Arte propose ce mois d’avril une rétrospective inédite à la télévision de 6 films du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyazaki... un nom qui sonne déjà comme une légende du cinéma. Nausicaä de la vallée du vent, Princesse Mononoke, Le voyage de Chihiro ou Le Château dans le ciel, autant de chef-d’oeuvres.


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Hayao MIYAZAKI

PROLOGUE : « Conan, le fils du futur »

Un coup d’œil vers le Futur.

Miyazaki livre pour la première fois sa vision du futur dans sa deuxième réalisation, la série télévisée « Conan, le fils du futur » [« Mirai shônen Conan » - 1978]

A travers les aventures en 26 épisodes du brave petit Conan qui est mêlé aux tentatives désespérées du gouvernement de son île d’arriver à maîtriser l’énergie solaire, Miyazaki dresse un portrait d’une humanité moribonde éparpillée de par le monde suite à une guerre nucléaire.

Basé sur le roman de science-fiction Raz-de-Marée d’Alexander Key, Miyazaki expose déjà sommairement les fondamentaux de toute son œuvre : comment survivre dans le futur que nous réservent les hommes ?

Avis de Miyazaki sur le roman d’Alexander Key :
« Ce qui m’avait fasciné dans ce livre : à la chute d’une quelconque grande civilisation, des primitifs prennent le dessus. Primitifs, non en terme négatif, mais comme des personnes dotées d’une grande force vitale, pleins de santé et qui veulent reconstruire un monde nouveau. C’est cette pulsion vitale qui m’a capturé. »


ACTE I : « Nausicaä de la Vallée du vent »

Combattre le Futur.

A défaut d’être connu de tous, Nausicaä, de la Vallée du Vent [Kase no Tani no Nausica, 1982] est un des ouvrages préférés des lecteurs de Science-Fiction qui l’ont lu.

Pièce charnière de toute l’œuvre de Miyazaki, Nausicaä permit non seulement à Miyazaki de fonder le studio Ghibli [via le succès de l’animé éponyme qui suivit en 1984] mais lui permit aussi d’approfondir sur la longueur [1982-1994] les péripéties et les motivations de son héroïne.

Si le personnage de Nausicaä est inspiré d’un croisement entre la Nausicaä de la mythologie grecque et la "princesse qui aimait les insectes" issue du folklore japonais [se reporter à ce sujet à la présentation de Nausicaä par Hayao Miyazaki à la fin du premier tome], Nausicaä et son monde trouve aussi ses racines dans des ouvrages qui appartiennent de près ou de loin à la sphère SF.

Première influence reconnue par Miyazaki, Le Monde Vert de Brian Aldiss où la végétation a pris possession de la Terre et où les hommes sont quasiment réduits à l’état de singes. La forêt de la décomposition qui recouvre le monde de Nausicaä, en constante mutation, vivante, et qui exerce une profonde fascination sur Nausicaä, doit beaucoup aux descriptions de la vie du monde végétal de ce roman.

La seconde influence principale est le cycle de Terremer de Ursula K. Le Guin. L’apprentissage de la nature, son côté "magique", mais aussi le pouvoir sacré des noms, sont des éléments qu’on retrouve régulièrement dans Nausicaä.

D’autres influences ou ressemblances diverses se font également sentir. La plus importante est Dune de Frank Herbert où de nombreux parallèles s’établissent entre les premiers tomes de chacun de ces cycles : les ômus, les insectes-rois, qui parcourent la mer de la décomposition et les vers des sables ; la naissance de l’épice et la naissance de la forêt purifiée ; la pièce secrète de Nausicaä et la serre d’Arrakeen ; le côté messianique des deux œuvres ; les maîtres-vers et les fremens...

Nausicaä nous ayant dit adieu en mars 1994, son histoire a eu le temps de mûrir jusqu’à ce qu’elle se fonde avec la vision du monde de son auteur - ou que l’auteur se fonde à la vision du monde de Nausicaä : « Nausicaä a changé ma façon de penser. Pendant que j’essayais de conclure Nausicaä, j’ai effectué ce que certains appellent un tournant. J’ai totalement abandonné le marxisme. Mais je n’ai pas eu d’autre solution que de l’abandonner. J’ai décidé que c’était faux, que son matérialisme historique aussi et que je ne devais plus voir les choses ainsi. Et cela a été un peu dur. Même maintenant, je pense quelques fois que les choses seraient plus faciles si je n’avais pas changé. Ce n’est pas que j’ai changé de manière drastique ou changé par une lutte sans merci pendant que j’écrivais, mais des questions intérieures me sont devenues irrésistibles. Je pense que ce changement net dans ma manière de penser est venu de mon écriture sur Nausicaä, plus que par le changement de ma position dans la société. »

Pourquoi « Nausicaä » est-elle une œuvre puissante au point d’avoir une emprise sur de nombreux auteurs de Science-Fiction ?

  • 1. Tout y est La quête initiatique [thème cher à la SF] de « Nausicaä » tisse la tapisserie d’un Futur dévasté où l’homme doit réapprendre à vivre dans et avec son monde. Cette chanson de geste met en scène les destins croisés d’individus pris au cœur d’une tourmente historique, théâtralise les mouvements de peuplades en guerres, avec leur cortège d’alliances, de trahisons, de combats et de secrets remontant des temps anciens [tous les ingrédients d’un bon Planète-Opera]. Et on y croise également de bons gros robots (Miyazaki a beaucoup lu Isaac Asimov).

A cette fresque épique, il ne manque sans doute que les étoiles. Cela n’est guère étonnant quand on sait que les préoccupations de Miyazaki sont avant tout terriennes. Avant de conquérir les étoiles l’homme ne doit-il pas d’abord se préoccuper de reconquérir sa planète ?

  • 2. Tout y trouve un sens Chacun des personnages secondaires ou chacune des peuplades est la représentation d’un choix de vie possible. Et Miyazaki tente de comprendre ces choix et d’essayer de montrer à quelle évolution de l’humanité et de la Terre ils conduiraient.

Les Tolmèques : Cet empire est animé par la vanité et la soif de pouvoir. Au sujet de cette soif de pouvoir, Miyazaki écrit via les lèvres de la princesse Kushana : « Il n’y aura aucun vainqueur. Ce lieu deviendra une mer de sang et marquera l’achèvement final de ce cycle de haine éternelle ». Néanmoins, Miyazaki accorde le pardon aux Tolmèques à partir du moment où ils abandonnent l’aspect tyrannique de leur empire.

Les Dorks : Même combat. La destinée de l’empereur Dork [l’accès au paradis] est symptomatique du non-manichéisme du récit. Quant au premier saint empereur Dork, il apparaît que sa volonté première était lui aussi de faire le bien. C’est la manière de Miyazaki de montrer que « personne ne pense commettre des erreurs dans ses actes » [dixit le gardien du jardin où échoue un temps Nausicaä].

Les maîtres-vers : Ils symbolisent le renoncement, l’errance et la dévotion béate. A priori fortement antipathiques, ils apparaissent au fur et à mesure plus sensés qu’il n’y paraît.

Les habitants de la vallée du vent : Rien que le nom est tout un symbole. Ils représentent une volonté désespérée de tenir le coup en s’attachant à des valeurs sociales et traditionnelles [c’est de cette peuplade que Miyazaki se sent le plus proche].

Le peuple de la forêt : Ce peuple a choisi le retour à une vie primitive et harmonieuse. Miyazaki est tentée par ce choix mais il lui apparaît trop utopique, et l’ignorance et le rejet des autres peuplades qu’il implique le fait hésiter [L’épilogue ne dit pas si Nausicaä va finalement les rejoindre].

Les écologistes de l’ancien temps : C’est l’occasion pour Miyazaki de confirmer sa rupture avec les différents mouvements écologistes. Sans les renier, il les comprend mais sa "foi" le conduit ailleurs. Il s’exprime ainsi par la voix de Nausicaä : « Je ne doute pas que tu sois issu de l’idéalisme et du sens du devoir de cette époque désespérée. Pourquoi ces hommes et ces femmes n’ont-ils pas réalisé que la pureté et la pollution représentent toutes deux la vie ?! Souffrances, tragédies et folies ne s’effaceront pas pour autant dans un monde pur. Elles font partie intégrante de l’humanité. C’est aussi pourquoi, même dans un monde de souffrances, on peut trouver de la joie et des lueurs d’espoir. »

La princesse Kushana : Elle est animée par la vengeance. Miyazaki ne critique pas cette attitude, il ne fait qu’amener celui ou celle qui a cette attitude à découvrir son inanité : "Au moment où les insectes sont venus...un de mes pires ennemis est mort subitement devant mes yeux, et moi je ne vivais que dans l’espoir de le tuer de mes mains...je me suis sentie si vide que je ne percevais même pas les scènes d’horreur qui défilaient autour de moi...seule demeurait une profonde tristesse..."

Au-delà de tous ces choix, il y a évidemment celui qui s’impose à Miyazaki : Celui de Nausicaä.

Ce choix n’est pas écologique puisque Nausicaä se bat pour la survie de son peuple [et de l’humanité au passage]. Elle se bat contre la forêt de la décomposition qui veut éradiquer cette humanité polluante, alors qu’en parallèle elle aime cette forêt et ses insectes [« Notre dieu lui, est vivant dans la moindre feuille et le moindre insecte ! »]. Elle va même jusqu’à rejeter l’Eden. Savoir que celui-ci existe lui suffit.

Son objectif est d’amener la paix, de combattre le futur imposé par des assoiffés de pouvoir ou par des écologistes idéalistes. Son idéal est un idéal de paix et d’amour. Elle est convaincue que tous les organismes terrestres peuvent vivre ensemble. Elle prône la vie par dessus tout : « Notre dieu des vents nous enseigne que la vie est au-dessus de tout ! Et moi, j’aime la vie ! La lumière, le ciel, les hommes, les insectes, je les aime plus que tout !! Je ne renoncerai jamais. »

Elle va tout faire pour comprendre chaque peuple, chaque individu : « Nausicaa n’est pas un personnage qui vient à bout d’un ennemi, mais qui le comprend ou l’accepte comme il est, afin de l’amener à lui faire refaire ces choix de lui-même pour vivre en harmonie avec les autres et avec leur Terre » dit Miyazaki.

Le parallèle avec l’Enée de L’Eveil d’Endymion de Dan Simmons est flagrant.

Au fil des ans, c’est ce principe que s’est forgé Miyazaki et qu’il ne cessera de développer. Mais si c’est cette opinion qu’il préfère, il n’assène aucune morale [la fin est ouverte] et ne rejette aucune attitude. Il essaye juste de toutes les faire comprendre et accepter, et de les faire converger vers un but commun.

L’idéal de Nausicaä peut paraître simpliste mais Miyazaki est réaliste, il a conscience de l’aspect peut-être un peu trop chimérique des envies de Nausicaä. Il sait qu’une telle évolution ne se fera pas sans sacrifice. La mort de deux des personnages les plus attachants vers la fin du récit en est la preuve.

Mais par ce sacrifice [qui là encore évoque « L’Eveil d’Endymion »], Nausicaä, et donc Miyazaki, fait preuve d’une magnifique acceptation de la mort : "Nos vies sont comme le vent, ou les sons...nous naissons, résonnons avec ce qui nous entoure...puis disparaissons."

A partir du moment où le concept de mort est assimilé, Nausicaä n’a plus peur, et sans la peur, son utopie paraît envisageable par ce simple fait que « même si notre chemin est difficile...nous devons vivre... ».

D’un amoureux de la nature, on aurait pu également s’attendre à un rejet de la technologie. Il n’en ait rien. Quand Nausicaä doit baptiser le dieu-guerrier, l’un des immenses robots à l’origine des "sept jours de feu" et donc responsables du déclin de l’humanité, elle choisit le nom "Innocence". Les machines ne sont pas mauvaises, ce sont les humaines qui décident si les actions de celles-ci vont devenir bonnes ou mauvaises.

En route vers l’utopie...

L’objectif de Nausicaä est clair : combattre un futur préprogrammé.

Une fois ce futur vaincu, l’idée que Miyazaki se fait de l’utopie peut prendre vie : évoluons tous ensemble librement. « Nos corps ont peut-être été transformés artificiellement, mais nos vies nous appartiennent à jamais !! La vie survit par le pouvoir de la vie ! Si une telle aube doit venir, alors nous y ferons face et nous survivrons ! Même si nous crachons notre sang, nous serons tels les oiseaux qui survolent ce matin encore et encore, sans jamais cesser !! Vivre, c’est évoluer ! Les ômus, le fongus, les arbres et les plantes, les hommes, nous tous évolueront ! Et la mer de la décomposition avec nous ! »

En tournant une des plus belles pages de la science-fiction, Miyazaki nous met sur le chemin d’un monde meilleur auquel il est doux de rêver.

« Ce serait si merveilleux de vivre tous ensemble. Dans ce monde libéré de poisons et de miasmes...mais si les hommes de maintenant connaissaient son existence, ils commenceraient encore à en croire qu’ils en sont les maîtres, ils dévoreraient cette terre naissante et fragile et répéteraient sans cesse les mêmes folies. Dans un millénaire, ou peut-être plus, tu grandiras et deviendras plus forte. Et si l’humanité survit jusque là et qu’elle apprend la sagesse...alors nous partirons te retrouver. »


INTERMEDE : « Laputa, le château dans le ciel »

Redéfinition du cinéma d’aventures.

« Laputa » [« Tenkuu no Shiro Laputa » - 1986] relate les aventures endiablées de Pazu, un jeune garçon vaillant, qui, avec l’aide d’une jeune princesse aux pouvoirs mystérieux, Sheeta, va partir à la recherche des grandeurs du passé préservées sur l’île mythique de Laputa. Son chemin croisera celui de pirates de l’air retors et d’une armée surpuissante et bien décidée à s’approprier les secrets de Laputa. .

Dans cette intrigue au décor steampunk, [Miyazaki a demandé à ses animateurs de se baser sur l’architecture d’un village gallois pour le village de Pazu], et aux traits volontairement forcés et enfantins, on retrouve deux idées majeures de l’utopie de Miyazaki :

  • L’harmonie entre la Terre, ses éléments et tous ses habitants. La plus belle illustration en est le lâcher de colombes lors du lever de soleil sur le village de Pazu,
  • La cohabitation nature-technologie. Laputa est gardée par un gros robot et des renards-écureils qui gambadent allégrement sur ses épaules.

Mais « Laputa » n’est pas une œuvre aussi introspective et aussi prospective que « Nausicaä ». Son objectif essentiel est de faire rêver, du pur cinéma d’aventures qui se paye le luxe de se dérouler sur Terre. Comme le dit Isao Takahata, « Nous voulions faire un film dont l’action se passerait sur Terre, parce que c’est notre Terre ». « Laputa » est une jolie manière de montrer aux enfants qu’il n’y pas besoin d’aller bien loin pour laisser parler l’Imaginaire, que la Terre regorge de suffisamment de richesses pour cela.

« Il nous faut des racines dans la Terre. Vivons avec le vent. Avec les semences, rendons abondant l’hiver. Avec les oiseaux, chantons le printemps. Qu’importe le nombre d’armes que vous ayez, ou combien de pauvres robots vous utiliserez, vous ne pourrez pas vivre séparés de la terre nourricière. » Sheeta.

A noter : A l’origine de ce film, on trouve un grand classique de l’imaginaire : Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, roman duquel Miyazaki a extrait l’île de Laputa pour en donner sa vision.

Isao Takahata : « [Dans les Voyages de Gulliver,] Laputa était une île qui flottait dans les airs et qui ne recevait pas la lumière du soleil car elle était trop maléfique - ce qui explique la connotation négative de son nom. »


ACTE II : « Princesse Mononoke »

Le futur devant soi.

Conscient que « Nausicaä » doit maintenant avoir son pendant en version animée [car le dessin animé de 1984 ne bénéficie pas de la maturité du manga], Miyazaki a envie de livrer son testament au monde.

Il réalise donc « Princesse Mononoke » [« Mononoke Hime » - 1997] où il développe la conclusion à laquelle il est arrivé au bout des douze années d’écritures de « Nausicaä » : « Si on peut considérer Princesse Mononoke comme l’aboutissement de ma réflexion sur le devenir de nos sociétés, je dois confesser qu’au départ je n’avais rien prémédité. C’est l’évolution de notre monde qui m’a contraint à mettre en scène le récit tel qu’il est. »

Miyazaki transpose les thèmes de Nausicaä dans le Japon féodal de l’ère Muromachi (du nom du quartier de Kyôto où les shoguns Ashikaga s’installèrent) qui s’étale, approximativement, de 1333 à 1573.

Durant cette période le Japon a profondément changé : expansion démographique, essor de la métallurgie, destruction sans égards de forêts sacrées, désorganisation du pouvoir central, rébellions de paysans affamés, multiplication de bandes armées ravageant les campagnes ou contrôlant les villes, arrivée du christianisme, renouveau artistique... Et c’est surtout une époque où on croyait encore aux dieux, mais où on commençait déjà à vouloir les "tuer".

Cette période charnière de l’histoire du Japon se révèle le creuset idéal qui permet à Miyazaki de développer sa thématique sur l’évolution de la société. D’autant plus que Miyazaki a beaucoup d’affection pour ces ancêtres et qu’il souhaitait depuis longtemps créer une œuvre se déroulant à cette époque : "Je pense que c’est une erreur de considérer ceux qui font partie de nos principaux ancêtres comme de simples barbares. C’est une chose magnifique de rêver du type de vie qu’ils menaient, de l’allure qu’ils avaient, des chants qu’ils interprétaient, une chose que j’aime."

Dans « Nausicaä », des hommes luttent pour éviter un futur qui les condamne. Dans « Princesse Mononoke », des hommes tentent de trouver leur place dans la nouvelle société à venir. Dans les deux œuvres, ces hommes doivent faire face à leur destin au cœur d’un bouleversement historique.

Chaque peuple, chaque individu y va de son intérêt, même les dieux. « Princesse Mononoke » n’est en fin de compte qu’une pathétique guerre de clans, chez les humains et chez les divinités.

« Il n’y a pas de bons ou de mauvais. Je pense que je souhaitais créer un film qui pose ce qui ressemble à l’essence de l’humanité et dépeigne les relations mutuelles entre la nature et l’être humain. »
Hayao Miyazaki

Comme dans « Nausicaä », chaque peuplade ou personnage peut être considéré comme le symbole d’un choix d’évolution :

  • Les humains - Les Emishi : Une once de mystère plane autour des guerriers Emishi dans l’histoire du Japon. Ce clan et son histoire ont petit à petit disparu à partir du VIIIe siècle, mais Miyazaki imagine un village de survivants, isolé du monde, où les Emishi ont conservé leurs coutumes ancestrales, et qui est source de légende pour les autres peuples. C’est le plus bel hommage que Miyazaki pouvait rendre à ses ancêtres.

Un parallèle s’établit entre ce peuple et le peuple de la forêt de « Nausicaä ». Même une communauté à l’existence idyllique, quasi utopique, doit un jour sortir de sa réclusion volontaire si elle ne veut pas voir son monde s’effondrer. Ainsi, on apprend au début du film que le village se meurt. Les Emishi sont devenus de vieux portraits accrochés à un mur [voir le travelling sur les "vieux" du conseil du village qui voient le seul Emishi capable de prendre la relève devoir s’en aller]. Miyazaki veut peut-être dire par là qu’une utopie n’est jamais immortelle. Elle ne doit pas oublier de rester à l’écoute du reste du monde, au risque de dépérir. Miyazaki montre surtout que l’Humanité, en général, vieillit. Elle commence à mépriser les Dieux, et va devoir réagir à leur colère.

Il est intéressant de constater que le dieu maléfique - le Tatari Gami - né de l’attaque d’un homme [ou plutôt d’une femme...] contre un dieu vénérable, choisit de porter sa vengeance sur un îlot de l’humanité "vierge de tout péché". En défiant les dieux, c’est à l’essence même de notre existence que nous portons atteinte.

  • Les humains - La Forge : La Forge de Dame Eboshi est une société matriarcale. On retrouve là l’intérêt que porte Miyazaki aux "minorités". Pour lui, c’est la force vitale de ce type de clans qui permet à une société de se construire et d’évoluer. Les habitants de la Forge tentent de survivre [comme ceux de la Vallée du Vent, de Nausicaä] mais pour cela ils sont amenés à exploiter inconsidérément la forêt. Leur attitude est purement le reflet de notre société.

Miyazaki ne les critique pas [voir la déclaration de l’homme malade, Osa, à Ashitaka à propos de Dame Eboshi], il se contente d’attirer notre attention sur la réalité de notre société et de ses choix autodestructeurs.

« Ce n’est pas un film dans lequel : "Comme de mauvaises personnes incendiaient la forêt, des personnes justes les ont arrêtées". Des gens bien incendient la forêt. Il s’agit de savoir comment les arrêter. De telles circonstances existent comme une contradiction. »

  • Les humains - Le seigneur Asano et ses bushis : Comme un écho de l’empire Tolmèque, le seigneur Asano refuse l’enclave matriarcale et jalouse les productions de fer de la forge. Les motivations du seigneur Asano ne sont pas justifiées d’un point de vue charitable, son rôle dans l’œuvre a un intérêt uniquement narratif, il reflète les guerres internes qui agitèrent le Japon durant l’ère Muromachi.
  • Les humains - Le Mikado : Face aux assauts du seigneur Asano, Dame Eboshi reçoit l’aide du Mikado. En échange, elle va aider son envoyé Jiko Bou dans sa chasse aux dieux. Le "chef" des hommes veut tuer le "chef" des dieux. Voilà où en est réduite l’humanité.

Cette chasse a pour seul objectif de récupérer la tête d’un dieu censée apporter l’immortalité. Rappelons que dans Nausicaä, Miyazaki établissait qu’une véritable évolution de l’humanité ne pouvait se faire qu’une fois le concept de mort assimilé. Si on est immortel comment évoluer ? [à rapprocher de ce thème classique de la SF qui voient les humains devenus immortels stagner et sombrer dans l’ennui].

Les différentes divinités sont elles aussi sujettes à interprétation.

  • Les Dieux - Les loups : Ils incarnent la solitude et la beauté de la nature. Leurs mouvements sont, comme pour Yakkuru, reproduits avec un naturel et une beauté exemplaires. Protecteurs de la forêt, ils peuvent s’enrager, ce qui donne lieu à des plans d’une férocité extrême. Voir ce que dit Moro à Ashitaka : « Comment ne pas entendre le cri de la forêt dévastée par la harde de sangliers ? Moi je reste ici à l’écoute de ce cri et de la dégradation de mon corps, dans l’attente de cette femme, rêvant de l’instant où je broierai sa tête entre mes crocs. » Malgré cette haine qui l’oppose à Dame Eboshi, [haine à rapprocher de celle de la princesse Kushana envers les insectes], la louve Moro lui sauvera la vie au final, scellant peut-être ainsi une paix durable entre les hommes et les dieux.
  • Les dieux - Les sangliers : Ils personnifient la rage de la forêt. Suite aux destructions massives des arbres, ils se lancent, tels une horde d’Oomus, sur la Forge. Face à cette soif de vengeance démesurée, le salut pour Okkotonushi, le patriarche des dieux sangliers, se trouve dans la paix de la mort. La sérénité affichée par Okkoto au moment de sa mort évoque le sort réservé à l’empereur Dork de "Nausicaä".
  • Les dieux - Les shoujous : Proches des gorilles ou des orangs-outans, les shoujous luttent pacifiquement en replantant des arbres. San les qualifient de "sages". Il y a peut-être là un petit brin d’ironie de la part de MIYAZAKI de symboliser les "sages" de la forêt par des singes, des "sous-hommes".

Tous ces dieux vivent dans un environnement magnifié. Les arrières-plans sont précis, resplendissent. Les effets d’eau - lac, pluie, brouillard - sont superbement rendus.
Miyazaki a mis en oeuvre toute la technique du studio Ghibli pour insuffler à la pellicule toute la beauté de la nature et toute la magie des forêts ancestrales.

Propos de Miyazaki à ce sujet : « Nous appelons cela la nature, mais en fait auparavant existait une nature profonde et redoutable, et le souvenir de cette époque se trouve au fond de nos cœurs. Au fond des montagnes se trouve une terre pure, que l’homme n’a jamais foulée. Il existe aussi de luxuriantes forêts et une eau limpide. [...] Bien qu’on ait transformé les montagnes en abattant pour beaucoup les forêts, le seul souvenir de la partie la plus pure où se trouve un kami, demeure dans les profondeurs de nos cœurs. De telles choses se trouvent dans la montagne profonde, il y a là une terre pure dont l’homme ne s’est pas encore teint les mains, et à partir de là, à mesure qu’on s’approche des habitations humaines, à mesure que l’on va vers ce bas monde, elle devient souillée ».

Concernant cette souillure on peut noter qu’aux deux reprises où Ashitaka s’approche de la civilisation, le village où il rencontre Jiko Bou et la Forge, la première chose qu’il aperçoit est la fumée qui s’en dégage.

« Princesse Mononoke » n’est cependant pas un film écologique au sens politique du terme. Miyazaki ne rejette pas l’humanité au profit de la nature, il essaye juste de les imaginer vivant en harmonie.

Au sujet de l’écologie et des relations entre les clans humains et les clans divins, Miyazaki déclare :

« Princesse Mononoke n’est pas un film écologique. J’ai toujours détesté les institutions qui érigent leur loi en dogme absolu. Greenpeace comme les autres. Non, en fait Princesse Mononoke illustre deux idées simples : rien ne dure éternellement, et la bêtise des hommes fait que l’histoire, celle de mon œuvre comme celle du monde, est un éternel recommencement. Quand je fais un film, j’essaie de représenter le monde dans lequel nous vivons. Personne n’est entièrement bon ou mauvais, le croire c’est être aveugle et cela entraîne les pires débordements. Peindre une réalité manichéenne au cinéma n’est pas un service à rendre aux spectateurs. Dans Princesse Mononoke, la cité de Tatara Ba [La Forge] et la Forêt des Dieux sont en totale opposition, elles doivent s’affronter pour que l’une d’entre elles puisse survivre. Je ne juge pas, je montre un aspect complexe et tragique de la réalité ».

Ni dieu, ni humain, juste vivant - San, Ashitaka et le Shishi Gami. La malédiction qui ravageait l’humanité de « Nausicaä » est ici réduite à son strict nécessaire : la malédiction qu’un dieu maléfique mourant a transmise à Ashitaka. Le héros, symbole de l’humanité, porte à lui tout seul la marque du rejet des dieux.

  • Ashitaka, ange déchu, guerrier maudit rejeté de l’Eden : Comme Nausicaä, Ashitaka se coupe les cheveux avant de quitter sa terre. Au Japon, couper les cheveux d’une personne signifie que cette personne est morte ou est bannie de son monde. Aux yeux des villageois, Ashitaka est mort.

L’humanité honteuse n’a plus qu’à détourner les yeux à son départ. Tout ce qu’il reçoit avant de partir est le cadeau d’amour de la fillette Kaya. C’est cet amour qui servira plus tard de lien entre Ashitaka et San.

Ashitaka, comme Nausicaä, ne va pas se battre au côté de la forêt, qu’il aime et respecte - « tu es belle » dit-il à San la personnification de la forêt - mais au côte des minorités de l’humanité pour qu’elle survive et évolue. En parallèle, il essaie de comprendre pourquoi une cohabitation ne serait pas possible.

Toute la pensée de Nausicaa se retrouve lors du dialogue nocturne entre Ashitaka et Moro :

Ashitaka : Moro, les humains et la forêt ne peuvent-ils cohabiter ? Ne peut-on rien faire ?

Moro : Les humains se rassemblent. Le feu viendra bientôt jusqu’ici.

Ashitaka : Et San ? Vous allez l’emmener avec vous ?

Moro : En bon humain, tu ne penses qu’à toi-même ! San est fille de notre tribu. Vivant de la forêt, elle mourra avec elle.

Ashitaka : Libérez-la. C’est une humaine.

Moro : Silence gamin ! Tu veux son malheur ?Je l’ai recueillie toute petite quand des humains prédateurs l’ont jetée pour mieux fuir. Elle ne peut être ni humaine ni louve. Ma pauvre petite fille, si vilaine et si mignonne... peux-tu la sauver ?

Ashitaka : Je ne sais pas, mais on peut vivre ensemble.

Moro : Comment ça ? Tu combattras les humains avec elle ?

Ashitaka : Non, pas question d’augmenter le malheur.

  • San, la "fille" de la forêt : D’une beauté sauvage. Elle rappelle les peuplades primitives avec ses peintures de guerre et le sang qui maquille ses lèvres. Elle est la nature sauvage et enragée contre la folie des hommes. Elle est l’embryon des rapports de l’homme avec la nature. Elle refuse le monde des hommes qu’elle hait, ou croit haïr, puisqu’elle va se prendre d’affection pour Ashitaka. Cette affection va naître à partir du moment où celui-ci lui ouvre son cœur en rendant hommage à la nature. En effet, alors que San va lui trancher la gorge, Ashitaka n’a qu’une pensée : "tu es belle". S’il n’y avait qu’une chose à retenir avant de mourir, ce serait cet émerveillement face à la beauté. Cette déclaration va prendre à revers la rage de San et laisser espérer une cohabitation, un pardon.

De sa rencontre avec Ashitaka, San va découvrir la beauté de la vie, va ressentir l’amour [pas au sens amourette cucul de contes de fée]. La scène de la couverture échangée reste à ce titre l’une des plus belles scènes d’amour de toute l’histoire du cinéma.

A l’image du pendentif de Kaya échangée entre Ashitaka et San, et qui permettra à Ashitaka de repérer San dans les effluves maléfique qui entoure Okkoto, seul l’amour peut réunifier les deux mondes.

La corde tremblante d’un arc tendu

Ton cœur est perturbé par le clair de lune

Comme la beauté d’une lame tranchante

Ta silhouette effilée

Le chagrin et l’angoisse

Que ton cœur dévoilé cachait en lui

Seuls les esprits de la forêt le savent

Seuls les Mononoke

Seuls les Mononoke.

  • Entre ces deux héros : le Shishi Gami : Roi de la forêt, cerf le jour [animal avec des bois donc] et "faiseur de montagnes" - Didarabocchi - la nuit. Il est source de lumière, source de vie. Il brille de jour [voir le premier aperçu qu’en a Ashitaka] comme de nuit [Miyazaki le définit comme "un ciel étoilé en marche"].

De jour, il est aussi caractérisé par un visage surprenant, indéfinissable et un regard profond. Il vient des profondeurs des forêts primitives. Il est universel.

Miyazaki : « Je pense qu’il était jadis l’objet d’un culte obscure. Par eux-mêmes, [les Japonais] avaient connaissance du kami qui possédait la forêt, tout en abattant celle-ci pour se nourrir. Le kami de ces lieux n’est pas un kami qui crée des esprits, il existait sur cette terre-là bien avant que les êtres humains ne le vénèrent, c’est une chose qui semble constituer la source à l’origine de tous les êtres vivants. »

Touché par la première balle de Dame Eboshi, le Shishi Gami sombre. Mais en entendant le cri d’Ashitaka, et en sentant sa "foi", il va refaire surface. C’est Ashitaka qui va lui donner vie - un dieu n’existe que dans la croyance qu’on a de lui - et en retour le Shishi Gami va lui dire de vivre.

La scène finale, la plus belle, voit Ashitaka et San lui rendre sa tête. L’incarnation de l’histoire des hommes et l’incarnation de l’histoire de la nature font corps, fusionnent pour redonner sa tête au Shishi Gami, et rendre hommage au dieu créateur, donc s’unissent au nom de la vie.

La "morale" qui en découle des lèvres d’Ashitaka est limpide et pure : « Le Shishi Gami ne peut pas mourir. Il est la vie-même. Il est autant la vie que la mort. Il m’a dit de vivre. »

On retrouve la "croyance" de Nausicaä : la représentation des dieux n’a guère d’importance, le Shishi Gami est la vie, il est dans chacun des brins d’herbe qui jaillissent des collines renaissantes. A la transcendance, Miyazaki préfère l’immanence. Cette fin splendide que plagièrent ensuite sans la comprendre nombre de dessins animés [Titan A.E., Final Fantasy...] n’est ni plus ni moins que le pardon des dieux.

La tête rendue au plus grand des dieux, la malédiction des hommes disparaît. Malgré cela le chemin à parcourir reste long, la cohabitation n’est pas pour tout de suite. San et Ashitaka vivront chacun de leur côté. Chacun participera à la reconstruction de sa biosphère, en paix, et dans la perspective d’un rapprochement futur lointain.

« Recommençons à zéro. Construisons un village idéal ».
Tout en refusant encore les solutions faciles, en évitant une happy-end casse-gueule qui aurait corrompu son propos, en faisant fi de tout manichéisme [comprendre et aimer avant de juger], l’âme de "Princesse Mononoke" peut nous exploser clairement à la gueule. En montrant sans ambages la réalité, Miyazaki invite à faire table rase des erreurs du passé, à réapprendre nos fondements, à croire de nouveau en la vie pour reconstruire un monde viable.
Au-delà de l’hymne forestier, Princesse Mononoke est surtout un hymne à la paix et au respect.

Et tout cela dans un film "destiné aux enfants"...

« Certains de ceux qui ont vu ce dessin animé le trouvent trop compliqué pour les enfants. Mais je suis sûr que ce sont eux qui le comprendront le mieux. Les adultes sont incapables de leur expliquer le monde. J’ai évoqué des choses que je ne comprends pas, qui sont sans doute des problèmes que se posent les enfants. Ce film ne leur apportera peut-être pas de réponses mais ils verront qu’on a tous les mêmes problèmes, qu’on vit tous à la même époque. »

Hayao Miyazaki revisite le passé en lui redonnant vie avec authenticité et en le parant d’imaginaire, inscrivant « Princesse Mononoke » dans la liste des plus belles uchronies de l’histoire de la Science-Fiction, prouvant par la même que c’est en regardant vers le passé qu’apparaissent les chemins qui s’offrent aux hommes pour le futur.


« Les Japonais ont fini par tuer le dieu qui réside au fond de la forêt. Et je pense qu’il vaut mieux ne pas oublier le fait qu’ils ont fini par le tuer. »
Hayao Miyazaki.


INTERMEDE : « Le voyage de Chihiro »

Alice au pays des Dieux.

Le Voyage de Chihiro [Sen to Chihiro no Kamikakushi - 2001] est une parenthèse festive, dont l’objectif annoncé est de redonner courage et volonté aux enfants pour qu’ils bâtissent ce monde viable dont parle Dame Eboshi à la fin de « Mononoke ». Pour cela, Miyazaki propulse son héroïne, son Alice, dans un monde parallèle : le monde des dieux.

Œuvre d’apprentissage, regorgeant de trouvailles et de merveilles, dont le seul but est de faire réapprendre aux enfants ce en quoi ils seraient préférables qu’ils croient [plutôt que de croire au dieu Pikachu].

« A notre époque, se contenter de décrire des univers coquets, c’est vraiment faire preuve d’une imagination limitée. Les enfants consomment sans cesse des produits superficiels coupant leurs racines. Chaque pays possède une tradition, qu’il est nécessaire de transmettre et d’entretenir. Les frontières sont en train de s’abolir. Paradoxalement, les hommes ne possédant pas de lieu d’attache sont méprisés. Un lieu, c’est un passé, c’est une histoire. Je pense que les peuples ayant oublié leur héritage vont disparaître...Voilà c’est cela que je veux dire aux fillettes de dix ans. »

Comme Jean Ray dans Malpertuis, Miyazaki nous confronte à des dieux moribonds auxquels l’humanité a cessé de croire. La scène du dieu putride - en fait un dieu des rivières - illustre cette volonté de Miyazaki de redonner leur place aux dieux des forêts profondes.

A noter : un des thèmes les plus intéressants dans « Chihiro » est la communication. Miyazaki invite le spectateur à retrouver le sens des mots, le goût des mots.

« C’est important, à une époque où les mots ont perdu de leur sens et sont utilisés à tort et à travers. On bavarde dans tous les coins et les mots ont fini par devenir une simple marchandise. Il est important d’attirer l’attention sur le fait que les mots ont un pouvoir. Si nous le négligeons, nous risquons de nous retrouver devant une ardoise considérable et nous le paierons très cher. Il est question en ce moment d’enseigner l’anglais très rapidement à l’école. Je trouve cela dangereux et lamentable à une époque où l’on déjà du mal à maîtriser sa propre langue. Le langage est la seule chose qui unisse les hommes. On pense à tort qu’il faut être capable de communiquer dans tous les sens. Moi je crois que, plutôt que de s’exprimer beaucoup et approximativement, il vaut mieux s’exprimer moins mais avec plus de justesse. Posséder à fond sa propre langue est primordial. C’est pour cela que j’ai multiplié les jeux de mots dans Chihiro, pour mettre à l’épreuve les connaissances des spectateurs et leur faire ressentir le malaise de Chihiro face à son manque de compétences. La disparition du nom rappelle le moment où l’on intègre une société. On perd parfois sa propre identité pour se fondre dans la masse. C’est un autre danger que je voulais signaler. »

« D’autre part à l’époque du tout venant mercatique, je voulais également interroger sur la communication. La parole est une force ! Dans le monde où Chihiro s’est perdue, prononcer un mot constitue un acte déterminant, définitif... aujourd’hui le langage est galvaudé, pris à la légère. Les serments n’ont plus de valeurs... c’est grave. Aucune déclaration n’est vaine. Dans Chihiro, l’acte de dérober le nom de quelqu’un est une démarche visant à dominer totalement son adversaire. Sen doit vivre dans la crainte continuelle d’être dévorée. Cette épreuve l’anime. D’ordinaire renfrogné, son visage commence à rayonner. Je voulais exprimer dans ce film que la parole est une volonté propre, une énergie. »

Ce côté sacré des mots - Chihiro se fait confisquer son nom par la Yubaba à son arrivée - vient aussi de l’influence du cycle de Terremer de Ursula Le Guin, qui reste une des œuvres préférées de Miyazaki.


ACTE III : « ... »

Il manque un acte 3 à cette présentation. Un acte 3 où les hommes vivront enfin dans cette harmonie à laquelle rêve Miyazaki. Peut-être le monde n’est-il pas encore mature pour une telle conclusion mais on ne peut qu’espérer que Miyazaki a encore un acte à ajouter à son oeuvre.

Princesse Mononoke avait été annoncé comme son testament. Il a prouvé depuis qu’il était loin d’être mort. Il nous offrira bien un dernier souffle de vie.

Un éventuel « Nausicaä 2 » est très peu probable. Miyazaki estime avoir eu suffisamment de difficultés pour adapter le manga en un film... il ne veut pas recommencer.

En ce qui concerne la possibilité d’une suite au manga, Miyazaki était plus ambigu. Il semblait qu’il avait quelques histoires en tête. Il a dit une fois qu’il voulait écrire un manga sur Nausicaä dans sa trentaine, donc peut être qu’un jour nous aurons la possibilité de lire ce qui s’est produit après la conclusion du manga.

S’interroger sur l’homme, son évolution, son passé, ses mythes, son avenir, les choix qui s’offrent à lui, en gardant constamment un contact avec notre monde, ses richesses et ses divinités. Tout cela en ne privant pas le lecteur/spectateur de sa liberté de jugement, en lui offrant un sense of fantasy qui rend bien palot ce fameux sense of wonder, en ne lui proposant pas les solutions refuges classiques, mais en le faisant réfléchir en s’adressant directement à son cœur.

Telle pourrait être une définition de la science-fiction. Ce n’est peut-être pas la meilleure mais c’est une des plus belles.
« Dans mes films pour enfants, je veux avant tout exprimer les messages suivant : "le monde est profond, foisonnant et magnifique" et "vous autres enfants avez de la chance d’être nés dans ce monde"... Bien que le monde regorge de problèmes apparemment insolubles [comme l’explosion démographique ou la destruction de l’environnement] qui rendent difficiles de garder quelque espoir, il est tout de même merveilleux de vivre. »

Plus que des références, Nausicaä et Mononoke sont devenues des icônes intemporelles qui semblent avoir toujours existées et vers lesquelles nous ne cesserons jamais d’adresser nos prières.


« J’entends sans cesse une voix, au fond de mon cœur, qui me dit d’aller de l’avant...c’est la raison pour laquelle je veux essayer d’avancer autant que je le pourrai, et voilà tout... » Nausicaä


« Vous le savez vite quand vous regardez un bon film. Ce qui importe dans un film, c’est la trace qu’il laisse dans votre cœur. Il n’est pas important d’étudier tous les détails d’un film. Il vaut mieux passer votre temps à faire quelque chose de plus utile. » Hayao Miyazaki


FILMOGRAPHIE

  • 1971 : Quelques épisodes de « Edgar, Prince de la Cambriole » [« Lupin III »] en 1971

  • 1984 : « Nausicaä de la Vallée du Vent » [« Kase no Tani no Nausica »] : Nausicaä de la Vallée du Vent lutte contre les guerres de pouvoir d’une humanité en déclin menacée par l’avancée de la forêt de la décomposition, et elle entre dans l’histoire... A la question "Pourquoi choisissez-vous toujours une fille comme personnage principal ?" : Hayao Miyazaki répond : « Ce choix n’appartient pas à un schéma établi. Si on compare un garçon et une fille dans le feu de l’action, je crois que la fille a plus d’élégance. Je ne ressens rien de spécial en voyant un homme marcher à grandes enjambées, mais si une fille marche avec élégance, je me dis que c’est agréable à voir. Peut-être est-ce parce que je suis un homme, et les femmes pensent probablement qu’il est agréable d’observer un homme dans la même situation. Au début, je pensais "ce n’est plus l’époque des hommes". Mais après dix ans, je deviens fatigué de répéter cela. Je dis juste "parce que j’aime les femmes ". C’est plus compréhensible comme argument. »

  • 1986 : « Laputa, le château dans le ciel » [« Tenkuu no Shiro Laputa »] : Pazu recueille Shita une princesse qui détient la clé du secret de l’île "Laputa". L’aventure commence... Note d’intention de Miyazaki : « Laputa vise un public de jeunes gens. Le long-métrage aura comme objectif de réconforter les spectateurs, de les rendre heureux quelques instants. Rires et larmes sont des émotions démodées. Pourtant, chacun y aspire encore en secret. Laputa ne sera pas une œuvre cynique, mais utopique. Il y sera question d’un garçon avançant de toutes ses forces pour atteindre l’idéal auquel il croit. Laputa renouera avec les sources originelles de l’animation. L’animation n’est pas un divertissement mineur. (...) A une époque où l’île idéale n’existe plus, je veux raconter une histoire sur le dévouement et le don de soi, une histoire qui parviendra à toucher le cœur des enfants en perçant la couche d’ironie et de renonciation qui l’enveloppe ».
  • 1988 : « Mon voisin Totoro » [« Tonari no Totoro »] : Deux fillettes et leur père emménage à la campagne et font la connaissance de Totoro... Note d’intention de Miyazaki : « Totoro est un récit sur l’attention que l’homme porte à la nature. Totoro est la personnification de la nature japonaise. A la fois Totoro et le Chat-Bus peuvent s’enrager par moments, et devenir comme des tremblements de terre ou des ouragans pour exprimer cette colère. Mais ils peuvent aussi sourire, et mon but en réalisant ce film est de dire aux gens que le Japon devrait être plus beau. D’alerter les gens pour qu’ils soient plus attentionnés, et de dire qu’à l’origine le Japon était très beau. »
  • 1989 : « Kiki la petite sorcière » [« Majo no Takkyubin »]

  • 1997 : « Princesse Mononoke » [« Mononoke Hime »] : Le récit du combat qui mena les hommes à tuer les dieux... Note d’intention d’Hayao Miyazaki : « A l’aube du XXIème siècle, on ne peut plus faire les mêmes films qu’il y a vingt ans. La couche d’ozone se dégrade, le SIDA fait des ravages, les camps de réfugiés en Europe de l’Est nous renvoient aux pages les plus sombres de notre histoire. Je me demande comment nos enfants pourront vivre au milieu du chaos dont ils héritent. Nous ne pouvons plus éviter de nous poser des questions. Vous savez Princesse Mononoke est peut-être mon dernier film, c’était le moment où jamais pour exprimer ce que j’ai sur le cœur. » A noter : L’adaptation américaine de « Princesse Mononoke » a été effectuée par Neil Gaiman

  • 2001 : « Le voyage de Chihiro » [« Sen to Chihiro no kamikakushi »] : Chihiro, une fillette indolente, découvre un passage vers le pays des dieux... Réponse de Miyazaki quant au choix du caractère du personnage principal : "Encore une fois, je ne l’ai pas choisi. De nos jours, au Japon, nombre de petites filles sont comme elle, blasées malgré les efforts déployés par leurs parents. J’ai eu l’idée de ce film en m’apercevant qu’il n’y en avait aucun qui parlait avec justesse de ces enfants d’une dizaine d’années. La fille d’un de mes amis m’a dit un jour que tous ces personnages d’enfants étaient à ses yeux fictifs, irréels. J’ai eu alors envie de parler de ces gamins, et de leur dire que dans la vie réelle, les choses pouvaient également bien se passer. C’est pourquoi Chihiro devait être banale, à l’image de toutes les petites filles japonaises d’aujourd’hui. Elle n’a pas de pouvoir particulier, comme c’était le cas pour mes anciennes créations, Nausicaä, Shita ou Kiki. A chaque fois que je la dessinais, je me demandais si cette petite fille que je connaissais pourrait faire la même chose. Il m’a fallu trois ans pour faire ce film. Elle avait 10 ans au début du projet, et 13 à la sortie en salle. Quand elle l’a vu, elle m’a dit que je ne l’avais pas trahi. Tout est faux dans le film, mais je n’ai pas trahi la confiance de cette enfant."

Arkady Knight