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Avec Cendre et L’énigme du cadran solaire, Mary GENTLE a explosé tous les codes d’un genre qu’on croyait figé à jamais, imaginant une fantasy historique violente et raffinée à la fois. Rencontre rafraichissante dans l’univers d’un auteur désormais incontournable....


1/ L’énigme du cadran solaire est votre troisième roman publié en France, juste après Cendre qui a reçu un très bon accueil critique et public. Ne craignez-vous pas d’être estampillé “auteur de fantasy moyen-âge / renaissance” ?

Oups, j’avais mal compris. J’avais cru que vous disiez d’âge moyen... [rires]. Je ne me préoccupe pas beaucoup de ce genre de hasards éditoriaux, de toute façon, je ne peux rien y faire. Pour autant que je le sache, tout ce que j’ai publié en France relève de la SF et pas de la Fantasy, mais je ne suis pas certaine que la différence soit réellement significative.
Cendre et L’énigme du cadran solaire sont perçus comme de la Fantasy parce que ces deux romans se déroulent dans un univers qui “devrait” normalement relever de la Fantasy. L’Europe médiévale et les alchimistes... Mais bon, le problème se pose dès qu’on écrit une histoire “bizarre” à une époque donnée. La plupart des cadres historiques européens (ou mondiaux) plus connus ont déjà été colonisés par les héritiers de TOLKIEN.
Ce qui ne me pose aucun problème, d’ailleurs, j’aime beaucoup la Fantasy. C’est juste que c’est plus difficile d’écrire de la SF dans un décor historique précis sans que les lecteurs la perçoivent d’abord comme de la Fantasy. S’ils se décident à lire le livre, ils se rendront compte que ça n’a rien à voir. J’espère que mes romans attireront des lecteurs qui apprécient ce genre de petit jeu !

Environ 50% des critiques viennent du “genre”, mais pas que. Aux États-Unis, par exemple, L’énigme du cadran solaire a eu une très bonne critique dans un magazine spécialisé dans les romans à l’eau de rose. Jamais je n’aurai cru ça possible.

2/ Ce roman relève de ce que l’on appelle en France le roman de cape et d’épée, mais il ne se limite évidemment pas à ça. Aventures, pornographie, humour, tragédie, comment avez-vous réussi à mélanger tous ces ingrédients aussi bien ?

je suis ravie que vous trouviez que le mélange est réussi. En fait, je ne suis jamais vraiment certaine que mes histoires fonctionnent correctement... Pour moi, le roman de cape et d’épée n’a rien de honteux. D’ailleurs, si jamais je devais écrire un de ces guides dont les Américains sont si friands, je l’intitulerais sans doute “Comment réussir sa vie grâce à la lecture des romans historiques.” Ceci étant, il faut bien reconnaître que le processus d’apprentissage implique de ne pas trop prendre modèle sur un bouquin précis, mais plutôt de le considérer comme une sorte d’avertissement. [sourire].
Ce genre bien particulier a longtemps été qualifié de “roman historique” au Royaume Uni, mais aujourd’hui, il implique plus de “romance” que “d’aventures”. En tout cas, moi, j’adorais ça, et je voulais raconter une histoire complète : de l’aventure, des complots politiques, de l’amour, des personnages inquiétants, des assassinats, des rois, des princesses, des duels... Et voir quel poids j’arriverai à donner à l’ensemble en produisant ce que j’appelle un roman “vrai”, un roman réaliste, au moins d’un point de vue psychologique.

Pour moi, les romans d’aventures, aussi différents soient-ils, possèdent tous certaines qualité inhérentes. Et si j’ai réussi mon coup, L’énigme du cadran solaire doit normalement former un tout cohérent. Il y a évidemment un lien avec mes romans précédents, même si c’est seulement suggéré ; l’alchimie en tant que “matière première” littéraire peut s’orienter vers la tragédie ou la comédie, mais la tragédie et la comédie “réalistes” : de l’action, de l’aventure, du suspense, de l’héroïsme, de l’honneur, la possibilité de placer les personnages dans une société “étrangère”, plus quelques éléments érotiques et fétichistes... Tout ça... Je suppose que l’idée d’un personnage qui explore une société “étrangère” nous ramène à la SF. [sourires] C’est sans doute pour ça que moi, j’estime écrire de la SF alors qu’on me colle l’étiquette Fantasy.
Sinon, en ce qui concerne l’aventure en tant que telle, eh bien qui pourrait résister à pareil concept ? Sortir de chez soi un beau matin, sans même un couteau-suisse... L’expérience nous apprend toutefois que l’aventure avec un grand A, c’est aussi une mauvaise alimentation, une météo pourrie et une hygiène douteuse... Ça n’est pas que des duels palpitants et une suite de moments merveilleux où tout va bien. D’ailleurs, il y a toujours plus de pieds glacés, de boue et d’ennuis gastriques que de moments merveilleux... Les “romans historiques d’aventure” sont avant tout divertissants. C’est de la littérature d’évasion qui évite de trop s’appesantir sur les difficultés de la vie, alors que ces difficultés sont nécessaires pour faire avancer l’histoire. Moi je voulais voir à quoi ressemblait vraiment un voyage dans des conditions épouvantables - la plupart des gens ne sont pas héroïques dans ces circonstances. Ils râlent, jurent, se plaignent et gémissent (en tout cas, moi, c’est ce que je ferais à leur place !), qu’ils portent un imper ou un justaucorps. Rochefort, par exemple, ne prend pas la route de gaieté de coeur. Il perd son boulot dans des conditions désastreuses et doit impérativement fuir son pays, sans prendre garde aux compagnons qui l’accompagnent incidemment. Pour moi, cette “froide dose” de réalité ne nuit pas à l’aventure. En fait, c’est même le contraire, l’aspect aventureux en sort renforcé.

Ce qui nous ramène au sexe [sourires].
Comme le mentionne le “traducteur” dans l’introduction de L’énigme du cadran solaire, j’ai toujours su que les romans d’aventures possédaient un vrai fond érotique. Ça doit tenir aux “costumes”. Les noeuds et l’acier des vêtements du 17ème siècle... C’est légèrement fétichiste par nature. Mais je crois qu’il y a aussi un fond de sadomasochisme, surtout quand il sort de la plume d’écrivains du 19ème et du début XXème. Stanley Weyman, H. Ridder Haggard, les premiers textes de Georgette Heyer, Robert Louis Stevendon, Rudyard Kipling, Raphael Sabatini, Antony Hope... Et Dumas, bien entendu. Chez les auteurs anglais, ça vient de la “chevalerie” romantique victorienne, qui se termine souvent par l’homme agenouillé aux pieds d’une femme... Il la place sur un piédestal sans lui demander son avis. Mais ça vient aussi des codes très précis qui légiféraient les duels au 16ème et 17ème siècle. Quand il y a des règles et non de simples attaques brutales, ça implique une grande part de soumission de la part du vaincu. Le Code du Duel en Angleterre fait explicitement référence à l’humiliation publique, le lot de ceux qui perdent, ou qui refusent de combattre - génuflexion, phrases rituelles de soumission, pleurs, sanglots et... Disgrâce sociale, évidemment. Au final, ça ne m’étonne pas du tout qu’on s’en serve explicitement pour renforcer encore la cruauté d’une situation ou la soumission érotique d’un personnage. Les héros des romans d’aventure sont soit des voyous, soit des chevaliers romantiques, rarement les deux à la fois.
Pour moi, ce genre de sous-entendu sexuel non assumé est prédominant, j’ai donc fini par écrire un roman articulé autour de ce principe, et je le mets en pleine lumière. En tant que héros sexué, Rochefort est l’un des moteurs de l’intrigue. Il lutte en permanence contre son caractère. Je savais qu’il y aurait des scènes de sexe dans L’énigme du cadran solaire, mais je ne voulais pas tomber dans la pudibonderie ou le sensationnel. Dans ces circonstances, le lecteur doit savoir exactement ce qui se passe. Tout simplement.
Entre mes gros romans de SF, j’ai écrit une série de petits romans érotiques pour une collection destinée aux femmes sous le pseudonyme de Roxanne Morgan. Je l’ai fait par défi, mais aussi parce que c’était très amusant. C’est banal de dire que l’éducation anglaise ne facilite pas le travail quand on veut écrire sur le sexe... Mais apprendre à écrire de la pornographie, ça a brisé tous mes tabous... J’ai donc pu décrire la relation Dariole Rochefort exactement comme il fallait.
Ecrire des romans ouvertement pornographiques, c’est beaucoup plus facile que faire de la Fantasy érotique... Pas de gêne, pas de grossesses non désirée, pas de petites maladies déplaisantes... Et une impressionnante vigueur sexuelle chez tous les personnages. Par ailleurs, quand j’écrivais sous le nom de plume de Roxanne Morgan, j’ai constaté à plusieurs reprises qu’il fallait ralentir l’histoire, sous peine de basculer dans la comédie la plus drôle. Il y a quelque chose de vraiment amusant avec le sexe... Après avoir écrit ces livres, j’ai pu écrire les scènes de sexe de L’énigme du cadran solaire, et j’espère qu’elle sont à la fois comiques et dérangeantes, ridicules et émouvantes, maladroites, romantiques et excitantes. Pour être honnête envers Rochefort et Dariole, envers leur relation si particulière, le sexe devait se dérouler comme ça. Quand ils baisent, ils ne mettent pas leur vraie personnalité de côté. Comme tout le monde, d’ailleurs, non ?

Si L’énigme du cadran solaire réussit à mêler autant d’éléments disparates, c’est parce que j’ai essayé de l’ancrer dans une certaine réalité psychologique. Outre l’aspect sexuel - Rochefort en particulier - beaucoup de personnages essaient (parfois sans le savoir) de se débarrasser de l’Histoire.
Pour l’alchimiste Robert Fludd, ça implique la prédiction mathématique des moments historiques décisifs et l’envie de modifier l’avenir pour l’adapter à ses propres vues. Pour Rochefort, il s’agit de réussir à assumer ses échecs et son intégrité personnelle, et accepter le poids d’une culpabilité permanente. Dariole, elle, doit apprendre à envisager l’avenir au-delà des prochaines trente minutes...
Le truc que je suis incapable de quantifier, c’est la part de comédie dans L’énigme du cadran solaire. C’est venu tout seul. De l’humour noir à la farce potache... La plupart du temps, le sort s’acharne sur Rochefort... Une malchance tenace pour cet homme attachant, espion compétent et bretteur hors-pair, projeté dans une histoire où ses talents ne sont pas vraiment nécessaires. Il doit composer avec un samouraï japonais, une vraie garce qui se révèle bien meilleure duelliste que lui, une Reine de France régicide particulièrement énervée... Et la Chance elle-même qui ne perd pas une occasion de lui jeter quelques cailloux sur le crâne. À un moment du livre, Rochefort râle en réalisant qu’il a passé la majeure partie de sa vie à se rendre ridicule... Bon, pour être honnête, ça se passe quand il est obligé de servir de garde du corps au roi d’Angleterre lors d’un bal masqué. Et il est déguisé en Clio, la muse femelle de l’Histoire...
Au final, comme il est vraiment compétent, il s’en sort plutôt bien et il réussit à plus ou moins maîtriser la situation, mais il souffre. Oh oui, il souffre. Quant à Dariole, ça ne fait que renforcer son envie de le persécuter. Ce qui est souvent très drôle.
En tant qu’auteur, j’en viens presque à refuser la responsabilité de leurs chamailleries. Ce sont vraiment eux qui m’ont imposée leurs dialogues, dès que je les mettais en scène dans une situation donnée. Mais il a quand même fallu que je fasse le ménage... Si je les avais laissés en roue libre, le roman aurait tourné à la simple comédie romantique...
Maintenant que j’y pense, Dariole et Rochefort ont un peu la même relation que le Coyote et Bip Bip, dans le dessin animé. Tout ça c’est de la faute de Chuck Jones, j’ai trop regardé ça quand j’étais petite...

Et puis il y a évidemment la tragédie.
La vraie tragédie n’est pas forcément inhérente au roman historique, d’ailleurs. Un peu comme toutes les difficultés rencontrées au cours de route, ou tous ces événements tragiques qui ne sont là que pour des raisons décoratives... Essentiellement pour mieux faire ressortir le bonheur.
Dans L’énigme du cadran solaire, les personnages ont un côté tragique et comique. Tout le monde est comme ça, dans la vraie vie, d’accord, mais c’est aussi le thème principal du livre. Robert Fludd (et les autres disciples de Giordano Bruno) se sert de ses recherches pour prédire l’avenir, mais il prédit inévitablement sa propre mort et celle de ceux qu’il aime. Ils prévoie les choix douloureux qu’il lui faudra faire, des choix qui débouchent sur la couardise ou le sacrifice. Et il prévoie aussi l’étendue de la stupidité humaine, sur une grande échelle. Grande et toute petite à la fois. Le futur est écrasant.
Le concept en lui-même est lourd à porter. À un moment, Rochefort est sur une plage de Normandie et Robert Fludd lui dit que d’ici quatre ou cinq siècle, cette plage sera noyée dans le sang. Il s’agit bien sûr d’Omaha Beach. Caterina, la nonne italienne folle (comme l’appelle Rochefort) surveille tous ceux qui utilisent les formules mathématiques de Giordano Bruno ; et ils sont tous morts soit alcooliques, soit suicidés, soit éliminés par des sectes orthodoxes. Tous. À une exception près. Et on ne parle même pas du droit moral de changer l’avenir de l’humanité. Une question qui devient de plus en plus importante à mesure que le récit avance.
Au final, s’il y a quelque chose qui lie les éléments disparates de L’énigme du cadran solaire, ce sont les personnages. Ils assument leurs nombreuses contradictions, comme tout le monde.

3/ Nous autres français ne pouvons décidemment pas lire ce roman sans y voir un hommage à Alexandre Dumas... Vous en êtes consciente ?
Oh oui. [sourires].

J’espère ne pas avoir involontairement irrité les fans français de Dumas. C’est un peu comme les américains qui font des films sur Robin des Bois. On est toujours conscient d’être en dehors des références culturelles, et on risque toujours de se mélanger les pinceaux et de raconter n’importe quoi.
Mais bon, Dumas a été tellement publié en Angleterre et on en a tiré tellement de films qu’il en devient universel. Quant à mesurer l’influence qu’il exerce sur moi... C’est juste un point dont les critiques raffolent.
L’énigme du cadran solaire est un hommage, oui, à Dumas, mais au genre dans son ensemble, un genre que je lis et que j’aime depuis l’enfance. Les livres et les films. La soi-disante préface du “traducteur” au début de mon roman pointe les influences de Weyman, Sabatini, Heyer, autant que celles de Montaigne, de Dumas et du réalisateur Richard Lester, et même si cette préface est avant tout un procédé narratif, ça m’a surtout permis de poser mes marques.
Dumas m’a beaucoup influencée dans mon écriture, et ce depuis très longtemps. Les relations que je développe entre mes deux romans de SF Les fils de la sorcière [Folio SF] et Ambiant Light [non traduit en France, NDLR] sont conçues pour ressembler à celles que Dumas développe entre Les trois mousquetaires et Vingt ans après. Jeunesse, idéaux et enthousiasme pour l’un, catastrophe politique et cynisme généralisé pour l’autre.
Que cette relation soit visible dans l’édition française originale, je ne sais pas. Comme je ne parle pas français, je suis forcément limitée aux traductions, et à la façon dont je les interprète.
D’ailleurs, de ce point de vue, Dumas m’a toujours paru beaucoup plus adulte et cynique que la plupart des adaptations cinématographiques ne le laissent penser [sauf peut-être celles de Richard Lester dans les années 70]. Les films ont tendance à réécrire l’histoire. Par exemple l’adultère de D’Artagnan... Le mari de Constance devient son père, ou son oncle, ou n’importe quel autre personnage protecteur, c’est pratique. Et on ne voit pas les mousquetaires profiter de l’argent de leurs maîtresses quand il faut acheter du matériel ! Moi, c’est ce que je préfère, dans les livres de Dumas [et le film La Reine Margot est à tomber par terre, de ce point de vue].
Je suppose - exubérance de l’aventure, cynisme et fleurets mis à part - que j’aime Dumas pour des raisons assez simples : ses héros ne sont pas tout blanc. Et ses méchants ne sont pas si abominables que ça. Chacun des personnages a un côté obscur, en quelque sorte.
Et devinez quoi ? Mon mousquetaire préféré, c’est Aramis.

4/ On trouve quantité de personnages androgynes, dans vos romans. Dariole n’est qu’un exemple parmi d’autres...

Oui, c’est quelque chose d’assez personnel, j’imagine. La notion de genre me laisse perplexe depuis que je suis en âge de comprendre qu’on traite les gens différemment en fonction de leur sexe. Je devais avoir dans les trois ans, voire un peu plus jeune, quand j’ai réalisé ça. Le reste du monde avait beau découvrir les joies de la libération sexuelle pendant les années 60, pas moi. Là où j’ai grandi, moi, c’était “les filles font ceci” et “les garçon font cela”. Ça paraît ridicule qu’en 2008 [mon Dieu, au XXIème siècle !], on doive encore se battre pour l’égalité des sexes. Tout ce que j’ai écrit, depuis mon premier roman A hawk in silver [inédit en France NDLR], traite [soit directement, soit indirectement] du thème de l’androgyne, de l’hermaphrodisme ou bien met l’accent sur la dissociation des genres... Mon dernier roman, Ilario [à venir en Lunes d’Encre, NDLR] raconte l’histoire d’un véritable hermaphrodite qui , pour des raisons sociales, préfère agir comme un homme. Un autre personnage important, un membre de la bureaucratie byzantine est eunuque. Un statut qui lui confère de grands privilèges dans cette société.
Apparemment, je n’arrive pas à éviter le sujet... Ceci dit, pour moi, c’est d’abord le personnage qui compte, son sexe vient après. Je n’essaie pas de construire un personnage qui doit “prouver” certaines choses. Quand j’écris, je vois tout de suite que mes personnages possèdent certaines particularités, et leur sexe me sert à les mettre en relief. Dans L’énigme du cadran solaire, je voulais raconter une longue histoire d’aventures, de complots politiques et d’amour. Et voir si j’arrivais à accrocher le lecteur. La question du sexe des personnages est venue au moment où j’examinais l’ensemble du livre et que j’essayais de définir ce qu’on pouvait attendre d’eux. Pour moi, Dariole [tout comme Cendre, d’ailleurs] n’est qu’une façon d’abolir la frontière entre les genres, de m’affranchir de la pression sociale et d’éviter la facilité inhérente au sexe des personnages. Et pourtant, Dariole est plutôt conservatrice. Je crois que si elle n’avait pas trouvé Rochefort, elle se serait mariée par raison sociale [en supposant qu’elle ait échappé à la mort au cours de ses nombreux duels] et serait devenue une sorte de matrone terrifiante pour quatre générations de descendants. Ce qui lui aurait laissée des pouvoirs domestiques considérables, d’ailleurs.
Mais au moment où elle apparaît dans le roman, Dariole se fiche de tout ça... Je m’y attendais, en quelque sorte, avant de m’atteler à l’écriture, je savais qu’on aurait droit à de longs débats sur la notion de sexe, sur la difficulté d’être une femme soldat au 17ème siècle, mais en fait, non, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Elle a quinze ans. Et ça se sent. Elle se fiche de tout, sauf du prochain repas et du prochain duel. Homme, femme, tout ça c’est bon pour les autres. La seule fois où elle est sérieuse, c’est quand elle en veut à quelqu’un. Là, elle peut se montrer extrêmement pragmatique. Et au final [Rochefort finit par le découvrir] elle a aussi la capacité d’aimer. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas conscience de sa féminité, un peu comme Cendre dans son côté Jeanne d’Arc.
Mais j’espère qu’on a dépassé l’époque stéréotypée où la femme “masculine” se devait d’être une héroïne courageuse sur son cheval blanc. Une femme ne devient pas automatiquement super efficace et ne perd pas toute complexité morale dès qu’elle tient une épée. Elle peut aussi se montrer stupide, couarde, injuste et inefficace... Comme un homme... Ou comme une femme désarmée.
Ecrire sur Cendre et Dariole [et Valentine White Crow et Lynne Christie dans mes romans précédents] ne me sert qu’à montrer l’évidence : les femmes qui échappent au genre sont comme les autres femmes. Elles se fatiguent, elles pleurent et elles rient, elles tombent amoureuses de la mauvaise personne, elles sont lâches parfois, et parfois incroyablement courageuses, elles sont héroïques et méchantes. Elles sont humaines, en un mot. Mais leur point commun, c’est que leur rôle “naturel” [quelle que soit la nature dont on parle, d’ailleurs] ne leur convient pas du tout.
Rochefort lui-même est un peu androgyne aussi, au sens où il a un caractère à la fois masculin et féminin. J’ai toujours pensé qu’on ne pouvait pas créer un personnage féminin sans créer aussi un personnage masculin. Du coup, mes personnages féminins ont tendance à attirer des personnages masculins qui, eux aussi, connaissent quelques problèmes avec la notion de genre. Dans L’énigme du cadran solaire, les désirs les plus intimes de Dariole la conduisent au-delà de ce qui est normalement permis aux femmes. Elle a besoin d’être autonome. Les besoins érotiques de Rochefort le conduisent au-delà de ce que lui et la société toute entière perçoivent de la masculinité... Des besoins qu’il considère comme honteux, évidemment. Tous les deux doivent en prendre conscience à un moment où un autre. La soumission érotique est opposée à l’idée du “mâle” dans les sociétés pré-modernes qui caractérisent l’homme avant tout par son “honneur”, et donc par sa capacité à risquer sa vie et à dominer les autres. Et donc, quand on le rencontre, Rochefort traîne sa croix, tout en cultivant une certaine forme de schizophrénie. Si on accepte que les femmes soient à la fois définies comme “cruelles”, “faillibles”, “mesquines”, “courageuses” et “intelligentes”, alors il faut aussi l’accepter pour les hommes.
Il y a aussi le personnage de Tanaka Saburo dans L’énigme du cadran solaire. Ce samouraï japonais est aussi masculin que Rochefort, mais il n’a pas du tout le même regard culturel qu’un français du 17ème siècle. C’est pour ça qu’il se rend immédiatement compte que Dariole est en réalité une femme. Les habitudes vestimentaires européennes et les comportements sociaux ne le trompent pas.
Pourquoi des femmes avec des épées ? Pourquoi Cendre, Dariole et White Crow ? On en arrive toujours là. Je crois que le lien entre les femmes et les armes est évident. Ou plutôt, la séparation perçue entre les deux a évidemment tout à voir avec les interdits sociaux-culturels. Inversement, dans le monde moderne, les rôles moins restrictifs découlent directement de la participation active des femmes à la guerre. Alors que j’écrivais mon mémoire de Master sur l’Art de la guerre, j’ai étudié le devenir des rares femmes à se battre sur le terrain. La plupart des textes sont invraisemblables. Ils décrivent des femmes dont l’action relève de la pure fiction. Sans doute parce que, comme les soldats noirs pendant la guerre de sécession et la Seconde Guerre Mondiale, leurs actes véritables sont socialement dangereux.

5/ Vous considérez Cendre comme un roman de SF ? Vous vous préoccupez de ce genre d’étiquette ?

Allez, avouez, vous voulez une définition de la SF. [sourires]
Parfois, je pense que c’est impossible, à part le logo sur les couvertures. Cendre, oui, c’est de la SF, et j’y tiens. L’énigme du Cadran Solaire également.
Mais bon, maintenant que j’y pense, Cendre a remporté le British SF Award ainsi que le Sidewise Award de la meilleure uchronie, mais il a aussi failli remporter pas mal de prix de Fantasy... Les opinions sont très différentes, à ce sujet.
Non que je n’ai jamais écrit de Fantasy, après tout, mes livres de la série White Crow relèvent de la Fantasy, même si cette Fantasy-là se base sur un modèle scientifique différent. Et mon premier livre, A Hawk in Silver est une Fantasy pour ados comme celles avec lesquelles j’ai grandi. Après avoir écrit Hawk (sans en être totalement satisfaite), j’ai décidé d’écrire Les fils de la sorcière et sa suite, Ambiant Light. Ça, c’est de la SF interplanétaire. Là, j’ai senti qu’il fallait que “j’enracine” un peu plus mes livres dans la SF (au sens large) pour décrire une réalité “réaliste.”
J’ai par la suite abandonné l’idée pour Rats & Gargoyles, The architecture of desire et Left to his own devices, où les standards de la “réalité” relèvent plus de la psychologie que de la physique. J’ai commencé à ressentir le besoin de tricoter des histoires basées sur une réalité physique tangible en écrivant Cendre. C’est pour ça que le roman découle d’un modèle bien particulier de mécanique quantique, même si sur le terrain, ça parle surtout de boue, d’épée et de sièges. L’énigme du cadran solaire n’est pas non plus en reste, question fond probabiliste et mathématique. Un ami mathématicien m’a beaucoup aidé au début de l’histoire, d’ailleurs. Il est juste de dire que ces deux livres se basent sur une réalité physique indéniable, mais décollent vite fait dans la stratosphère du “Et si ?” Après tout, c’est ça, la SF, non ? Je ne pense pas qu’on puisse lire Cendre comme autre chose que de la SF, pareil pour L’énigme du cadran solaire. D’un autre côté, j’imagine que ça dépend de la façon dont les lecteurs considèrent la mécanique quantique et les probabilités mathématiques. Si j’ai pris trop de liberté avec la réalité, le lecteur est en droit de se dire qu’il tient un livre de Fantasy, point barre. Et c’est très bien, d’ailleurs, moi je propose une histoire. Aux lecteurs d’en faire ce qu’ils veulent.
J’aimerais bien retrouver certains des éléments propres à la “Fantasy” dans la SF. Cendre se déroule dans un paysage très Dongeons et Dragons, par exemple, l’Europe médiévale. Mais je n’ai pas voulu édulcorer la réalité... Toilettes au fond du couloir à droite et médicaments modernes à portée de main, comme tant de romans de Fantasy. C’est une période historique très spécifique - 1476 - et toutes les blessures et les médicaments sont rigoureusement authentiques. Même les toilettes, j’en ai peur.
Pour l’instant, je crois qu’il existe une certaine perception du public propre au genre : si les personnages portent des vêtements spécifiques, cuir noir et armes futuristes, c’est de la SF. Mais s’ils ont une armure brillante bien ajustée, c’est de la Fantasy. Et s’il y a des alchimistes, des mousquets et une technologie bizarre derrière toute ça, alors c’est de la Fantasy post-Tolkien. Ce qui complique sérieusement les choses pour nous autres écrivains d’uchronie - un genre qui possède au moins ses propres règles - ou de SF contextuelle. Je préfère lire des livres qui ressemblent à de la Fantasy, mais qui ont une ossature SF réaliste. Et vice versa. J’aime bien les puzzles, j’aime bien fouiller et j’aime les romans qu’on peut lire à différents niveaux.
Je ne crois pas être seule, sur ce point, en tout cas j’espère que non... L’un des aspects de Cendre et de L’énigme du cadran solaire qui signalent au lecteur que ce n’est pas de la Fantasy, c’est la connexion avec le présent. Dans Cendre, on suit une histoire parallèle qui se déroule au début du XXIème siècle, racontée à travers des mails et différents documents. Dans L’énigme du cadran solaire, tout ce que les personnages perçoivent du futur, nous le connaissons déjà. C’est notre passé, ou notre présent... Il y a donc toujours une liaison avec notre propre monde.
Bon, j’ai beau vous dire tout ça, mais je ne suis pas certaine qu’il faille encore insister sur les différences entre la SF et la Fantasy, de toute façon. Il y a dix ans, c’était important. Pour Cendre et L’énigme, il me fallait une solide base scientifique, et des descriptions d’épées, de canons, d’armures et de pots de chambre. Ça compte encore pour moi, aujourd’hui, mais à force d’en discuter avec d’autres écrivains, j’ai l’impression que la différence se perd peu à peu. J’ai peut-être tort, mais je crois que les lecteurs se disent que la SF “espace-technologie-high-tech” est de plus en plus rare dans la production anglaise et anglo-saxonne. Qui pourrait faire la différence entre la SF spéculative et la Fantasy, de toute façon ? Alors pourquoi ne pas coller tout ce qui n’est pas de la littérature “blanche” au rayon Fantasy, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes... ?
Difficile de répondre à cette question. Si quelqu’un la pose, je ne suis même pas sûre qu’il comprenne la réponse. Pour moi, c’est l’équivalent “éditorial” de certaines universités américaines qui enseignent à la fois le créationisme et l’évolution.

6/ Les Fils de la Sorcière est votre premier livre publié en France. Il se rapproche de l’ethno-SF à la Ursula Le Guin. Mais ce roman n’a plus rien à voir avec ce que vous écrivez désormais. Comment vous analysez cette évolution, en tant qu’écrivain ?

Je ne suis pas sûre d’avoir tant évolué que ça, si j’y réfléchis bien. Peut-être que je me contente de tourner autour des mêmes thèmes et que j’y reviens ensuite déguisée ! A Hawk in silver, par exemple, je l’ai écrit quand j’avais 18 ans. Ça parle de l’irruption du fantastique dans le quotidien [des jeunes adolescentes perdues dans ce qui reste du Royaume de Faërie, et le Royaume de Faërie perdu dans l’Angleterre des années 70] à travers les yeux de différents personnages “étrangers” projetés dans un monde auquel ils n’appartiennent pas. Plusieurs mondes, en fait, dans la mesure où les filles ne se sentent pas non plus chez elles, que ce soit à l’école ou dans leur société percluse de conventions sociales et familiales rigides.
Les fils de la sorcière et Ambiant Light mettent en scène une envoyée humaine sur un monde extra-terrestre. Elle ne réussit pas à s’y adapter et, au final, n’apporte que la ruine. Le magicien-duelliste White Crow, dans Rats & Gargoyles, Architecture of desire et Left to his own devices est lui-même un étranger (tout comme son amante, l’architecte magicienne Casaubon), mais il s’en satisfait. Dans Grunts ! personne ne se comporte comme il faut, mais c’est parce que c’est une parodie humoristique des clichés de la Fantasy, avec des Orcs Marines comme héros... Cendre contient aussi sont lot de mercenaires et d’étrangers qui se battent pour le compte de tel ou tel Royaume ; Cendre elle-même, en fait. Dans L’énigme du cadran solaire, Rochefort et Dariole transgressent tous les deux leur rôle, elle comme femme et lui comme homme, et ils dépassent les limites communément admises au 17ème siècle. Quand à Ilario, c’est l’étranger ultime, il est hermaphrodite. J’essaie de trouver des idées qui possèdent ce que j’appelle le “facteur wow !”... L’alchimie, la mécanique quantique, la technologie militaire médiévale, le génie génétique ou encore... Un mélange de tout ça ! Ensuite, je place des personnages “étrangers” qui luttent contre ce décor, et j’observe de ce qui se passe. Des “étrangers” à qui la société ne convient pas, et qui ne conviennent pas à la société.
Et je préfère ne pas penser à ce que tout ceci a de révélateur en ce qui me concerne [sourire].

Je donne plus dans la “SF technologique” avec mes nouvelles, en ce moment. Et si je suis en train d’écrire un roman uchronique, alors je ne peux pas m’empêcher de pondre quelques nouvelles de Fantasy “normale” en parallèle. Compilées ensemble, mes nouvelles ne feraient pas un livre bien épais, mais en terme de conception et d’organisation, les histoires courtes sont aussi difficile à écrire que les romans.
Ceci dit, Rats & Gargoyles et Ilario ont d’abord été des nouvelles : Beggars in satin, Sous la pénitence et Grunts ! viennent d’un projet d’anthologie de courtes nouvelles de Fantasy. Celles que nous avons publiées au final étaient toutes humoristiques, et nettement moins cyniques que l’humour noir de Grunts ! En ce qui me concerne, si évolution il y a eu, c’est sans doute dû au fait que je me suis peu à peu éloignée de l’influence d’auteurs que j’idolâtrais. A Hawk in Silver sent le Alan Garner et le CS Lewis à plein nez, et j’aimerai bien que ce soit aussi bon, d’ailleurs. Les fils de la sorcière viennent tout droit de Le Guin et de l’influence qu’Austin Whright (Islandia) a exercé sur Le Guin elle-même pour La main gauche de la nuit. Après ça, j’ai commencé à être un peu plus influencée par la non-fiction. Je crois que j’ai vraiment commencé à trouver mon ton avec Rats & Gargoyles, quand il m’a fallu creuser un peu plus mes personnages et que j’ai été influencée par quantité de textes différents. Les dramaturges jacobins, pour les histoires de White Crow, par exemple, mais je suis aussi tombée amoureuse des écrits de Frances Yates sur l’alchimie, la Renaissance et les Rose-Croix.
Si Rats & Gargoyles est un jour traduit en France, je me demande ce que les lecteurs penseront des classes dominantes de cette société. Les rois, les prêtres, les mousquetaires à chapeau à plume et aux fleurets acérés qui font tous un mètre quatre-vingt... [sourires] Ça fait très longtemps que Dumas m’influence...

En littérature, j’ai toujours été fascinée par deux choses : d’abord le Personnage - de quelle façon intéressante le personnage va-t-il exploser si je le place dans telle ou telle situation extrême ? Et ensuite l’Histoire. Dans Cendre, j’ai pu constater à quel point l’Histoire était proche de la fiction. L’Histoire, c’est l’histoire que nous nous racontons, et elle se base souvent sur des sources extrêmement réduites, ou sur des omissions notables... Et on y croit pour des raisons qui ne sont que rarement universitaires. Alors j’ai commencé à creuser l’Histoire dans ce qu’elle a de plus étrange (la Carthage Wisigoth de Cendre qui tient tout autant des Vandales en Afrique du Nord au Vème siècle que de H.P. LOVECRAFT.... Cendre elle-même déconstruit l’histoire, d’ailleurs.
J’ai aussi pu constater à quel point c’est facile de loger un roman dans les failles de l’Histoire. Un peu avec Cendre, beaucoup plus dans L’énigme du cadran solaire. Il faut quand même pas mal creuser le sujet pour prouver que ça ne s’est pas passé comme ça. Mais une histoire entièrement fictive se loge facilement dans les non-dits de l’Histoire officielle, et peut relater une vision différente de ce que nous tenons pour acquis. Si les gens en ressortent avec l’impression inconsciente que l’Histoire est moins solide qu’ils ne le croyaient, qu’elle est assez malléable, eh bien tant mieux. On ne peut pas contrer les révisionnistes et les adeptes de la théorie du complot si on n’a pas soi-même conscience que l’Histoire se manipule facilement. Loger mes romans dans les interstices de l’Histoire est, pour moi, une partie du plaisir du roman. L’un des premiers livres de Fantasy que j’ai lu, c’était She de Hoggard, un auteur du XIXème siècle. Il a écrit des trucs qu’on ne publierait plus aujourd’hui. Les premières pages sont recouvertes de reproductions de tessons de poterie décorés d’inscriptions en Aramaïque, une découverte archéologique qui “prouve” l’existence de She et de son royaume perdu en Afrique. Pages après pages, la crédibilité de l’ensemble vous écrase. Après, on découvre Lovecraft, Borges et leurs oeuvres de fictions factuelles...
Ce qui m’énerve, c’est la “fausse” Histoire présentée comme la “vraie”. Ça m’énerve vraiment, comme toutes les théories du complot en général. Reste que la méthode est épatante pour écrire de la fiction.
S’il y a un truc auquel j’aspire, c’est le moment où je suis tellement captivée par le scénario que je finis par y croire pour de bon. En tant que lectrice, j’adore ça. Et c’est ce que j’essaie de faire en tant qu’écrivain dans L’énigme du cadran solaire.
Bref, à part les société extraterrestres, les licornes, les gargouilles qui parlent, l’uchronie bourguignonne, les hermaphrodites, l’opéra et les volcans, c’est finalement la non-fiction qui m’influence le plus... Mais je reste obsédée par les épées, le sexe et les personnages décalés, rassurez-vous...

J’ai tendance à penser qu’il vaut mieux privilégier l’histoire elle-même aux thèmes sous-jacents. Je crois qu’en tant qu’écrivain, il faut sans cesse améliorer sa technique et toujours garder les yeux ouverts pour élargir nos expériences le plus possible. Mais avec les obsessions, on n’a guère le choix... C’est trop viscéral.

7/ Vous tordez le cou à tous les clichés et les codes du “genre” pour les adapter à votre propre point de vue. Ca ressemble presque à une parodie. Une parodie très sérieuse...

Oui, le terme “parodie” n’est pas mal choisi. Mais ça va plus loin que l’humour. C’est assez risqué, en fait, parce que si ça marche, super, mais si ça foire, c’est juste absurde. Et raté.
L’énigme du cadran solaire se focalise sur le roman d’aventure. Aujourd’hui, ce genre bien particulier a quasiment disparu en Angleterre et aux États-Unis. Il a évolué en deux courants, le roman à l’eau de rose et la Fantasy médiévale. Moi je trouve que le roman d’aventure fonctionne très bien en tant que tel, même si je ne peux pas m’empêcher de l’adapter à ma propre sauce - je n’ai pas une tournure d’esprit très XIXème. Je ne peux pas m’affranchir de ce que j’ai vu et pas eux. C’est d’ailleurs pour ça que L’énigme du cadran solaire contient des références voilées à Hiroshima, au débarquement allié et à la boucherie hollandaise du début du 17ème siècle. Ça remet les choses en perspective, une perspective historique. Même si je déteste la comparaison entre forme et fond, c’est difficile de ne pas y revenir quand j’essaie de définir L’énigme du cadran solaire. J’essaie de “vivre” l’histoire le plus naïvement possible. J’examine les sous-entendus et les tropes du genre tout entier pour voir si je peux apporter quelque chose d’intéressant. J’aime les livres dans lesquelles je découvre de nouveaux niveaux de lecture à chaque fois que je les ouvre. L’énigme du cadran solaire essaie de montrer tous les “calques” en même temps, et j’espère que ça marche...
Dans L’énigme, tout part de la “matière première.” Ensuite, j’analyse ce qui est évident et je secoue un peu. Pour que ça marche, il faut creuser autant que possible la psychologie des personnages et examiner attentivement le genre. Et bien sûr, se demander sans arrêt “à quoi ça ressemblerait si c’était vrai ?”
De ce point de vue, L’énigme du cadran solaire relève de la même catégorie que Cendre. Ce que je veux, c’est raconter des histoires. Elles ne sont pas vraies, mais elles sont authentiques.
Le background de L’énigme vient directement de mon enfance à la campagne, dans le Sussex, dans la petite ferme de mes grands-parents. Il n’y avait pas d’électricité, seulement des bougies et des lampes à huile. Pas de feu, à part un poêle noir dans la cuisine. On tirait l’eau du puits, et grâce aux tritons qui y nageaient, on savait qu’elle était potable. Et on avait des pots de chambre parce que les toilettes étaient au fond du jardin, à cinquante mètres, un simple trou. Une expérience inoubliable en pleine nuit, sous la pluie. Quand j’avais 9 ans, j’adorais. Rien n’avait changé depuis le XIXème siècle, et pas beaucoup depuis le XVIIème...
En me servant de ces souvenirs personnels, j’ai pu développer une vision anti-romantique de l’Angleterre et de la France du 17ème siècle, aidée par la lecture des récits de voyages de l’époque. L’expérience personnelle, c’est important pour les écrivains comme moi. Pour Cendre, j’avais besoin d’apprendre à me battre à l’épée et de sentir directement le poids de l’acier dans ma main. Pareil pour L’énigme. me battre avec une rapière et apprendre ce que ça fait que de porter un coup victorieux. Tout ça fait partie du jeu. Ce genre d’expérience n’est jamais inutile. Si on ne l’a jamais vu, on ne sait pas qu’un tir de mousquet en pleine nuit projette une gerbe de flammes rouges en plus du nuage de fumée, un détail difficile à ignorer si on envisage d’écrire une scène de combat dans une grotte... Je sais parfaitement que certains écrivains se montrent incroyablement convaincants sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas, mais pas moi. Moi, j’ai besoin de voir les choses pour que l’imagination prenne ensuite le relais.
D’ailleurs, je découvre souvent que l’écriture est un activité multiple, la main gauche ne sachant pas toujours ce que fait la main droite. En écrivant L’énigme, j’étais bien consciente que mon méchant synthétise par bien des aspects la totalités des méchants des romans d’aventure - au sens où les méchants ont le droit d’être moralement ambiguës, alors que les gentils doivent être “bons” tout court ; le méchant est donc plus complexe, et c’est ça que me plaît. Il est aussi condamné, au sens où il perd à la fin. Un peu comme le personnage du mécontent dans les pièces jacobines. Le méchant est le seul à avoir le droit de proférer des vérités désagréables. Pas étonnant que je les trouve si fascinants. Du coup, je creuse consciencieusement leur caractère.
D’un autre côté, j’ai l’impression d’écrire en suivant les indications d’un Rochefort rangé des affaires, un peu comme les mémoires de Sully. Tous les personnages me donnent des ordres ! Si en cours de route, j’ai absolument besoin qu’on me prouve l’existence d’un horrible complot, les personnages me le disent.
Si tout se passe bien, écrire est une sorte de numéro mental d’équilibriste : je manipule des éléments fictifs et j’ai l’impression de relater des vérités historiques. Je joue avec les tropes et les clichés du genre, mais en même temps, j’y crois totalement. Et plus je reste dans cet état d’esprit un peu flou, plus il mon inconscient bosse à ma place en liant quelques intrigues mineures pour résoudre les plus grandes et déboucher sur des dialogues intéressants. Personne n’a dit que les écrivains n’étaient pas des gens bizarres...

Dans L’énigme, tout s’est passé comme si les personnages principaux eux-mêmes insistaient sur la nécessité d’être crédibles, d’un point de vue psychologique et historique. Dariole a beau être un garçon manqué remarquablement doué pour le combat à l’épée, elle n’a quand même que quinze ans. En commençant le livre, je la voyais un peu comme Cendre. Vieillie avant l’heure, consciente socialement et militairement, et responsable, surtout. Coup de bol, Dariole a toujours été protégée par ses cinq frères, et peut donc agir à la légère, comme une fille de quinze ans. Cendre ne se le permettrait jamais. Dariole, elle, peut faire des erreurs énormes et agir héroïquement à la fois. Tomber bêtement amoureuse tout en ayant conscience de franchir les frontière entre les sexes, par exemple. Rochefort fonctionne sur le même principe. Il a un côté amoral. C’est un assassin capable de tuer sans états d’âmes. Mais il est aussi capable d’admettre qu’une gamine de quinze ans en a fait sa chose, et d’admettre qu’il aime ça. Même s’il se refuse à transformer cette liaison en vraie relation, dans la mesure où il a quarante ans et qu’il se sent trop vieux pour ça [évidemment, Dariole pense différemment].
Pour parler comme au XVIIème siècle, ça veut simplement dire que malgré les apparences, les héros et les méchants ont de l’honneur. Aujourd’hui, on parlerait plutôt d’une certaine intégrité morale. L’éthique samouraï de Saburo a beau jurer dans la Londres du XVIIème, il n’en reste pas moins indéfectiblement loyal envers son chef. Dariole a beau être irresponsable, elle aidera toujours ceux qui l’ont aidée en premier. Rochefort a beau culpabiliser, il reste loyal envers l’homme qui le paye. Loyal après vingt ans passés au milieu des intrigues de cour, un vrai tour de force. Après avoir défini le caractère de mes personnages, ça n’a pas été difficile de trouver les événements qui construiraient le roman : il suffisait d’opposer deux types de loyautés. Un thème classique, somme toute. Je crois que je suis tout simplement incapable d’accepter que tout va bien, que le soleil brille, que seuls les méchants meurent et que les gentils gagnent sans changer en cours de route. C’est aussi bien, d’ailleurs, parce que si j’étais comme ça, mes romans seraient beaucoup moins intéressants...

L’énigme du cadran solaire traite de l’acceptation de soi. Un principe qui découle naturellement des situations catastrophiques dans lesquelles se débattent les personnages. Des situations destructrices où l’honneur est mis à rude épreuve. Rien de tel pour en apprendre beaucoup sur soi, même si c’est douloureux.
Si ça implique de jouer sur les mots et sur les genres, de tester les clichés pour voir jusqu’où on peut s’en servir et de se poser des questions sur la morale de nos actes, alors oui, on en revient à la question initiale : quels sont les mensonges implicites dans le genre ? Et quelle vérité pour les remplacer ?

8/ Et sur quoi travaillez-vous, désormais ?

Je viens de finir Ilario, The Lion’s eye, une sorte de prequel à Cendre, même si la connexion n’est pas forcément évidente au premier coup d’oeil. Ça se passe dans le même univers uchronique que Cendre, mais en 1428, environ cinquante ans avant, tout autour de la Méditerranée. Ilario, le personnage principal, est un apprenti peintre très enthousiaste à l’idée de peindre la réalité “telle qu’elle est”, au lieu de la représenter d’un point de vue spirituel.
Ilario vient tout juste d’échapper à sa condition de “Monstre” à la cour espagnole. Il est hermaphrodite. Les gens le traitent très différemment en fonction du sexe qu’ils lui prêtent. Aussi, en tant qu’esclave et propriétaire d’esclave [à deux époques différentes] il me permet d’explorer toutes les facettes de l’esclavagisme moderne, et la perception sociale qui s’en suit. Ilario n’est pas un personnage de Fantasy. J’ai fait suffisamment de recherches médicales pour m’assurer qu’il était plausible à tout point de vue. Dans le roman, tout ce qui lui arrive est théoriquement possible, même si je dois avouer que dans certains cas, seul un hermaphrodite sur cent survivrait à pareil traitement. Mais dans mon roman, Ilario y arrive. Tant mieux, d’ailleurs, parce que sinon, l’histoire s’arrêterait là.
L’un des aspects intéressants chez les hermaphrodites, c’est qu’ils anéantissent la notion de sexe. On trouve quelques constantes dans leur comportement, mais parmi les experts, presque personne n’est capable de dire lesquelles. Ilario pose un sérieux problème. Comment classer quelqu’un d’inclassable ? Quelqu’un pour qui l’opposition des sexes n’a aucun sens ? Ilario est idéal pour explorer le genre d’un point de vue extérieur.
J’en parle rétrospectivement, ceci dit. Au départ, je n’avais qu’un vague personnage à l’esprit. Un habitant de la Carthage occupée de Cendre, indifférent à sa condition sexuelle tant qu’elle/il peut continuer à étudier la peinture “moderne”. Moderne en 1428, évidemment. Et puis Ilario se retrouve impliqué dans le meurtre de Masaccio, l’artiste qui est véritablement à l’origine de la Renaissance en peinture. (D’un point de vue strictement historique, personne ne sait s’il s’agit d’un meurtre ou d’une mort naturelle. Moi j’ai opté pour une troisième explication.)
Ilario se fait acheter par un vendeur de livres, un eunuque qui travaille à la bibliothèque d’Alexandrie [pour des raisons qu’on découvre dans le livre, elle est située géographiquement à Istanbul/Constantinople]. Honorius, un commandant en retraite, l’adopte. Il est tellement désireux d’avoir un fils ou une fille qu’il s’habitue très vite à avoir les deux...
J’ai fait comme d’habitude... J’ai commencé mon roman avec un seul personnage et les autres sont venus naturellement. Pour l’instant, Ilario a été publié aux États-Unis et au Royaume Uni. J’attend qu’on le traduise ailleurs.

Sinon, pour le moment, je travaille sur une autre uchronie située en 1820, The kingdom of the two Sicilies. Ça parle d’opéra, de volcans et d’athéisme. Et s’il est possible de faire changer d’avis à Dieu ou pas... L’histoire m’est venue suite à un opéra Bel Canto qui m’avait beaucoup impressionnée il y a un ou deux ans. Plus un intérêt croissant pour la vulcanologie et la géologie en général. Et l’apparition de la modernité dans la société...
J’ai dû trop entendre les médias parler de la “foi”, comme on l’appelle en Angleterre ces derniers temps [un terme piégé censé unifier des religions différentes sous la même bannière]. Ça, c’est la “graine”, le tout début. Mais très vite, je me suis retrouvée avec le personnage de Conrad Scalese, un écrivain d’opera fauché qui vit dans un monde où les miracles sont quotidiens. Et qui reste athée. Il assiste aux mêmes phénomènes que les autres, mais il n’en accepte pas nécessairement l’explication.
The kingdom of the two sicilies met en scène un royaume de Naples et une Sicile légèrement uchroniques - C’est Catania la capitale, la ville située au pied de l’Etna, et non Palerme. Mais le royaume reste le même et son origine ne bouge pas. Une bande de chevaliers normands qui ont viré les musulmans de l’Italie du sud et le la Sicile et dont le royaume continue à survivre au milieu des convulsions de l’Histoire. La géopolitique est légèrement différente, quand même. Napoléon s’est auto-proclamé Empereur du Nord et sa défaite à Waterloo l’a conduit à l’exil sur l’île Stromboli. Mais là où The kingdom of the two sicilies atteint vraiment sa dimension “parallèle” c’est dans l’opéra. La musique est magique. Littéralement. Les opéras, les cantiques et les messes fabriquent des miracles. Et bien sûr, l’explication n’est pas que théologique. Et les gens étant ce qu’ils sont, ils se servent de ces miracles pour des raisons inavouables.

Ce livre traite de beaucoup de choses, en fait, notamment les volcans. Le bruit le plus assourdissant de l’histoire a été entendu en avril 1815, quand le mont indonésien Tambora a explosé. L’année suivante, en Europe et en Amérique, les gens ont découvert ce qui se rapprochait le plus d’un hiver nucléaire. 1816 est “l’année sans été.” Et on s’en doute, cela a entraîné famines et bouleversements sociaux. Conrad découvre que l’éruption du Tambora n’est qu’un coup d’essai. Préparé par des méchants qui envisagent maintenant quelque chose de vraiment grandiose...
J’y ajoute aussi une société secrète, “Les hommes du Prince”, qui dérive des croyances zoroastriennes. Dieu est absent et c’est Satan qui règne à sa place. C’est Satan le “Prince de ce monde”. On y trouve aussi quelques pincées du “Prince” de Machiavel.
C’est Conrad le personnage principal, et je le soupçonne d’avoir envie de se frotter à la théorie des miracles ultimes. En parallèle, il écrit un opéra pour le roi et il travaille comme impresario. Rossini a dit un jour que tous les impresario italiens étaient chauves avant 30 ans, tellement ils s’arrachaient les cheveux ! Conrad serait bien d’accord. Il se retrouve embarqué dans une histoire de miracles, de volcans, de complot international et pire encore, de sopranos. Sans parler du syndicat des techniciens du Théâtre. Et de son vieil amant, désormais marié à son pire ennemi avec lequel il doit travailler sur ordre express du roi. Mais il lui reste heureusement quelques amis auprès desquels se plaindre. Notamment Tullio, son serviteur. Et Luigi, le flic corrompu...
Les gentils sont... ambiguës, disons. Quant au méchant, il agit en suivant le meilleur des principes moraux. Bon je suppose que tout le monde est comme ça, en fait. C’est juste qu’ils ne voient pas les choses de la même façon et qu’en conséquence, leurs conclusions sont différentes. Je sais qu’il y aura une scène où tous mes personnages “rencontrent Dieu”, et ils en ressortent en ayant la certitude absolue qu’ils sont dans le vrai et que tous les autres ont affreusement tort.
J’ai eu un moment de découragement, quand je m’en suis rendu compte... J’avais prévu quelque chose de complètement différent ! Mais comme d’habitude, les personnages font ce qu’ils veulent...
Au final, je crois que ce livre pose la question de la divinité de Dieu. Est-Il vraiment Dieu ? Ou bien autre chose ? Vous me voyez venir, pas vrai ? Mais, c’est une constante chez moi, j’ai inventé des personnages aux croyances très différentes. Et je dois leur rendre justice, c’est très amusant.


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