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Ceci est la transcription française de l’interview réalisée en novembre 2004 aux Utopiales, et diffusée sur la SALLE 101.
La version audio anglaise est disponible sur www.salle101.org ]
Traduction et adaptation à l’écrit, Raoul ABDALOFF.


- Le Cafard cosmique : Avoir créé le personnage d’Elric relève-t-il de la bénédiction ou de la malédiction ?

- Michaël MOORCOCK : Ni l’un ni l’autre. C’est une bénédiction dans la mesure où ma « crédibilité » littéraire en découle, et une malédiction au sens où cela fait de moi un écrivain limité à un seul personnage, ce que je ne suis pas. C’est un processus assez classique, beaucoup d’écrivains sont confrontés au même problème. Si je n’avais pas créé Elric, je n’aurai pas pu écrire des choses plus expérimentales par la suite. C’est une situation comparable à celle d’un réalisateur hollywoodien qui, après un gros blockbuster, peut se permettre de travailler sur des œuvres plus personnelles, plus « indépendantes », mais très probablement moins bien distribuées ensuite. Le plus curieux, c’est que les réalisateurs ont le droit de changer de style, de passer du Western à la Comédie, de la SF au Thriller... Pas les écrivains. Nous sommes supposé nous restreindre à un type de littérature précis.

"Nous étions déterminés à sortir du cadre de la SF... "

CC : « New worlds », si vous n’aviez pas été là ?

- M.M. : Je ne pense pas que cela aurait été pareil. C’est très égocentrique de dire ça, mais il se trouve que j’ai des talents éditoriaux et journalistiques, et ça nous a servi. Nous ne voulions pas faire un magazine sur la SF pour les gens qui lisent de la SF, mais plutôt élargir le propos pour intéresser plus de monde. On a fait des sujets scientifiques, des sujets sur l’art, des sujets sur la fiction « normale » etc. Par essence, notre ligne a surtout été d’échapper aux genres. Nous encouragions les auteurs à ne pas se montrer classiques, nous voulions qu’ils développent leurs propres techniques. Nous ne nous sommes jamais référés au monde SF, mais au monde en général. En parallèle, le magazine est rapidement devenu tendance. Les gens l’achetaient non pour le lire, mais pour être vus avec. Cela dit, vous apprenez à compter sur eux, parce que vous savez que 50% des acheteurs vont lire le magazine en intégralité, et que le reste ne fera que dire que « c’est cool » de l’avoir dans les mains.

Beaucoup de gens de « New worlds » avaient une approche assez vaste du sujet, mais c’est essentiellement BALLARD et moi qui étions déterminés à sortir du cadre de la SF, à faire quelque chose de littéraire, d’accessible à tout le monde. Nous pensions aussi que beaucoup d’écrivains étaient dans notre cas. Et quand ils ont commencé à percer, ils ont évolué vers la littérature générale. Des gens comme Salman RUSHDIE [dont le premier roman relève de la SF], comme Martin AMIS, tous ces gens de l’establishement littéraire britannique actuel ont été influencés par ce que nous faisions [mais il n’y avait pas que nous, bien sûr. Des gens comme Philip K. DICK ont aussi eu une énorme influence]... Notre influence à nous s’exerçait principalement sur la littérature générale, moins sur la SF proprement dite, cette dernière ayant une certaine tendance au conservatisme.

"Une part immense de la littérature anglo-saxonne actuelle vient des techniques de BURROUGHS..."

CC : Pensez-vous qu’on puisse parler de SF britannique, ou l’intégrez-vous dans une sorte de littérature générale plus globale ?

- M.M. : Je pense que les techniques que nous avons développées sont passées dans le « domaine public » littéraire, tout comme celles de BORGES, des écrivains sudaméricains et plus généralement du « réalisme magique ». Nous avons nous-même été influencés par l’existentialisme français, la nouvelle vague au cinéma... C’est assez compliqué, en fait. Il y a eu un mouvement commun dans la littérature générale anglaise, c’est pourquoi je reste sceptique quant à dire que « New worlds » a influencé tout le monde. Mais quoi qu’il en soit, il y a eu un mouvement commun vers ce qu’on pourrait appeler le post-modernisme. Nous nous présentions d’ailleurs comme anti-modernistes, dans le sens où les écrits de James JOYCE, de Virginia WOOLF [bien qu’excellents] ne produisaient pas de technique littéraire capable de décrire nos expériences propres. Des expériences qui proviennent directement de la seconde guerre mondiale. Pour BALLARD, c’est le camp de prisonnier en Chine dans lequel il a vécu alors qu’il était gamin. Pour moi, c’est le Blitz. Nous cherchions une forme de fiction qui décrirait ceci, et nous n’arrivions pas à la trouver. Je soupçonne d’ailleurs pas mal d’auteurs d’être dans le même cas.

En fait, nous n’étions qu’à à la tête d’un courant général et naturel. Aujourd’hui, une part immense de la littérature anglo-saxonne vient directement des techniques de BURROUGHS, de ses idées, de sa méthode... C’est devenu la forme première de fiction. On le voit bien avec les best-sellers populaires d’un côté, Terry PRATCHETT, David EDDINGS->495], la fantasy en général, et Martin AMIS de l’autre côté [par exemple]. Je pense que la révolution [s’il y en a eu une] est arrivée calmement, et que maintenant, c’est la nature même d’un grand nombre de livres de littérature générale de relever du réalisme magique.

Je vais avoir 64 ans, je me dis que je vais bientôt devenir un vieux sage...

CC : Où trouvez-vous le temps de faire tout ce que vous faites ?

- M.M. : Je ne pense pas que je travaille beaucoup. C’est ma femme qui pense ça. C’est dû au fait que je tape très vite...Je n’ai rien appris à l’école à part ça. Mais je ne pense pas « créer » tout le temps. Je mène une vie normale, je lis des bouquins, je m’occupe de mes enfants, de ma maison, de mes chats. Je cherche constamment à éviter le travail, comme tout le monde. Je pense que c’est juste de la chance, je ne sais pas, c’est génétique, peut-être.

CC : En France, il existe deux MOORCOCK : L’un célèbre et l’autre inconnu.

- M.M. : Le travail de ma vie, en quelque sorte, c’est « Byzance 1917 », commencé il y a 20 ans, et dont les différents volumes n’ont pas été publiés en français. En Angleterre, ces livres ont eu un succès critique considérable. Je viens de finir le quatrième. L’ensemble traite du nazisme et de la guerre civile espagnole, mais c’est aussi une comédie... C’était dur de faire ces quatre livres. Ils ont été traduits dans plusieurs pays, mais présentés ensuite comme des romans historiques, et du coup, ils sont passés inaperçus. En Angleterre, heureusement, le public ciblé a suivi.

Dans le quatrième volume, l’action se situe à l’apogée du nazisme. Le personnage principal est un juif antisémite, qui nie sa condition de juif [un phénomène assez commun]. Je n’ai jamais trouvé une histoire [de fiction] qui m’explique l’holocauste de manière satisfaisante. C’est ce que j’ai essayé de faire. Il y a tout un tas de bouquins qui vous font revivre le traumatisme, d’une certaine manière, mais ce n’est pas assez. Je voulais montrer qu’en Europe, d’Est en Ouest, de Roumanie à l’Angleterre, un certain racisme [qui incluait l’antisémitisme] s’était développé pendant les premières années du 20ème siècle, devenant suffisamment fort, suffisamment brutal, suffisamment inconscient pour aboutir à l’holocauste. Ca m’a pris beaucoup de temps, de travail et d’énergie pour finir ce boulot. Aujourd’hui, j’ai vraiment l’impression d’avoir un poids en moins. Je me sens plus libre. J’aurai bientôt 64 ans et je me dis que je vais profiter de ma retraite, devenir un vieux sage...

Comme je le disais, le public a l’air de marcher, ce qui est une grande joie pour moi, dans la mesure où j’ai bossé dessus des années. Je suis aussi curieux de voir ce que ça va donner au sens politique. Le climat politique a évidemment beaucoup changé depuis 20 ans, quand j’ai commencé à écrire cet ensemble, mais les calamités que j’y décris semblent revenir en force aujourd’hui. Dans des formes différentes, certes, mais elles reviennent. C’est difficile de faire un parallèle clair, car mon personnage meurt en 1977, mais c’est assez effrayant de voir comment les mêmes éléments se reproduisent, des années 30 à aujourd’hui. D’autant que tous ces éléments sont connus et analysés... Je pense que les Etats-Unis sont responsables de cette atmosphère générale, de cette ambiance qui malheureusement ne nous lâche pas... Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je me disais que je décrivais des choses disparues, mais quand je l’ai fini, rien n’avait disparu. Tout revenait... Sinon, je travaille également sur un livre qui concerne Mervyn PEAKE.

"Mervyn PEAKE m’a fait une impression immense..."

CC : Mervyn PEAKE. L’une de vos principales influences. Un auteur génial et magnifique, mort trop tôt et globalement peu connu en France [Trois livres publiés et superbement traduits - par André DHÔTEL - aux éditions Phébus : « Titus d’Enfer », « Gormenghast », « Titus Errant »]

- M.M. : Mervyn PEAKE et sa femme Maeve étaient tous deux d’excellents amis, quand j’étais jeune. J’avais lu les livres de Mervyn, et j’ai été frappé. Nous nous sommes ensuite rencontrés, et nous sommes devenus amis très rapidement. Je travaillais dans le journalisme, et j’ai été amené à publier certains de ses travaux. Pour des raisons obscures, il n’était plus publié. Il était encore connu, bien sûr, mais tout simplement plus à la mode. C’était au moment où sa terrible maladie du cerveau commençait à le ronger. J’ai commencé à republier ses œuvres, et surtout à les republier « mieux » que ce qui avait déjà été fait. Certains éditeurs avaient vraiment fait du sale boulot sur ses dernières œuvres, pensant mieux savoir que l’auteur comment traiter le livre. Un ami a moi de « New Worlds », éditeur patient et intelligent, s’est penché sur le manuscrit et l’a entièrement ramené à la vie, virant les coupes sauvages faites par l’éditeur précédent. J’ai sauté sur toutes les occasions possibles pour faire des articles sur Mervyn. J’étais aussi très copain avec ses enfants [Sebastian, Fabian et Clare]. Sebastien, vous ne le savez sans doute pas, connaît bien la France et parle d’ailleurs très bien le français [il est importateur de vin]. C’est lui qui m’a parlé de la traduction d’André DHÔTEL et m’a dit tout le bien qu’il en pensait. Il était très impressionné par ce travail et l’apprécie beaucoup.

A la différence de TOLKIEN, qui ne s’intéressait pas à ses personnages, Mervyn PEAKE m’a fait une impression tout simplement immense. Il s’intéresse justement beaucoup à ses personnages. C’est le centre de son œuvre. Il est sans doute l’écrivain anglais le plus proche de DICKENS, avec des personnages grotesques, mais remarquablement crédibles, avec des motivations précises, des envies, des visions existentielles compliquées... Il y une liste assez célèbre dans mon pays, qui recense les 100 écrivains préférés des Anglais et PEAKE atteint la place 49. Tout son travail est disponible en Angleterre, sauf un, un livre d’illustrations qu’il a fait pour son fils. Ce travail est absolument magnifique. Jean Luc FROMENTAL et moi-même allons « faire » ce livre en français. Nous sommes très enthousiastes à l’idée de proposer ce livre en France pour sa première publication.

CC : Prévue pour quand ?

- M.M. : On y travaille encore. J’écris les textes [des vers comiques, presque certainement] qui accompagneront les splendides illustrations de PEAKE. Le seul souci, c’est la traduction. J’essaie de penser à quelque chose de plus simple pour le traducteur. Mais nous allons faire tout notre possible pour faire un excellent livre. Les dessins sont tellement merveilleux, tellement pleins de vie... Il y a des monstres ridicules et grotesques, des pirates, tellement de choses...C’est un projet formidable pour moi.

J’écris également un livre de souvenirs sur l’époque où j’ai connu Mervyn et Maeve. C’est centré sur leur amour réciproque. Sur la longue lutte de Maeve contre la maladie de Mervyn. C’était vraiment tragique, vraiment dur. Mervyn était un grand homme, il était généreux ; le voir diminuer mentalement peu à peu, puis finir dans un asile, être mal soigné, c’était insupportable. La famille PEAKE en est encore affectée aujourd’hui...

On m’a souvent proposé d’écrire une biographie de PEAKE, mais j’ai toujours refusé. Je préfère écrire sur ma propre vision de PEAKE, sur ce que j’ai éprouvé à son contact. Les biographies [et il y en a beaucoup] disponibles passent à côté de la réalité de sa vie. J’essaie donc de me concentrer sur sa vie, sur ce qu’elle était. C’est un « love work » [intraduisible NDT].

CC : Allez-vous vraiment vous reposer un jour ?

- M.M. : Ca, justement, c’est du repos. C’est reposant de travailler sur l’amour que j’éprouvais pour Mervyn et Maeve... Mais je travaille aussi sur un Comic Book "Elric", pour des américains [DC Comics]. Je suis heureux de la faire, et je pense d’ailleurs en faire d’autres, mais c’est un support nouveau pour moi. Il va falloir que j’apprenne..


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de MOORCOCK Michael [et d'autres critiques]

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