Le terme manga vient du japonais man qui signifie « involontaire » ou « dérisoire » et de ga, « dessin ». Un manga est donc un « dessin dérisoire »... et en ces temps où les rayons mangas grignotent peu à peu l’imaginaire occidental - saviez-vous que la France est le deuxième pays consommateur de mangas au monde, après le Japon ? - nous avons décidé de partir à l’assaut du genre, accompagné par un spécialiste ès-manga et vulgarisateur hors-pair, Olivier PAQUET [auteur de SF, chroniqueur manga chez Radio France], qui sera notre guide sur ce nouveau continent...


La paternité du terme manga revient au peintre Katsushika Hokusai [1760-1849], célèbre parce qu’il a développé l’estampe japonaise comme un genre à part entière et dont vous connaissez forcément la célèbre vague. Hokusai cherchait un nom pour qualifier des caricatures qu’il avait réalisé, et leur donna le nom de manga.

JPEG - 5.5 ko
« Kasei Tanken »

C’est qu’au début du XXème siècle que le manga a pris la forme de dessins accompagné de textes, de la bande-dessinée. Sous l’influence des comics américains, les journaux japonais des années 30 commencèrent à publier des BD qui devinrent très populaires. Au début, le dessin reste classique, les personnages sont représentés en pied, un peu comme au théâtre. Puis, pendant la guerre en 1940, apparaît le tout premier manga de science-fiction, « Kasei Tanken » [« L’expédition vers Mars »]. Mais il faut bien comprendre que le manga, tel que nous le connaissons, ne se développe qu’après 1945. Manga et SF sont donc devenus populaires en même temps, avec l’occupation américaine.

Après guerre, les dessinateurs de mangas, les mangakas, se cantonnent souvent à l’imitation des comics-strips des quotidiens américains... mais cela ne va pas tarder à changer, et le Manga va connaître sa révolution à travers des thèmes de SF.

JPEG - 2.7 ko
Astro, "le petit robot"

D’après Olivier PAQUET, « Le désir de science-fiction existait déjà auparavant mais il faudra la révolution Tezuka après guerre, avec la création de « Astro », pour mettre en place les codes narratifs propre au manga.

« Tetsuwan Atomu » [connu sous le nom de « Astro le petit robot » en France] est fondamental à plusieurs titres. Lors de sa première parution en 1951 sous le titre « Ambassador Atom », la série n’obtient pas un grand succès, et l’éditeur convoque Tezuka pour lui annoncer que l’on ne peut plus se contenter de faire des strips comiques et que le public veut des histoires plus construites et des héros. Tezuka reprend alors son personnage d’Astro à zéro et, conformément aux désirs de l’éditeur, en fait un défenseur de la justice sympathique et positif, tout en donnant un aspect tragique à sa naissance. »

LA REVOLUTION TEZUKA

JPEG - 2.2 ko
Osamu TEZUKA

Tezuka s’inspire du cinéma et ses images sont cadrées comme sur grand écran : détails, gros plan, plans aériens. C’est lui également qui adopte le parti pris de dessiner des personnages aux yeux immenses, une façon de renforcer l’expressivité de ses héros.

Mieux encore, Tezuka introduit du mouvement dans ses dessins, au moyen de traits vigoureux et d’onomatopées soulignant chaque action. Il faut savoir que la japonais est une langue très riche en onomatopées. Certaines sont quasiment intraduisibles comme celles qui traduisent le sourire [niko niko], le silence [shiiin] ou le scintillement [pika pika, onomatopée qui a donné son nom au jaunissime Pikachu].

Cinématiques, intelligentes, les bande-dessinées de Tezuka connaissent un succès gigantesque. C’est d’autant plus remarquable que le coeur d’Astro, ce qui lui confère son énergie, est nucléaire. Six ans après Hiroshima, Tezuka permet au Japon de se réconcilier avec la technologie, sans nier les problèmes que la science engendre. Cette oeuvre va initier à la fois le genre "shônen" [les mangas pour adolescents] de science-fiction et donner la tonalité d’une relation moins conflictuelle avec la science.

Le manga entre donc dans son ère moderne à travers un récit de science-fiction.


GENRE

Aujourd’hui le terme « manga » désigne un ensemble très hétérogène et les revues qui les publient s’adressent à des lectorats très divers, et toujours très ciblés : manga pour les jeunes enfants [kodomo], manga pour adolescents [shonen] ou pour adolescentes [shôjo] - les deux genres les plus commerciaux - manga pour jeunes hommes adultes, souvent plus violents [seinen], etc.

Autres distinctions : en fonction du thème traité on parle notamment de suiris, manga-polar, de jidaimono, manga-historique, de yahoi, manga traitant de l’homosexualité masculine ou de hentai, manga pornographique...

LA SF DANS LE MANGA

Aucun thème n’échappe aux mangas. Mais il faut remarquer que les thèmes de la science-fiction sont extrêmement présents dans le manga pour adultes. Nous en dénombrerons trois : le thème du robot, celui de celui - lié au précédent - de l’intelligence artificielle, et celui de l’apocalypse.

GIF - 3 ko

> THEME N°1 : LES ROBOTS

Oliver PAQUET : « Le manga est un média inscrit dans une culture populaire de masse. Il est donc lié à des industries. S’il existe autant de séries sur les robots, ce n’est pas seulement la volonté des auteurs, mais aussi le désirs des fabricants de jouet d’accompagner leurs produits. Le symbole de cette relation, c’est « Tetsujin 28 » [ou « Gigantor » aux USA] un manga, contemporain d’Astro, qui initie toute la lignée des robots géants. Construit pendant la 2ème guerre mondiale, mais inachevé à cause des bombardements américain, ce robot est utilisé comme gardien de la paix. Mais, à l’inverse d’Astro, il n’a pas de conscience ou de volonté propre, il répond aux ordres d’une télécommande. Aux mains du héros [un adolescent, fils du créateur de Tetsujin], il est aussi bien un jouet qu’une arme. Tous les robots [notamment ceux créés par Go Nagai, père de Goldorak] géants qui suivent sont dans cette dialectique jouet/arme. L’industrie japonaise créé des jouets robots, que les mangas mettent en scène, avec plus ou moins de succès. »


- Le Cafard cosmique : Cette logique du produit dérivé serait l’explication de la multiplication des robots dans l’imaginaire japonais ?


- Olivier PAQUET : Pas totalement, parce que des séries majeures et très populaires comme celles de « Go Nagai » ou les « Macross » et « Gundam » ont développé le genre. Mais il faut toujours avoir en tête l’aspect global du marché du manga et de l’animation.
Si les robots de l’époque ont l’air de barils de lessive, c’est qu’ils doivent être transformables en jouets. Quand un manga ou une série d’animation est diffusée, ses produits dérivés sont déjà pensés et disponibles.

Le meilleur exemple est « Evangelion ». Dès que la série a commencé à apparaître, les jouets, porte-clé, signets, cartes téléphoniques, figurines, stylos, trousses sont tout de suite apparus. C’est d’ailleurs en général avec ces produits dérivés que les studios d’animation survivent. « Evangelion » est avant tout une énorme réussite commerciale, qui perdure [Ipod "Nerv" cette année], et on pourrait dire la même chose des avions transformables de « Macross », ou des différents robots « Gundam ». Sortir une série de robot n’assure pas une réussite facile [beaucoup de copies d’ « Evangelion » n’ont pas eu de succès], mais une série de robot qui a du succès assure la prospérité du studio qui l’a produite pour des dizaines d’années. »


MANGA ROBOTIQUE : "GUNNM" de Yukito KISHIRO

Aussi hybride que les cyborgs qu’il met en scène, Gunnm raconte sur neuf volumes les pérégrinations de Gally, mélange d’essence de femme et de technologie absolue au milieu du monde désaxé d’une décharge futuriste géante.

La série commence avec la découverte de ses... restes par Daisuke, "médecin-réparateur". Remise en état mais amnésique, Gally revient à la vie de combat en combat en se confrontant à une technologie terrifiante - dont elle est elle-même le résultat. Son chemin la mènera à un affrontement acharné contre Makaku, ennemi aussi tenace que son corps de ver géant robotisé est monstrueux.

Science-fiction décalée et scènes de combats martiaux ultra-violentes, graphisme dynamique qui fait entrer en collision des personnages aux allures enfantines et d’autres à l’apparence de monstres, Gunm captive par la précision et l’harmonie du dessin. L’alternance des combats [au séquençage et au graphisme percutant] et des interrogations de Gally sur ses origines pointent tout au long de ce manga, comme une constante recherche du bien, quitte à passer par le mal.




> THEME N°2 : L ’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Le thème de l’intelligence artificielle n’est, grosso modo, qu’une longue suite émanant d’Astro. Dans le manga d’origine, les conflits entre humains et robots venaient de l’émergence de robots avec des sentiments [les « Ai-robots » de "Ai" = amour] que des mouvements extrémistes humains ne peuvent accepter.

On voit que des séries comme Ghost in the Shell sont des descendants de cette lignée. La principale différence avec la vision occidentale du robot ou de l’intelligence artificielle, c’est que les japonais conçoivent plus facilement le robot comme un compagnon de vie, une "présence" et pas forcément comme une menace.

La mécanisation du corps est perçue comme plus dangereuse que le développement des intelligences artificielles ou des robots [voir les interrogations de Motoko ou le traitement des enfants-cyborgs dans Gunslinger Girls].


MANGA CYBERPUNK : GHOST IN THE SHELL de Masamune Shirow

Le major de sécurité Mokoto Kusanagi, une belle brune aux formes avantageuses, est un robot. D’humain, elle ne possède qu’une partie du cerveau et de la moelle épinière - là réside sa conscience - son "âme" ?

Nous sommes en 2029 et l’humanité entière est connectée au réseau informatique dérivé du web. Motoko et son collègue Batou appartient à la section 9 de sécurité, section spéciale qui a pour but de protéger le réseau contre les hackers de toutes sortes... le plus redoutable étant le "marionnettiste" [Pupet Master], pirate qui a détourné un logiciel américain de contrôle des flux financiers.

La section 9 arrive à piéger ce programme dans le corps du "marionnettiste" ainsi neutralisé. Mais le ministère des Affaires étrangères essaye lui aussi de récupérer ce logiciel, sorte de créature informatique indépendante qui aurait pris conscience de sa propre existence. Le major Kusanagi est troublé par cette situation et s’interroge sur les propres ressorts de son existence. Ses pensées sont-elles réelles ou la production inventée d’un logiciel insoupçonnable ?

Des interrogations existentielles - qu’est-ce qu’être humain ? - sont au cœur de cette oeuvre marquante, qui est un peu le "Blade Runner" du manga sf. Un anime a été adapté à l’écran par Mamoru Oshii en 1995, avec une grâce rare .


> THEME N°3 : L ’APOCALYPSE

L’apocalypse ou le post-apocalypse sont présents sous des formes différentes et difficiles à caractériser. On connaît surtout « Akira », « Ken le survivant » ou « Dragon Head », qui se focalisent sur la mise en place d’une nouvelle société à travers la violence d’origine, mais on connaît moins Yokohama Kidaishi Kikou d’Asashino Hitoshi qui parle d’un Japon post-apocalyptique, mais doux, plutôt contemplatif. Tous ces mangas parlent des mêmes phénomènes mais sous des angles très variés.


MANGA POST-APOCALYPTIQUE : AKIRA de Katsuhiro OTOMO

Heu... Est-ce utile de le présenter ?

2019 à Neo Tokyo, 30 ans après la troisième guerre mondiale. Lors d’une course de vitesse entre bandes rivales sur une bretelle d’autoroute désaffectée, Tetsuo voit surgir devant son bolide un enfant au visage ravagé... Pour l’éviter, il part dans le décor. Son ami Kaneda commence à s’inquiéter lorsque les secours, lourdement accompagnés par l’armée, surgissent soudain emportant Tetsuo - quant à l’enfant étrange, il a disparu. Kaneda ignore que lui et sa bande vont se retrouver mêlés à un complot politique impliquant un dangereux projet scientifique, le projet Akira.

Akira a transformé le paysage de la bande-dessinée. Akira a changé les codes, les moeurs et a installé le manga de plein pied en "occident" à coup de barre à mine et d’évènements apocalyptiques.

Premier à faire basculer une génération de lecteur de BD traditionnelle dans le manga, sans doute parce que son graphisme est très lisible, il repose sur un scénario qui reprend des ficelles qui ont fait leurs preuves en SF : l’expérimentation secrète qui échappe aux scientifiques et dépasse toutes les prévisions, le mal-aimé transformé en surhomme. Mais en y ajoutant une intrigue politique et en multipliant les personnages, et les points de vue, Otomo a approfondi l’affaire et échappé au manichéisme dramatiquement neuneu de bon nombre de production pour ado. Ajoutez à cela une audace visuelle qui n’a pas vieilli, et vous tenez un grand classique. Non, vraiment. Lisez-le. En France, la série est publiée aux éditions Glénat [6 volumes parus en noir et blanc / 14 en couleur en édition deluxe]

Disparu du format papier, OTOMO a largement contribué ces dernières années aux réussites animées, que ce soit au scénario du "Metropolis" [adapté du manga éponyme de TEZUKA ; lui-même spin-off du cultissime film de Fritz LANG] ou de l’anthologie "Memories" [indispensable].


- Le Cafard cosmique : Quels sont les mangas incontournables, ceux que vous conseilleriez ?

- Olivier PAQUET : Difficile de faire un choix étant donné que nous n’avons pas un panorama exhaustif en France des oeuvres de SF. L’oeuvre SF de Tezuka demeure incontournable que ce soit Astro ou certains tomes de sa série « Phenix », mais l’oeuvre magistrale en cours de publication est un remake d’une aventure d’Astro, « Pluto » par le fils spirituel de Tezuka, Naoki Urasawa [« Monster »].
Non seulement il reprend le personnage d’Astro, mais il modernise le contexte [une sorte de post-guerre d’irak] et pousse très loin les réflexions sur l’identité du robot et de l’humain. Au bout de 2 tomes parus, on retrouve à la fois l’intensité narrative de « Monster » et un propos de SF très construit.

En dehors de ça, il existe les classiques déjà cités, comme « Akira » ou « Gunnm » qui vieillissent bien [bien mieux que la reprise de Gunnm, Gunnm Last Order ] ou des oeuvres étonnantes comme « Planètes » de Makoto Yukimura. »


MANGA SPACE OPERA : « PLANETES » de Makoto Yukimura

Ils sont trois : Yuri le russe, Fee l’américaine et Hachimaki le japonais. Nous sommes en 2070 et l’homme a colonisé une petite partie du système solaire [la lune et mars essentiellement], mais ayant épuisé la quasi totalité des ressources énergétiques de la Terre, il se voit contraint de trouver d’autres gisements dans l’univers. C’est pourquoi l’humanité à lancé le projet Von Braun, un gigantesque vaisseau spatial, qui permettra de rejoindre Jupiter et d’exploiter ses fabuleuses ressources énergétiques. Un projet titanesque qui se heurte à d’importants obstacles technologiques, mais également à l’opposition de quelques groupuscules minoritaires, bien décidés à utiliser la violence pour faire échouer l’opération.

Astronaute de seconde zone [les éboueurs de l’espace sont bien rémunérés, mais peu considérés], Hachimaki est bien décidé à faire partie des quelques astronautes triés sur le volet, qui pourront faire partie de l’équipage du Von Braun. Yuri est plus énigmatique ; taciturne et solitaire, on apprend dès le début qu’il a été marié, mais que sa femme est décédée dans un accident de navette, c’est la raison pour laquelle il a décidé de devenir récupérateur, dans l’espoir de retrouver un jour le corps de son épouse, qui flotte quelque part entre la lune et la Terre.
Fee, le capitaine de vaisseau, est le personnage modérateur de l’équipage.

L’autre grand personnage de la série, c’est bien sûr l’espace, le vide infini auquel doivent faire face les cosmonautes dans leur travail. Yukimura a parfaitement su rendre l’attrait irrésistible qu’exerce l’espace sur les cosmonautes, mais également tous les dangers qui lui sont liés [débris qui menacent sans cesse l’intégrité des vaisseaux, problèmes psychologiques liés au vide, rayonnement cosmique et autres éruptions solaires]. Bref, dans Planètes, l’espace est loin d’être une partie de plaisir où quelques hurluberlus gambadent joyeusement dans le vide, la moindre erreur se paie ici très cher.

Profondeur psychologique, rigueur scientifique, narration passionnante, Planètes est incontestablement une grande réussite de la bande dessinée japonaise. Tout au plus on pourra regretter que Yukimura n’ait pas davantage rompu avec les codes graphiques du manga, mais au moins le trait est fin et précis. [Série en 4 volumes]


Dans la catégorie des classiques, il ne faut pas oublier toute l’oeuvre SF de Leiji Matsumoto. On le connaît surtout pour « Captain Harlock » [« Albator »], mais sa série « Galaxy Express 999 » recèle des bijoux de science-fiction à travers l’exploration de planètes étranges. On peut être plus ou moins d’accord avec les opinions exprimées dans ces nouvelles, mais Matsumoto regorge d’idées de SF tragiques ou somptueuses.

« Mais à mes yeux, ajoute Olivier PAQUET, il existe un grand manque sur le plan de notre connaissance du manga-SF, c’est « Five Star Stories » de Mamoru Nagano [traduit aux Etats-Unis mais pas en France - sauf sous la forme d’anime]. C’est une grande saga spatiale, mêlant cyborgs, robots titanesques, êtres quasi divins et voyages temporels.
Le trait particulier de Nagano diffère grandement des mangas classiques et les histoires exploitent toutes les possibilités de cet univers partagé entre 5 systèmes solaires. Cette série condense a peu près tous les thèmes de la SF japonaise dans les mangas, une SF qui tente de concilier l’attachement à la tradition [le héros a pour nom Amaterasu, la déesse qui a initié la dynastie des empereurs japonais] et le désir d’espace et d’exploit technologique. A la fois la peur du progrès, et la coexistence avec des cyborgs, des sociétés féodales et la révolte. Tout ce qui travaille l’inconscient japonais et qui peut s’exprimer librement dans les mangas. »


> MANGA FANTASTIQUE ET D’HORREUR

Olivier PAQUET : « Le fantastique, et notamment le gore ou l’horreur est majoritairement un genre féminin. Les dessinatrices japonaises se sont surtout servies de ce genre pour parler de la pression sociale s’exerçant sur elles. C’est sans doute la branche la plus féconde, avec des oeuvres comme "la Maison de l’horreur" ou ce que fait Junko Mizuno. Le fantastique/horreur/gore masculin est totalement fantasmagorique et délirant, que ce soit Junji Ito avec « Spirale », les oeuvres de Maruo "La jeune fille aux camélias" ou Hideshi Hino avec "Panorama de l’enfer" et "Serpent rouge". On est en face d’oeuvres si extrêmes, si excessives que leur équivalent occidental paraît bien frileux et gentil.

Il faut bien comprendre que, globalement, les deux genres majoritaires au Japon sont la SF et le fantastique, il n’y a pas vraiment de tradition autochtone de fantasy [à 2 ou 3 exceptions près, il s’agit le plus souvent de copies d’oeuvres et de mythes occidentaux marinés dans un jus asiatique]. Le fantastique japonais manipule toute la richesse du panthéon démonologique japonais, les yokai. Il est par conséquent quasi inépuisable, et s’adapte à tout. Il peut se développer aussi bien dans le passé que dans le futur, à la campagne ou dans les villes. Il est même l’un des éléments de lien entre la tradition et le monde moderne au Japon. C’est le mangaka Shigeru Mizuki qui a fait revivre ce monde des démons avec « Ge Ge Ge no Kitaro » en 1957, alors qu’il était en passe d’être oublié ou caché. »


MANGA MERVEILLEUX : QUARTIER LOINTAIN de Jirô TANIGUCHI

Publié en deux tomes chez Casterman, "Quartiers lointains" est une oeuvre majeure, touchante et drôle. Dessinée et scénarisée en solo par Jirô TANIGUCHI [dont on apprécie également "L’homme qui marche" chez le même éditeur], l’histoire est comparable à ce qu’on a pu voir dans "l’échange" de Brennert, "Replay" de GRIMWOOD ou encore [mais dans un registre qui n’a rien de fantastique] "L’homme qui voulait vivre sa vie" de Douglas KENNEDY : celle d’un homme d’âge mûr, avec ses choix, ses erreurs et ses regrets, confronté brutalement à une deuxième chance. De fait, il s’agit d’un homme de 48 ans, qui retrouvre par hasard le chemin de sa ville natale, après une nuit de cuite. Réveillé dans le corps qu’il avait à l’âge de 14 ans et projeté en arrière, il conserve sa vision lucide d’un homme de 48 ans, mais peut désormais orienter différemment son "passé" et comprendre enfin pourquoi son père a abandonné sa famille en ce début d’été.

L’exercice est difficile, car souvent niais, mais TANIGUCHI se sort magistralement de l’exercice. A la manière de Brennert, le propos est tragique, fataliste et triste, mais paradoxalement joyeux, gai et porteur d’espoir. Car à ne pas faire les mêmes erreurs, on s’amméliore forcément, on apaise ses vieux démons et on oublie ses regrets.

Une grande bédé, donc, à mettre entre toutes les mains.

Prix du meilleur scénario, Angoulême 2003


MANGA HORRIFIQUE : MPD PSYCHO de Sho-U Tajima

Le personnage dont nous suivons ici l’histoire souffre du syndrome des personnalités multiples [d’où le MPD du titre de la série, pour "Multiple Personality Detective"]. Alors qu’il est en train d’enquêter sur les crimes d’un serial killer, le policier Kobayashi Yosuke réceptionne à son bureau une glacière dans laquelle il découvre avec horreur sa petite amie découpée en morceaux. Il retrouve l’assassin puis le tue, et se révèle au même moment sous une nouvelle personnalité, celle de Kazuhiko Amamiya...

Yosuke/Amamiya est incarcéré pour ce crime et pendant sa détention une de ses anciennes collègues, Isono Machi, continue à faire appel à ses talents exemplaires de profiler. Dès sa sortie de prison, elle l’embauche dans le cabinet de détective qu’elle vient de monter. S’ensuit alors une succession d’enquêtes sur des affaires mettant toutes en cause des tueurs psychopathes et l’on assiste à un exposé plutôt complet, et bien entendu en image, de déviances criminelles de toutes sortes telles que la torture, la mutilation ou encore le cannibalisme. L’enquête avançant, il semble bien que les différents serial-killer incriminés soient reliés entre eux. L’affaire prend une dimension politique tandis que Yosuke se dcouvre de nouvelles personnalités plus effrayantes les unes que les autres...

On découvre une accumulation de scènes difficiles qui rappellent dans leur crudité le film "Seven" de David Fincher. Et tout cela fonctionne plutôt bien. Un dessin simple et épuré, mais toujours dynamique, et une histoire tordue et bien menée. Le personnage principal est vraiment intrigant et les seconds rôles sont plutôt intéressants ; tout est réuni pour offrir un manga qui, vous l’aurez compris, est destiné à un public averti [et accessoirement pervers !]. Une sacrée réussite - pour ceux qui n’ont pas froid aux yeux.


MANGA STEAMPUNK : FULLMETAL ALCHEMIST de Hiromu Arakawa

Deux frères, Edward et Alphonse, âgés de dix et neuf ans, étudient l’alchimie.
Dans ce monde, semblable au nôtre dans les années 20, l’alchimie est une science qui fonctionne : les alchimistes peuvent, en utilisant des pentagrammes et des formules, transmuter la matière. Mais lorsque leur mère meurt, les deux gamins enfreignent le tabou : il tente de ressusciter Maman - ce qui est interdit.

Conséquences : Ed perd son bras droit, et Al, qui perd lui tout son corps, ne doit la survie qu’à une transmutation réussie par son frère qui l’envoie... dans une armure. Des années plus tard, tous deux partent en quête de la pierre philosophale pour tenter de réparer les dégâts... L’ennui c’est que cette pierre pourrait n’être qu’une légende... et que de mystérieux homonculus semblent décidé à leur nuire.

Sans atteindre - loin de là - la même profondeur dans l’introspection, Full Metal Alchimist est comparable, au moins pour l’univers dépeint, aux romans de steampunk ou de fantasy urbaine.
Long de dix tomes au Japon, où il a été créé en 2002 par Hiromu Arakawa, FMA a inspiré un anime puis un long-métrage de cinéma.


MANGA NIHILISTE : BLAME de Tsutomo NIHEI

Il est de notoriété publique que Tsutomu NIHEI a été gratter un diplôme d’architecture avant de s’attaquer à la bande-dessinée. Sur Terre ? Dans le futur ? Killy, humain pas tout à fait normal, est à la recherche d’un terminal génétique ; prélège les codes humains purs au passage, denrée devenue trop rare. Il marche, dans une quête étalée sur un temps et un espace hors de toute portée ; où la distance et les milliers d’années qui s’écoulent n’ont plus aucune importance. Il avance, trainant mélancolie et arme de poing avec lui.

Étrange et destructeur.
Si on évoque généralement Matrix dans le domaine cinématographique lorsqu’on cherche à trouver une icône du mouvement cyberpunk, la bande-dessinée peut brandir bien haut "Blame" ; sommet absolu de toutes les thématiques possibles et imaginables dans le cyberpunk : aliénation par la machine, mutations rampantes, IAs hermétiques, nihilisme latent et mutisme d’un héros réceptacle ; tout est concentré dans cette série de 10 tomes.

Le premier et les 2 derniers (tomes) en particulier, véritables leçon de narration, où tout passerait par l’image et les codes qui y seraient introduits. NIHEI est visiblement plus à l’aise sur des captures silencieuses de mondes étranges que lorsqu’il s’acharne à expliquer.
Suite au succès de la série, l’univers Blame a été / est / sera certainement à nouveau décliné... On pourra citer "Noise", "Biomega", "Snikt" ou plus récemment "Net Sphere Engineer" ; avec une qualité très aléatoire. À force de tirer sur la corde, ne mettrait-il pas son talent en jeu ?


MAIS OU EST LA SF JAPONAISE ?

- Le Cafard cosmique : En dehors du manga, existe-t-il un SF japonaise romanesque ?
Et si elle existe, pourquoi ne la connaît-on pas en France ?



- Olivier PAQUET : En fait, c’est lié principalement aux relations économiques entre le Japon et la France. Quand les premières séries d’animation japonaises sont arrivés en France, c’était d’abord parce qu’elles étaient moins chères à diffuser que des séries européennes ou américaines. Leur distribution est simple, il suffit d’acheter les droits et l’on peut faire a peu près tout avec la traduction et le doublage.

Pour les romans, au contraire, les obstacles sont nombreux. D’une part, le Japon, dans sa politique culturelle d’exportation, a toujours privilégié la "haute" culture japonaise [les romanciers de littérature générale, les arts culturels comme le Nô, etc.] et pas la culture de genre, considérée comme n’ayant d’intérêt que pour le marché intérieur et ne pouvant être comprise que par les japonais.

D’autre part, quand bien même les éditeurs français voudraient traduire des romans de SF japonaise, ils seraient soumis aux mêmes contraintes que pour publier du manga : des prix d’achats élevés, et un contrôle de fer sur la qualité de la publication [pas seulement la traduction, mais aussi le budget publicitaire, la visibilité dans les librairies, etc...]. En l’état actuel du marché de la SF en France, une telle exigence relève de la folie pure et simple.

Enfin, les grands succès de la SF japonaise [comme _Kino no Tabi_ le voyage de Kino, ou _Vampire Hunter D_ ] se vendent à plusieurs millions d’exemplaires, donc les éditeurs japonais n’ont pas de volonté de faire des efforts. Dernier point, il existe très peu de traducteurs japonais connaissant la SF, ce qui diminue encore les possibilités d’une traduction fiable.

On ne connaît en France que Sakyo Komatsu, dont on peut recommander « La submersion du Japon » [1973] aux Editions Picquier qui est dans une veine apocalyptique. Ce fut un grand best seller au Japon, mais sans doute parce qu’il répond à une peur fondamentale des japonais, la destruction de leur île. Pour nous, occidentaux, ce n’est qu’un récit de catastrophe.

On connaît également les nouvelles de Yasutaka TSUTSUI dont le recueil « Le censeur des rêves » [1998] paru aux Editions Stock, reprend des nouvelles des années 70 à nos jours. TSUTSUI a fait partie des 3 "grands noms" de la SF japonaise des années 60, quand elle était à son apogée, comme ABE Kobo, il représente une veine "New Wave" de la SF, à la fois littéraire et préoccupée de questions sociales et politiques. Malheureusement, parce qu’il a voulu toucher aux tabous de la société japonaise [notamment les handicapés], TSUTSUI est devenu une cible médiatique ce qui l’a conduit à cesser d’écrire à l’exception d’un blog.

On peut regretter cependant l’ignorance de notre pays pour l’oeuvre SF de Kobo ABE qui a commencé par la SF avant d’écrire des récits de littérature générale, et surtout la gigantesque oeuvre du nouvelliste Hoshi SHIN’ICHI, le SHECKLEY japonais, plus de 1000 nouvelles humoristiques de SF. »


A PROPOS DES JAPONAIS ET DE LA SF

Le Hayakawa’s SF Magazine a publié les résultats d’un sondage auprès d’écrivains et de lecteurs japonais sur les meilleurs écrivains SF de tous les temps.

Le classement des auteurs étrangers est le suivant :

  • 1. Philip K. DICK
  • 2. Greg EGAN
  • 3. Arthur C. CLARKE
  • 4. James TIPTREE, Jr.
  • 5. Stanislaw LEM
  • 6. Robert A. HEINLEIN
  • 7. Ray BRADBURY
  • 8. Cordwainer SMITH
  • 9. J.G. BALLARD
  • 10. Isaac ASIMOV
    Ont répondu au sondage, 103 lecteurs, 98 écrivains et des critiques, ce qui en fait un classement de "professionnels" plus que du lectorat de base. Dans la liste des auteurs japonais apparaissent en tête Sakyo Komatsu [1er] puis Yasutaka Tsutsui [2ème] dont « At the end of the Endless Stream » qui est une histoire de voyage dans le temps et d’utopie et obtient davantage de vote que son texte le plus connu, « La submersion du Japon ».

    La nouvelle la plus plébiscitée est "Hé, y’a quelqu’un" ["O-i Deteko-i"] de Shin’ichi Hoshi, une nouvelle humoristique.

    La totalité des résultats du sondage sont disponibles sur Locus Online.


    Tous nos remerciements à Olivier PAQUET pour sa participation intensive à ce dossier !


Mr.C