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Publié le 02/10/2010

May le monde de Michel Jeury

ROBERT LAFFONT / AILLEURS & DEMAIN, SEPT. 2010

Par Soleil vert

On le croyait définitivement perdu pour les littératures de l’imaginaire, fort du succès – mérité – de ses romans de terroir. Mais après une compilation de ses meilleures nouvelles dans le recueil La Vallée du temps profond, paru en 2008 aux Moutons Electriques sous la direction de Richard Comballot, voici que Michel Jeury publie un nouveau roman de science-fiction, May le monde, dans la collection « Ailleurs & demain ». Une œuvre onirique, expérimentale, qui réjouira les uns et décontenancera les autres.


Auteur d’un nombre considérable d’ouvrages depuis 50 ans (les premiers titres signés sous le pseudonyme de Albert Higon datent de 1960) Michel Jeury a réservé à la collection « Ailleurs & demain » l’exclusivité de ses productions les plus exigeantes. La première d’entre elles, Le Temps incertain, bouscula le petit monde de la science-fiction française des années 1970 qui s’évertuait en vain à tuer l’image du Père, c’est à dire Jules Verne, dans l’esprit du grand public. Dans ce premier volet d’une trilogie consacrée à la Chronolyse, Jeury emboîtait – à sa manière – les pas de Dick et transférait les matériaux conceptuels traditionnels de la science-fiction (en l’occurrence le Temps) du territoire des sciences dures vers celui des sciences humaines et des philosophes, se réappropriant le Temps subjectif de la conscience, de Bergson et de Jankélévitch, au détriment du Temps mesurable d’Einstein et Langevin.

Quelques décennies plus tard, il opère avec May le monde un nouveau dynamitage de la science fiction.
Qui est May ? Une petite fille suivant une convalescence dans une vaste propriété appartenant à son grand-père, la maison ronde située à l’orée d’une forêt. Elle invente des jeux, des aventures imaginaires en compagnie d’autres pensionnaires, dans l’attente d’un message de sa mère ou du résultat de ses analyses médicales. Pour un peu, on se croirait dans un roman de la Comtesse de Ségur, l’ombre de la Faucheuse en plus. Car, le lecteur le découvre peu à peu, May agonise dans une chambre d’hôpital. Mais il n’est pas dit que la Mort ait le dernier mot. En effet la petite fille habite un univers parallèle au nôtre, le Monde 1 situé sur une autre brane parmi une infinité d’autres peuplées de nos innombrables doubles [1]. Et certains ont trouvé le moyen de voyager entre les mondes…

Dans ce roman Michel Jeury réactive un de ses thèmes de prédilection, les identités multiples, et l’applique à une vieille lune de la science-fiction : les univers parallèles. Il rompt en quelque sorte le dogme de l’unicité de la conscience et invente un concept : le Grand Lien. Chacun de nous est un autre sur un autre monde et participe d’une Intelligence Universelle. « […] tous les mondes contiennent chacun de nous. Et chacun de nous contient tous les mondes. » Le lecteur suit ainsi, au travers de chapitres multiples comme autant de flashs (près de 70 au total), les oscillations identitaires de quelques personnages comme Judith et Mark, Mark à la fois physicien puis résident, et journaliste d’opposition dans une Principauté. Un couple sans cesse reformé au gré des mondes traversés, à l’image des protagoniste du roman de Priest, Le Glamour.
Mais peut être tout cela (la maison ronde, les personnages du roman, la pluralité des mondes …) n’est il qu’un « mécanisme de défense » de May clouée par la maladie, comme le remarque Dominique Warfa à propos des Singes du temps, la recherche d’une « durée subjectivement éternelle offrant la capacité de fuir cette douleur » [2].

L’auteur du Temps incertain décevrait s’il ne s’attaquait à la matière même du langage. Dans May le monde, il déclenche un feu d’artifice verbal façon Orange mécanique ou L’écume des jours par la bouche de May tout en déployant des jeux intra et intertextuels, par exemple les références aux nouvelles « Elle, elle, elle » et « La fête du changement ». Par la multiplicité des chapitres, la répétition des situations et la réplication des personnages, il brise le temps interne du récit pour aboutir à l’ éternité subjective évoquée plus haut.


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May le monde s’inscrit dans le sillage d’ouvrages un peu hors normes comme Surface de la planète ou La Horde du Contrevent. Une recherche formelle qui n’exclut pas l’humour et une subtile gravité. On sort ému de la lecture de ce roman. Il est vrai que présenté par Michel Jeury comme un livre testament, May le monde ouvre plus de portes qu’il n’en referme.



NOTES

[1] Wikipedia : Selon cette théorie (l’univers branaire), notre univers serait situé sur une 3-brane (pour des raisons de simplicité, nous dirons simplement brane). Toutes les Galaxies que nous voyons, toute la lumière qui nous parvient fait partie de cette brane et ne peut en sortir, hormis la gravitation qui elle voit toutes les dimensions de l’espace-temps total. Notre brane, ou plus précisément, l’univers constituant notre brane, flotterait paisiblement dans un super-univers constitué d’immenses dimensions supplémentaires. Cela voudrait donc dire que notre univers fait partie d’un ensemble plus vaste.

[2] Galaxies – nouvelle série no 9.