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Publié le 05/06/2010

Manuel à l’usage des apprentis détectives de Jedediah Berry

[The Manual of Detection, 2009]

ED.DENOËL / DENOËL ET D’AILLEURS, AVRIL 2010

Par Tallis

Le premier roman de Jedediah Berry arrive en France précédé d’une réputation flatteuse. Les critiques anglo-saxons n’hésitent pas à convoquer rien moins que Bradbury, Kafka ou Borges pour évoquer l’univers de ce jeune auteur.
Un patronage qui met bien évidemment l’eau à la bouche mais qui a le désavantage de susciter des attentes peut-être trop importantes pour ce qui n’est encore qu’une première œuvre…


Voilà vingt ans que Charles Unwin tient son poste de Clerc à l’Agence. Il y rédige les rapports d’enquêtes du célèbre inspecteur Sivart T. Travis, celui-là même qui a résolu les célèbres Trois Morts du Colonel Baker ou révélé au monde la diabolique conspiration de L’Homme qui Déroba le 12 Novembre.
Son rôle de double obscur, d’assistant attentif, convient à merveille à son caractère méticuleux. Un événement imprévu bouscule toutefois son train-train quotidien. Une inconnue au comportement singulier attire un beau matin son attention : le voilà qui modifie sa routine pour observer la jeune femme avant de se rendre à l’Agence.
Une telle excentricité lui fait craindre d’éventuelles remontrances de son employeur : rien ne le prépare toutefois aux bouleversements radicaux qui menacent à la fois sa vie professionnelle et personnelle…

Jedediah Berry plonge très vite le lecteur dans un univers des plus singuliers où les références sont légion : l’omnipotence de L’Œil - l’Agence employant Unwin - ramène immanquablement à Kafka. La tâche du Clerc se voit parfaitement délimitée, le cloisonnement de chaque fonction y est poussé jusqu’à l’absurde : si Unwin travaille en duo avec un inspecteur attitré, il n’a pas le droit de le rencontrer. Les informations qui lui parviennent pour rédiger ses rapports sont transmises par des moyens détournés, l’empêchant d’embrasser le fonctionnement global. L’individu se voit réduit au rang de rouage, participant sans faire de vagues à la bonne marche de l’ensemble. Bien entendu, le grain de sable nommé Unwin va bientôt gripper la machine.
L’auteur se démarque toutefois de cet encombrant parrainage par un style très personnel : ce Manuel n’hésite pas à employer un ton beaucoup plus décontracté que la traditionnelle atmosphère kafkaïenne. L’absurde et le loufoque pointent fréquemment le bout de leur nez et le récit lui-même tient plus de l’enquête échevelée que du cauchemar pesant.

Les références au roman noir pullulent également. Jedediah Berry excite la curiosité du lecteur en évoquant des affaires aux titres mystérieux. Il campe une galerie de personnages à la fois très typés (les femmes fatales s’y taillent la part du lion) mais très excentriques. La dégaine de Charles Unwin, mélange surprenant de flegme et de maladresse, se révèle des plus touchantes et sa secrétaire narcoleptique devrait rester dans les annales…
On pourrait poursuivre le petit jeu des références assez longtemps : les salles de classement de l’Agence ont un air de famille très borgésien, les trouvailles architecturales évoquent le Dark City de Proyas et on visitera bien évidemment l’inévitable fête foraine qu’un Bradbury a si bien immortalisée. Jusqu’à L’Œil dont le nom rappelle le héros du Mortelle Randonnée de Marc Behm (mais là il s’agit peut-être d’un hasard)…

Assurément Jedediah Berry connaît ses classiques et multiplie les clins d’œil de - très - bon goût. On croise un emprunt au détour d’une péripétie, on repère un hommage en chemin sans que cela alourdisse en rien la finesse de la construction. Mais il n’oublie pas, avant toute chose, d’imprimer sa patte et de soigner son récit : le ton se fait résolument original, passant habilement de l’humour absurde aux atmosphères baroques et inquiétantes.
On peut reprocher à l’auteur une propension à enchaîner les rebondissements sans temps mort : on aimerait parfois pouvoir flâner en chemin pour mieux goûter certaines scènes ou visiter davantage les lieux explorés par Unwin. Le final de toute beauté referme toutefois l’ensemble sur une note apaisée et montre s’il en était besoin l’habileté de Jedediah Berry dans tous les registres. Sur le fond, la critique qui parcourt en filigrane le roman ne brille pas par une originalité particulière. Mais elle a le double mérite de rester d’une actualité brûlante et de remettre en lumière le côté visionnaire des Kafka et autres Orwell. Un petit rappel qui fait toujours froid dans le dos…


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Le Manuel à l’usage des apprentis détectives apparaît comme une déclaration d’amour aux Maîtres et parvient avec une intelligence confondante à éviter l’exercice de style gratuit ou ultra-référencé.
Jedediah Berry signe au final un premier roman d’une originalité et d’une maîtrise assez réjouissantes qui augure du meilleur pour la suite. Une authentique découverte.