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Minority Report
de Steven Spielberg
[2002]

DVD Fox Pathé Europa 2003 / Version Double DVD

Par Mr.C

Arrêtons les criminels avant qu’ils n’aient commis leur crime... Quand l’obsession sécuritaire devient la première menace aux libertés civiles. Adaptation d’un court texte de Philip K. Dick par la camera visionnaire de Steven Spielberg.


  • Film américain, titre original Minority Report
  • Scénario : Scott FRANK et Jon COHEN
  • Réalisation : Steven SPIELBERG
  • Distribution : Tom CRUISE [John Anderton], Colin FARRELL [Danny Witwer], Max VON SYDOW [Lamar Burgess], Samantha MORTON [Agatha], Kathryn MORRIS [Lara Clarke], Lois SMITH [Dr Iris Hineman], Peter STORMARE [Dr Solomon Eddie]...
  • Photographie : Janusz KAMINSKI
  • Musique : John WILLIAMS
  • Durée : 145 mn

d’après le roman de Philip K. DICK, The Minority Report [1956]


LE SYNOPSIS

En 2054, aux Etats-Unis. Le meurtre a été éradiqué grâce à la mise en place d’un système de prévention expérimental très élaboré : la Pré-Crime est en effet en mesure d’arrêter les criminels avant qu’ils ne commettent leur crime. Elle s’appuie pour cela sur les visions de trois extra-lucides capables de prévoir l’avenir.
L’homme qui dirige Pré-Crime s’appelle John Anderton. C’est un flic volontariste et énergique, qui ne vit que pour son travail. Mais Anderton a une face cachée : depuis que son jeune garçon de 6 ans a été enlevé, il y a quelques années, sa vie a basculé, son couple explosé. Il ne survit qu’en ressassant ses souvenirs et en se droguant.

Les ennuis commencent lorsqu’un envoyé du ministère de la Justice plutôt retord, Danny Witwer, est dépêché auprès de la Pré-Crime pour tirer le bilan du système et en débusquer les éventuelles failles - avant de le péréniser.
Le pire arrive lorsque les trois extra-lucides font la prédiction qu’Anderton lui-même va commettre un meurtre dans les 36 heures ! Celui-ci doit alors se battre contre ses propres hommes pour sauver sa peau et comprendre comment la Pré-Crime a pu faire une telle erreur... si d’erreur il s’agit.


L’ADAPTATION

La nouvelle The Minority Report de Philip K. DICK n’est pas vraiment un chef-d’œuvre. Elle recèle l’idée maîtresse, celle d’une police qui s’appuie sur des extra-lucides pour arrêter les criminels avant qu’ils n’aient fait quoi que ce soit, mais l’intrigue est confuse, le personnage d’Anderton presque antipathique, et la conclusion abrupte.
L’adaptation développe les thématiques en germe dans la nouvelle et enrichie le propos. Une fois n’est pas coûtume, surtout concernant une adaptation de Philip K. DICK, on peut estimer que le film est meilleur que la nouvelle.


Pourtant, c’était mal parti : à l’origine, les studios américains avaient décidé que la nouvelle serait adaptée de façon à devenir la suite du film Total Recall de Paul VERHOEVEN, qui était déjà une adaptation d’une nouvelle de DICK.
La raison de ce choix étrange ? Le marketing. Total Recall avait obtenu un très beau auprès du public, les studios voulaient profiter de cette "effet de marque".
Du coup, les scénaristes Ronald SHUSETT, Gary GOLDMAN rejoints par Robert GOETHALS, ont relocalisé l’intrigue sur Mars ! Et les précogs devenaient le résultat de mutation dûes à l’atmosphère martienne [pourquoi aller chercher plus loin ?].
Le projet a ensuite été annulé mais les scénaristes, détenteurs des droits, ont réécrit le scénario en ôtant toute référence à Total Recall. Enfin, en 1997, le scénario a été totalement réimaginé par Jon COHEN.

Tom CRUISE ayant adoré la nouvelle de DICK, il convainc SPIELBERG de se lancer sur le projet, qui sera une co-production entre leur compagnies respectives, celle de Jan DE BONT et la 20th Century Fox. Retenu sur le tournage de Mission Impossible II, Tom CRUISE s’est fait attendre, ce qui a permis une nouvelle réécriture du scénario avec l’intervention cette fois de Scott FRANK.

Il y a de nombreuses différences entre le film et la nouvelle :

  • La Pré-Crime, qui est une branche gouvernementale basée à New-York dans la nouvelle, est devenu un département de la police de Washington dans le film. Tom CRUISE incarne un John Anderton qui a rejoint le Pré-Crime après le kidnapping de son fils, épisode qui n’existe pas chez P.K. DICK. Et son ex-femme s’appelle Lara au lieu de Lisa dans la nouvelle.
  • Les précogs du livre sont beaucoup moins lisses que ceux du film : prénommés Mike, Donna et Jerry, ils sont nés avec des malformations, et un certain retard mental. Leurs prédictions sont extrapolées à partir de leurs balbutiements.
    Dans l’adaptation, ils se nomment Agatha, Dashiell et Arthur [en hommage aux écrivains de romans policiers Agatha CHRISTIE, Dashiell HAMMET et Arthur Conan DOYLE], et sont admirés et veillés précieusement par les policiers de la Pré-Crime. C’est parce qu’ils sont nés de parents toxicomanes qu’une mutation leur a donné des dons de préscience. Un ordinateur analyse leurs visions et s’alarme lorsque les trois précogs coïncident sur un événement futur.
  • À l’origine, la victime prédite d’Anderton est le général Leopold Kaplan, un opposant au projet Pré-Crime, nostalgique de la puissance perdue de l’armée. Au final, Anderton tue Kaplan pour éviter la destruction de Pré-Crime. Dans le film, la victime prédite d’Anderton est Leo Crow, un homme payé pour jouer le rôle du ravisseur du fils d’Anderton. Il se suicide, tout comme Burgess, le chef du projet Pré-Crime, qui était à l’origine de la machination. En conséquence, le projet Pré-Crime est stoppé.
  • A la fin de la nouvelle, DICK imaginait que John et Lisa s’envolent vers une colonie spatiale. Le film marque également leur réconciliation mais en soulignant l’attente d’un second enfant, happy end hollywoodien rose-bonbon propre à donner le sentiment que le traumatisme de la disparition du premier enfant a été surmonté.

UNE DYSTOPIE RÉALISTE

En 1999, pendant la préparation du film, Steven SPIELBERG a rassemblé une quinzaine de spécialistes en technologie, environnement, lutte contre le crime, médecine, santé, transports et informatique, lors d’une sorte de brainstorming géant : il leur a demandé de décrire au mieux ce que serait notre futur proche.

SPIELBERG a ainsi convié dans un hôtel de Santa Monica des scientifiques du M.I.T. tels que John UNDERKOFFLER mais également des urbanistes, des architectes, designers comme Harald BELKER [1], des inventeurs ou des écrivains tels que l’auteur de Generation X, Douglas COUPLAND. La direction suivie par ce think tank est simple : extrapoler les tendances actuelles de notre société en les poussant à leur aboutissement le plus logique.

Résultat : SPIELBERG met en image une cité futuriste truffée de trouvailles technologiques imaginatives mais a priori plausibles, dont une bonne part est sécuritaire. L’ensemble pourrait faire passer le Milipol pour un jardin d’enfants.

  • Washington DC reste identifiable, mais se retrouve parcourue par de spectaculaires autoroutes magnétiques. Ce système mag-lev dont nous maîtrons déjà la technologie, semble effectivement une solution idéale pour limiter tout à la fois les accidents de la route, les embouteillages et la pollution atmosphérique.
  • Belles idées que ces sick sticks, ces "bâtons qui font vomir", matraques paralysante dont les forces de l’ordre peuvent user sans danger puisqu’elle se contente de faire regurgiter son dernier repas à la cible. Un ministre de l’intérieur sarkozyste trouverait sans doute qu’il y a là une idée à creuser : au moins, avec le sick stick, les bavures ne seront plus du côté de la police... On en est déjà plus très loin avec les tasers qui équipent actuellement de plus en plus dfe forces de police.
  • Gadgets mais plausibles également : les paquets de céréales à hologrammes tonitruants qui s’animent dès qu’on se sert un petit-déjeuner, le journal au papier-écran, les vidéos-hologrammes, les sacs à dos à réaction des policiers...
  • et puisque la sécurité est l’obsession du XXIème siècle, il semble probable que les scans rétiniens se soient effectivement généralisés et même étendus à des applications commerciales. Les boutiques de 2054 poussent donc la logique jusqu’à identifier chaque client, pour l’apostropher ensuite par son nom et lui proposer, via une souriante hôtesse holographique, un produit adapté à ses précédents achats.

Cependant ce discours sur les menaces d’un futur tout-totalitaire n’est qu’une facette de ce film, qui reste pour bonne partie un film d’action. Tom CRUISE oblige, les poursuites, cascades et baston générale abondent. Mais c’est toujours dans un cadre "futuriste" : Anderton joue à Tarzan sur les véhicules mag-lev pour fuir la police ou tente d’échapper à Danny Witwer dans une usine d’assemblage automobile ultra-moderne. Ces scènes, au-delà du spectacle, ont un sens clair : ce futur est carcéral, la liberté s’acquiert en sortant des rails, mais essayer d’échapper au système est dangereux.

Les séquences qui se déroule dans ce futur sécuritaire cyberpropre sont travaillées dans ses couleurs bleutés très constrastées qui leur donnent un aspect glacial. Cet étalonnage vidéo est devenu une marque de fabrique classique désormais au cinéma quand il s’agit de faire ressortir l’atmosphère menaçante d’un avenir où la technologie est essentiellement utilisée au service du "maintien de l’ordre".

Par contraste, le Washington DC de Miniority Report possède également des quartiers déshérités où la liberté est plus étendue parce que la technologie n’y est pas encore omni-présente. C’est le cas de l’appartement glauque et délabré où est réalisé la transplantation des yeux d’Anderton par un chirurgien russe qui tient plus du marginal alcoolisé que de la sommité clinique.


L’ŒIL

L’élément visuel déterminant du film est l’œil. SPIELBERG a réussi à décliner, à travers ce parti pris, les trois grands thématiques du film : l’identité, le destin et la liberté.

Dans l’univers bâti par les scénaristes, ce sont des scanners optiques qui identifient les individus, mettant au rencards les empreintes palmaires d’aujourd’hui. L’œil dans cette société de 2054 est une sorte de code-barre personnel. Œil = identité.
C’est pour cette raison que, pendant sa cavale, pour enquêter sans être repéré par les scanners automatiques qui truffent la ville, Anderton est obligé de changer littéralement ses deux yeux.
La séquence où ils se fait transplanter des yeux de contrebande est l’occasion d’une citation du Orange Mécanique de Stanley KUBRICK [2], Tom CRUISE se retrouvant affublé de broches métalliques qui lui maintiennent les yeux grands ouverts, comme l’ultraviolent Alexandre Burgess. [On remarquera un autre clin d’oeil : le personnage incarné par Max VON SYDOW s’appelle Lamar Burgess].

Cette image de l’œil a une deuxième lecture : Œil = vision, et donc pré-vision. Les précogs "voient" l’avenir. Leurs "visions" sont d’ailleurs projeté sur le plafond du dôme où ils sont allongés. Le premier plan des précogs est d’ailleurs un très gros plan de l’œil d’Agatha.
Ce plan est également une citation de Stanley KUBRICK puisqu’il est identique à l’œil du écarquillé cosmonaute dans 2001, l’odyssée de l’espace.
Les images que voient les précogs anticipent le futur : elles sont données pour vraies - alors que justement tout l’enjeu du film sera de les mettre en doute. Il y a là une occasion de soulever le rôle de l’image dans la société moderne, ce qui n’est pas sans ironie face à un film qui compte plus de 450 plans d’effets spéciaux, c-a-d images "fausses".
De ce point de vue, Anderton peut être interprété comme une victime des images : dans la première séquence du film, il jongle avec la profusion des "visions précogs", comme saoûlé par leur richesse ; de retour chez lui, il visionne des images de son fils au temps du bonheur, tout en se droguant, un peu comme si l’image et la drogue avaient sur lui le même effet apaisant et abrutissant. Puis ce sont les images qui le piègent en le désignant comme un criminel futur.
Il ne doit son salut, en fin de compte, qu’au sacrifice de ses yeux : il lui a fallu, littéralement, changer de regard et "voir" les images autrement.

Enfin l’œil peut aussi être porteur d’un troisième thème : Œil = surveillance. On retrouve là une mise en image de la thématique sécuritare du film. En épiant les individus dans leur vie de tous les jours, en enregistrant leur allées et venues via les scans rétiniens automatisés, l’œil joue le rôle du Big Brother.
D’ailleurs, lorsque les policiers de la Précrime sont à la recherche de Anderton, ils détectent et identifient toutes les présences humaines d’un bâtiment au moyen d’un bataillon d’araignées électroniques, qui ne sont rien d’autre que des yeux pourvu de pattes.


DESTINÉE <> LIBERTÉ

Est-il réellement souhaitable que notre société poursuivent un idéal du zéro-crime ? C’est la question de fond posée par le film qui, sous ses dehors de blockbuster spectaculaire, met en image un raisonnement alarmiste sur les dérives du tout-sécuritaire.

Précrime semble de prime abord une avancée indiscutable, démontrée par le résultat, à savoir la chute des statistiques de la criminalité explicitée par le personnage de Lamar Burgess, le supérieur d’Anderton. Mais le personnage de Danny Witwer, l’envoyé du ministère de la Justice, est là pour soulever la question de l’éthique : est-il juste d’arrêter des hommes qui, en réalité, n’ont encore rien fait ? Comment être certain qu’ils allaient effectivement passer à l’acte ? Philosophiquement, on pourrait estimer que cela ne signifie que nous ne sommes tous que des marionnettes entre les mains du destin, que nos actes sont écrits à l’avance, que notre liberté est illusoire...
L’existence des précogs et de Précrime n’est donc pas forcément une bonne nouvelle pour l’homme : c’est la bonne vieille opposition entre déterminisme et libre-arbitre.

Le film met d’ailleurs en scène, pour les "criminels-en-puissance", une peine explicitement inhumaine, comme pour souligner que le réalisateur voudrait que l’on ressente pour eux de la "sympathie" - ou au moins, de la compassion. Cette scène montre en effet une sorte de cyberprison où les condamnés sont internés sous camisole physique et psychique, objétisés dans des silos électroniques sous-terrains, comme autant d’ogives qui n’auraient jamais explosé. Ils sont condamné à la non-vie pour avoir eu des intentions criminelles.

Même si, finallement, l’on admettait que Pré-Crime fonctionne convenablement, serions-nous prêts à renoncer à une part de nos libertés pour le rendre possible ? C’est en réalité la question, très concrète, qui se pose aujourd’hui à nos sociétés lorsqu’entrent en opposition les libertés individuelles d’un côté, et de l’autre le fichage informatique, la généralisation de la vidéo-surveillance, le survol des cités par des drônes automatiques, le pistage par puces électroniques... ou les tests ADN.


Pour toutes les images copyright © 2002 Dreamworks Pictures


COMMANDER

C’est tout l’intérêt de Minority Report d’avoir bâti un monde cohérent, basé sur l’obsession de la sécurité, et de nous en donner à voir les multiples limites.
Oui, le mag-lev est propre et sûr, et il se conduit tout seul... mais il peut aussi permettre à la police de vous conduire directement en prison alors même qu’il y a erreur judiciaire.
Oui, le fichage par scan occulaire localise instantanément n’importe quel criminel... il permet aussi d’arrêter rapidement un innocent.
Oui, un système qui permettrait d’arrêter les criminels avant qu’ils n’aient commis leur crime serait formidable. Mais comment s’assurer de sa fiabilité totale ? Comment éviter qu’il ne soit détourné ?
A tous ceux qui considèrent que seuls les gens "qui ont quelque chose à se reprocher" s’opposent à la généralisation de la vidéo-surveillance, il faut rappeler que ces technologies sécuritaires sont toutes à double-tranchant - car qui dit que celui qui les contrôle sera toujours animé de bons sentiments ? Et depuis quand la police est-elle infaillible ?



Mr.C


NOTES

[1] Harald BELKER a dessiné des automobiles pour Porsche et Mercedes, notamment une des versions de la Smart. En 1996, il a commencé à travailler au service de Hollywood, designant une Batmobile pour Batman et Robin, et d’autres bidouilles pour Inspector Gadget et Armageddon.

[2] Il faut savoir que SPIELBERG était très proche de KUBRICK, décédé quelques temps plus tôt, et qu’il avait du coup réalisé à sa place son dernier projet, A.I. : Intelligence Artificielle.