas battre les bouquins d’Alastair REYNOLDS ou Stephen BAXTER sur ce point. Ceci étant, j’ai toujours adoré les théories complexes, les théories sur le comportement émergent, et plus généralement, ce que je peux comprendre des théories quantiques [bien qu’on dise toujours que le moment où l’on pense comprendre le monde quantique est le moment où l’on devrait savoir que l’on n’y a justement rien compris.
Très gnostique...].
J’ai cherché une façon de combiner tout ça. Mais ce que je voulais surtout faire, tout en donnant une explication de l’indétermination quantique, c’était éviter les histoires à la “multivers” [ce qui a déjà été fait jusqu’à la nausée]. J’ai travaillé plutôt autour de la notion centralisatrice “All the things it could be, the one thing it is” [NDT : Là encore, expression anglaise parfaitement intraduisible. On peut essayer : “Toutes les choses possibles en deviennent une seule”], un principe que j’ai déjà expérimenté sur une ou deux nouvelles. Autour de ça, il y a quelques trucs techniques qui relèvent d’une discipline très différente [l’écriture !], ce qui donne une impression de texte décalé, clair.obscur et pas vraiment astucieux.

J’ai également été lourdement influencé par le brillant livre de la cosmologiste Janna LEVIN, « How the Universe got its spots » [inédit en France], surtout la spéculation : “Peut-être qu’il n’y a pas de symétrie, pas de loi ferme et définitive, pas d’ordre rigoureux. Peut-être que notre expérience des lois physiques est une sorte d’ordre qui découle de la complexité. Peut-être qu’il n’y a aucune loi ultime, aucune symétrie fondamentale, mais plutôt une prolifération de possibilités, de lois différentes”.
Ca correspondait bien aux sujets que je développais. “Toujours plus”, les personnages se convainquent eux-mêmes, “encore et toujours plus”. D’un certain point de vue, ce livre “traite” également de la science telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Trouver des fonds est difficile, à moins de prouver que vos recherches peuvent être une source importante de profit. Ainsi, au lieu d’être une exploration de l’univers, la majeure partie de la science contemporaine en est l’exploitation commerciale. Je suppose qu’il n’y a rien de neuf là-dedans, mais je trouve ça terrifiant et cupide. J’ai imaginé des scientifiques dans les trois ou quatre cents prochaines années, dispatchés à travers toute la Galaxie, à la recherche de grandes idées commercialisables, passant complètement à côté de l’excitation qu’elles impliquent. Si vous ne faites pas une pause devant l’Univers, si vous ne vous retrouvez pas soudainement muet quand vous le contemplez, vous pourriez aussi bien être mort.

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« Light » en V.O.

- CC : "Light is brilliant", dixit Iain M. BANKS... China MIEVILLE ne tarit pas d’éloges à votre sujet. Êtes-vous conscient de votre influence sur la SF et la littérature en général ?

- M.J. H. : J’en suis conscient, mais j’essaye de ne pas en être responsable. Mon but est d’écrire des livres, pas d’influencer d’autres écrivains. Je suis un grand admirateur des premiers travaux de Richard FORD, par exemple, mais je ne le tiens pas pour responsable de mon admiration à son égard, tout comme je ne le blâme pas du fait que certains de ses livres sont plus intéressants que d’autres.

Je voudrais d’ailleurs en profiter pour dire deux choses concernant mon “influence ” :

  • 1 : On en fait trop, surtout dans la SF... On parle trop de l’influence directe de l’un sur l’autre quand on évoque la carrière d’un écrivain. La bonne littérature de l’imaginaire, tout comme n’importe quelle bonne production artistique, est le produit d’une activité essentiellement inconsciente, dans laquelle le contenu inconscient [qui peut s’étendre d’un traumatisme infantile à un journal lu une heure plus tôt] se combine et se recombine sous la pression du besoin de s’exprimer. Au beau milieu des constructions partielles ou cassées qui forment le paysage intérieur d’un écrivain, au milieu des fragments éclatés de son expérience personnelle, on trouve un savant fou qui assemble constamment des morceaux qui n’ont jamais été conçus pour faire partie du même “ corps ”. Je reste en stand-by pendant que le savant fou travaille. Il est à la fois moi et pas moi. Il a ses propres motifs. Il habite ici et il me fait vraiment peur... Tous les auteurs imaginatifs ne sont que les voix de leurs propres savants fous.
  • 2 :Quand la SF parle “ d’influence ”, le débat se cantonne à la SF proprement dite. Il est incontestable [vous l’admettrez] qu’une influence ne peut être reconnue que si vous savez où chercher. Or, un écrivain peut être influencé par un bon millier d’auteurs que vous n’avez jamais lus. Comment allez-vous le savoir ? Il est naïf de limiter la question de l’influence à la seule idée de l’influence directe.

- CC : Concernant «  Light  », même si le propos est sans doute plus clair que « Les Dieux incertains », on sent bien qu’on a affaire à de la littérature exigeante. Or, dans le domaine de la SF, c’est malheureusement la simplicité [voire le simplisme] qui prime le plus souvent...

- M.J. H. : Un livre est aussi complexe que les chemins qu’il propose. «  Light  » est une sorte de vision hallucinée du 21e siècle, un siècle dans lequel on refuse le réel pour se concentrer sur le virtuel. Le monde de « Light » est conçu comme une anticipation objective du monde occidental actuel. En Europe et aux USA, nous vivons un vrai conte de fées, matraqués par l’idée que nous pouvons tout avoir, que nous pouvons être n’importe qui. Ces croyances narcissiques n’ont aucune valeur éthique et sont difficiles à dépasser. Tout ce qui est difficile à dire donne une histoire intéressante et complexe, que l’auteur choisisse une histoire mainstream ou le très décrié Space Opera. C’est d’ailleurs précisément le cas pour le Space Opera, car ce genre a tellement peu de crédibilité qu’il en devient un nouveau terrain à explorer. Les genres méprisés vous autorisent une liberté absolue : tout le monde se fout éperdument de ce que vous pouvez en faire...
Le fantastique est un domaine idéal pour travailler et tourner autour de l’idéologie détraquée des pays “développés”. Après tout, les idéologies économiques, commerciales et financières relèvent elles aussi du fantastique, car elles se présentent comme des systèmes de valeur crédibles, sous le parapluie du néolibéralisme. Les auteurs de Fantastique et de SF pourraient être les meilleurs du moment. C’est dommage que si peu d’entre eux l’ait compris.
- CC : Avez-vous d’autres ouvrages en cours de traduction ?

Aucune autre édition française d’un de mes livres n’est prévue pour l’instant. C’est dommage, parce que j’aimerai bien savoir ce que les lecteurs français pense de ce que je considère comme mon meilleur travail [le recueil de nouvelles « Things that never happens  », et les deux romans « Course of the Heart  » et « Signs of life »].

- CC : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

- M.J. H. : Je travaille actuellement sur un roman qui se déroule dans le même univers que «  Light  » - une sorte de suite décalée - qui sera probablement fini à la fin de l’année ou début 2005. Je travaille également sur mon prochain recueil de nouvelles, mais comme c’est un processus assez lent, je ne pense pas le finir avant 2006. En parallèle, je continue à signer des critiques littéraires dans le Guardian ou le supplément livresque du Times. Ca m’encourage à lire une quantité incroyable d’auteurs, de Joanna TROLLOPE à Justina ROBSON.

- CC : Avez-vous fait des récentes découvertes littéraires ? Quels sont les mouvements/auteurs/livres qui vous emballent en ce moment ?

- M.J. H. : Jonathan FRANZEN [spécialement « The Twenty Seventh City  » [La 27ème ville en Français] et « Strong Motion » [inédit en VF]], parce que ses personnages sont si antipathiques. Vous frétillez à l’idée de vous placer entre leurs mains, pour vous y abandonner en signe de soumission ou d’identification, mais ils ne vous laissent tout simplement pas le faire. Ils sont vénaux, on ne peut pas compter sur eux. Ils sont irritants. Ils n’ont pas la moindre idée de qui ils sont. Qu’importe si vous cherchez à leur plaire, ils vous fuient, vous et vos pauvres tentatives, et restent désagréables. Malgré tout, vous saignez pour eux quand leurs vies passent du simple désordre à la vraie tragédie. Vous voulez qu’ils guérissent. Vous voudriez qu’ils guérissent moralement, mais vous savez qu’ils ne le feront pas, et vous voilà forcé à offrir votre sympathie sans conditions. Ce sont juste des êtres humains, comme vous, faibles, déracinés, incapable de savoir où ils vont, accrochés aux choses qu’ils désirent. C’est un truc très malin de la part de FRANZEN. Mais c’est aussi la forme la plus contemporaine de l’humanisme.

Depuis les années 80, l’essentiel de la fiction relève du désordre personnel. La bonne fiction s’interroge sur la base - voire l’existence - de la personnalité. C’est un truc que les lecteurs/auteurs de SF ont du mal à faire, à cause de leur besoin puéril de s’identifier à des personnages de fiction. La Fantasy “épique” s’autocongratule dans l’idée d’une personnalité continue et entière, pleine de sens et de signification, pendant que tout ce que la meilleure SF peut faire, c’est une définition des actions d’un point de vue essentiellement politique, comme contribution sociale ou l’inverse. Aucune de ces deux choses - une nostalgie puérile et romantique de l’ordre, une vision normalisée et politiquement correcte dérivée de la New Wave du début des années 70 - n’a quelque chose à voir avec la fiction contemporaine.

- CC : En France, l’heure est à la sinistrose. On entend beaucoup dire que la SF est morte. Qu’en pensez-vous ? En est-il de même en Angleterre ?

- M.J. H. : Je suis d’accord avec cette idée. Je pense que la SF peut se sauver elle-même, en tant que genre à la fois populaire et pertinent, seulement en étendant son échelle technique et émotionnelle. Le succès récent de la science en elle-même aurait dû placer la SF au centre des grands débats publics de notre temps. Ca ne s’est pas passé comme ça parce que la plupart des sciences dans la SF sont intelligentes alors que la fiction dans la SF ne l’est pas, dans sa majorité. Les personnages de SF n’ont rien à voir avec les êtres humains contemporains, leurs expériences de vie ou leurs problèmes moraux.

Au final, la majorité de la middle class qui lit n’a aucun intérêt à lire de la SF, et des auteurs comme Margaret ATWOOD et Will SELF se sont rués dans ce vide, pour parler des choses qui intéressent plus les gens. Notre boulot d’écrivains de SF n’est pas de rester assis sur nos culs à nous plaindre, tout en restant protectionnistes. Il est de notre responsabilité de sortir du ghetto et de nous mettre en compétition avec les autres.

La Fantasy a perdu son intérêt il y bien longtemps, en se focalisant sur la folle vision puérile de “la guerre entre le bien et le mal”. La SF perdra également son intérêt parce que son réductivisme inné signifie qu’elle ne peut tout simplement pas suivre, émotionnellement et socialement. Depuis 50 ou 60 ans, la SF se paie du bon temps en se cantonnant à un ghetto d’autistes. Les jeux vidéo ont également fait beaucoup de mal à la SF, parce qu’ils présentent des personnages rigides et polarisés, via des histoires simples et faibles, auxquelles la SF est habituée. Cela encourage les passerelles : les jeux, les films à effets spéciaux, la SF ont des trajectoires convergentes. Quand ils se rencontreront, la SF abandonnera toute prétention d’être un média adulte. Elle se relâchera dans la boue émotionnelle, morale et politique qui reste une des caractéristiques notables du paysage médiatique actuel.

- CC : Last but not the least, c’est quoi le Shrander ?
- M.J. H. : C’est la figure principale d’un psychodrame qui traite de l’évitement et de l’angoisse. C’est à la fois l’architecte et l’architecture d’une défense personnelle puissamment articulée. C’est le monstre que nous décidons de craindre, pour ne pas faire face à nos vraies craintes. Nous avons tous un Shrander personnel. La façon dont nous y faisons face [si toutefois nous nous y confrontons] jour après jour, est la mesure de ce que nous sommes.


METAFICTION POUR TOUS !


Pourquoi M.J. HARRISON fait-il peur ? Pourquoi son oeuvre reste-t-elle si confidentielle ? L’injustice est d’autant plus flagrante que le traitement acide et particulièrement corrosif qu’HARRISON inflige à la SF est d’une qualité telle que bon nombre des ténors de la “nouvelle SF”, BANKS, STROSS et MIEVILLE en premières lignes [unanimement admirés par une communauté avide de nouvelles expériences littéraires], revendiquent haut et fort leur admiration et leur parenté.

HARRISON, en bon londonien flegmatique et discret, balaie malicieusement ces affiliations du haut de ses 59 ans, dont 38 passés comme écrivain professionnel. Une longue période qui l’a vu collaborer avec MOORCOCK au sein de la cultissime revue New Worlds, figurer sur la liste du Guardian Fiction Prize pour "Viriconium", avant d’évoluer vers un genre [SF et non-SF confondus] bien particulier et rigoureusement inclassable.

Tout récemment, la sortie de « Light  » en 2003 [« L’ombre du Shrander », au Fleuve Noir, mars 2004] marque le grand retour de M. John HARRISON à la SF, même si ce qualificatif, on le verra, est bien trop limitatif pour un roman dont la spécialité est justement de faire exploser genre, étiquettes hâtives et narration conventionnelle.

Il est donc temps pour le public français de faire une place plus importante à un auteur qui mérite assurément plus que les habituelles critiques fatiguées. “ Incompréhensibles ” pour les uns, “ illisibles ” pour les autres, “ invendables ” [une vérité, hélas, confirmée] pour les éditeurs, “ obscures ” pour les plus motivés, les œuvres de M. John HARRISON ne sont certes pas faciles, mais en donnent beaucoup plus qu’elles n’en promettent. Un cas rare dans un genre littéraire ou la déception finale est souvent le lot des textes a priori les plus excitants.

UN AUTEUR EXIGEANT


Il faut néanmoins reconnaître que la Trilogie de Viriconium [3 volumes en Folio SF] est un texte ancien, regardé aujourd’hui d’un œil sévère par son auteur. Même critique [en plus dure] pour "La Mécanique du centaure", texte pourtant fondateur de “l’anti Space Opera”, un genre qui fait aujourd’hui recette avec Iain BANKS, Ken McLEOD et consorts.

Le HARRISON nouveau n’a donc pas grand chose à voir avec l’ancien, mais c’est ce dernier qui reste le plus disponible en France. Espérons que « L’ombre du Shrander » change les données et propose au lecteur français un aperçu du nouveau HARRISON, même si ce roman n’est pas non plus d’un abord facile.

Pour les anglophones, la meilleure façon d’aborder HARRISON reste peut-être de s’attaquer à ses nouvelles, disponibles en un seul gros recueil outre-manche ["Things that never happens", dont on trouve une version plus courte sur la thématique du voyage avec "Travel arrangements"]. On y découvre un M. John HARRISON au sommet de son art, capable de poser une ambiance en quelques mots, sans espoir pour l’humanité, mais incroyablement attaché à des personnages perdus, fragiles et isolés dans un monde incompréhensible. Une sensibilité et une subtilité rare en littérature générale, et a fortiori en SF, où l’action et le rythme prennent le pas sur la notion même de character, pourtant si fondamentale. Les textes de HARRISON sont d’ailleurs mûrement réfléchis et construits, sans aucune redondance, sans rappel facile, d’où un lecteur parfois largué mais toujours subjugué par une ambiance hallucinée certes, mais bien souvent hallucinante. Un vertige littéraire qui fait dire à Iain BANKS : “ Il faut lire HARRISON. Plus vous lisez, plus vous comprenez, comme toute bonne littérature ”.

LA META-FICTION DE Mr. HARRISON


A ce titre, tout roman de M. John HARRISON est un voyage dont on ne sort pas indemne. L’auteur s’y montre impitoyable pour son lecteur [une position qu’il explique volontiers dans son interview], mais peut tout autant se foutre de sa gueule [voir à ce sujet le passage du canaris jaune dans "Light"], avant de cligner malicieusement de l’œil et livrer un passage aussi explicatif qu’incompréhensible, tout en dynamitant quelques clichés science-fictionnesques éculés.

A des années lumières de la littérature fast food, vite consommée, vite oubliée, l’œuvre harrisonienne fait partie de ces mets délicats, curieux, raffinés et résolument extraterrestres, dont les plus réceptifs seront enivrés, et que les plus sceptiques jugeront prétentieux et vomitifs. Pourtant, la littérature développée par HARRISON se place bien volontiers du côté de la parodie [comique ou non, mais toujours décalée et pas forcément évidente au premier coup d’œil], d’où une position délicate et une définition que l’on pourrait qualifier de “méta Science-Fiction”, ou plus généralement de “ méta fiction ”. Une sorte de fiction à côté , à part ou [pour les convaincus] “d’après”.

Ceux qui détestent [et ils sont nombreux] parleront plus volontiers “d’anti Science-Fiction”, un terme dépréciateur sans doute exagéré, HARRISON sachant très précisément [c’est un auteur extrêmement, et même douloureusement, précis] ce qu’il doit au genre. C’est d’ailleurs tout à son honneur de faire de la littérature qui s’affranchit des carcans éditoriaux, se plaçant tour à tour dans l’Horreur, la Fantasy, la SF pure et dure ou le Mainstream le plus classique [en apparence seulement], sans jamais vraiment appartenir à un genre bien défini, virevoltant d’un monde à l’autre avec une légèreté qui n’a rien [mais alors rien] de gratuite. Une expérience certes déroutante, mais exigeante, passionnante et surtout unique, pour un plaisir de lecture toujours renouvelé.

Lire M. John HARRISON est donc urgent... et si l’expérience laisse beaucoup de monde sur le carreau, les survivants en sortent pantelants mais contents et grandis.
Une came sans danger qui ravira les plus motivés.


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de HARRISON M. JOHN [et d'autres critiques]

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