Missoula, Montana. Siège du comté de Missoula. 70 000 habitants. 3 000 pieds d’altitude. David Lynch y est né. James Crumley y est mort. Jason Lutes y a passé la plus grande partie de sa vie.

James Crumley – « J’ignore pourquoi il y a autant d’écrivains dans cette ville. (…) Elle est située dans un ancien lac, et les écrivains aiment les endroits morts et puants. »

TWIN PEAKS, LE PASSAGE

Dans la géographie lynchéenne, Twin Peaks est une exception excentrée, une banlieue lointaine aux banlieues angelines où se déroulent d’ordinaire ses fictions papillonnantes : autoroutes nocturnes, corrals au cœur du Mohave, pavillons idéaux reproduits à l’infini, villas verre et béton perchées sur les hauteurs. Le lieu commun de David Lynch n’a ni dedans ni dehors, il se traverse sans rupture. C’est un décor dépliable, le recto et le verso en continuité. Des sites aussi bien physiques que mentaux, ressentis tout autant que rêvés : une chambre obscure qui s’abouche à un songe, un quartier nocturne qui colonise la psyché, un panorama qui se change en carte postale. La route de Wild at Heart et de Lost Highway, le cinéma de Mulholland Drive et d’Inland Empire

À Twin Peaks, rien de tout cela. Nous avons un endroit, un envers. Un ici et un ailleurs. La bourgade. L’immense forêt qui l’entoure. Entre les deux, la frontière est tirée, nette, délimitant la culture du cauchemar. C’est sur cette ligne qu’a lieu le show.

Cooper – « Harry, I have no idea where this will lead us, but I have a definite feeling it will be a place both wonderful and strange. »

Spectateurs comme personnages ont une conscience aigue d’une démarcation que l’on ne cesse de franchir. Et chacun des habitants de Twin Peaks se positionne face à elle. Pour la contempler et la commenter, la transgresser, la donner à voir.

Que Twin Peaks soit un reflet de Missoula, nombre de ressemblances géographiques et démographiques l’attestent, au-delà de la biographie de Lynch. Plus précisément, cette ville fictive est la Missoula happy days de l’enfance du cinéaste. Une cité des Rocheuses, à la frontière de l’État voisin, à quelques pas du Canada, excentrée, pétrie de grand Ouest. On y pêche la truite à la mouche, s’y confronte à la nature grandiose puis, à la nuit tombée, on rejoint un dîner pastel aux banquettes similicuir, dont les néons brillent rose sur l’asphalte humide. Si l’une est la copie de l’autre, elle est aussi sa sœur jumelle : Missoula est un des rares lieux réels à continuer d’exister dans l’univers de Twin Peaks. C’est de Missoula qu’arrive Madeleine Ferguson, cousine et clone de Laura Palmer. Et c’est de la ressemblance de Maddy, de son identification possible avec la victime, que la bourgade accouche de la vérité du meurtre. Que la série résout sa tension narrative.

Los Angeles est une ville adulte chez David Lynch. Twin Peaks un lieu de l’enfance. Au pays du temps passé, la dynamique y est double. Pour ceux qui y ont grandi et que leurs jeunes années poursuivent, elle est vecteur de hantise et d’obsession. Le seul endroit où l’oubli est impossible. Ceux-là cherchent alors à s’en évader, par les ténèbres de la forêt, par la drogue et la mort. Les adolescents de Twin Peaks sont comme absents de la communauté bienveillante. Ils glissent, hors de portée des adultes, guidés uniquement par leurs songes et leurs impulsions. Et puis il y a Cooper, il y a Gordon Cole, il y a David Lynch lui-même, pour qui ce havre anhistorique est source de régénération. À ceux qui viennent du dehors, l’illud tempus de Twin Peaks offre un sursis aux hantises passées et rend possible la confrontation avec les démons intimes. Mais que l’on s’y installe ou qu’on la quitte, la ville n’est pas un endroit où l’on peut demeurer. C’est avant tout un lieu de métamorphose intime, un lieu de rupture. On se doit d’y passer, d’y être passé.

Il est remarquable que Twin Peaks soit, par ailleurs, la série fondatrice d’une forme audiovisuelle nouvelle, respectueuse à la fois des héritages du soap opera (le lieu comme milieu et métonymie de la série) et novatrice sur le plan du récit, la rendant impossible à visionner par fragments, ou dans le désordre. Lynch et Frost inventent le temps long télévisuel. Un récit, pour la première fois, plus lent que sa diffusion : en une semaine l’histoire n’avance que d’une vingtaine d’heures. Sa densité en fait un idéal objet-vidéo, un long-métrage en feuilleton de plus de vingt heures. Enfin, Twin Peaks introduit à la télévision un fantastique onirique sans disruption du réel, source d’inspiration et de fascination chez nombre de scénaristes des décennies suivantes. En termes de medium, c’est encore un passage. Twin Peaks ne détourne pas le soap, elle le métamorphose, faisant naître au sein d’une forme balbutiante un genre de récit plus vaste, celui de la série télé des années 2000.

Lynch a bouturé un Missoula fantasmatique sur l’inconscient de ses spectateurs et, plus jamais, la fiction télé ne sera comme avant. De sorte que découvrir cette série aujourd’hui, après dix ans d’HBO, peut faire l’effet d’enfin rentrer à la maison. Nous connaissons tous Twin Peaks, parce que c’est là que nous avons grandi. C’est là que nous retournons quand nous rêvons.

[Après vingt ans d’incurie, Twin Peaks est sorti tout entier en DVD, avec un son et une image incroyable pour les vétérans des VHS interdites-à-la-location ou des DivX pirates sous-titrés-en-danois. Trois coffrets dispos, pas chers, chez TF1 vidéo.]


MERIWETHER, ANTI-VIETNAM

James Crumley est né en 1939 à Three Rivers, au Texas. Il s’est installé à Missoula en 1966. C’est là qu’il a lutté contre chacun de ses romans. Là qu’il est mort en septembre 2008.

Il y a trois lieux fondateurs de la géographie de Crumley. Le Texas de l’ouest, non loin de la frontière mexicaine. Meriwether, un autre hétéronyme de Missoula. Et puis l’Asie du sud-est, où Jim a vécu l’expérience fondatrice : la découverte des romans russes et de l’horreur de la guerre.

Sa carrière commence de façon classique avec des nouvelles post-hemingwayenne et un premier roman en blanche, témoignage terrifiant, conradien, sur le Vietnam.
Un pour marquer la cadence, publié aux États-Unis en 1969, est sans doute un des livres de guerre les plus intrigants sur ce conflit particulier, et la violence en général. Krummel, le héros, double à peine déguisé de l’auteur, y tient des discours d’une grande ambigüité sur l’héroïsme, la peur, la fascination que la mort engendre. Cadence est l’unique roman « litt gén » de son auteur. Il ne connaîtra aucune postérité, malgré un accueil critique enthousiaste.
Crumley est rentré au pays. Il a installé son camp de base à Missoula pour rayonner dans des universités de ci, de là. Et s’est lancé dans le polar US, à la suite de ses deux héros baladeurs : Milo Milodragovitch et C. W. Sughrue.

L’air de rien, l’œuvre complète de James Crumley est d’une grande cohérence, qui suit un fil unique sur sept romans et quelques nouvelles, qui traverse, en même temps que son auteur les trente dernières années du XXe siècle. Milo et Sughrue vieillissent et souffrent, ils perdent leurs cheveux, leurs illusions. Comme leur créateur, également, ils échouent à contenir le passé, à oublier d’où ils viennent, à aimer et à vivre simplement. Dans le même temps, l’Amérique s’enlise, trébuche sur les années 1970, s’échoue dans le désert des eighties. Ses mythes se détricotent sous les assauts des yuppies, des narcotrafiquants, des politiciens peu scrupuleux, des crapules en tout genres, avant de mourir, embaumée, dans les ronrons de l’air conditionné de la fin du siècle dernier.

S’il ne fallait en garder que trois, Crumley cite Durrel, Dostoïevski et Malcolm Lowry. Figures tutélaires qui planant au-dessus d’une fresque moins polar qu’historique, moins réaliste qu’expressionniste. On ouvre à Meriwether, Montana, la Missoula idéale, au début des années 1970. Un archétype de l’Ouest sauvage, de la cité-village et du rêve américain bon enfant.
Milo, le héros positif, en est le fils naturel. Il attend d’hériter d’une fortune considérable, de terres immenses spoliées aux indiens. Il passera trois tomes dans cet espoir, celui de pouvoir, dans un futur de plus en plus proche, se changer en authentique montanais. D’entrer en possession d’un lopin de rêve américain. Entre temps, le temps aura passé et tout aura suri. Sughrue est un ancien collègue de Milo. C’est aussi son pendant sombre. Comme Crumley, il est origine du Sud. Comme lui, il vit au Montana comme un étranger. Plus que son acolyte la Corée, il a mal digéré le Vietnam, et une grande partie de son activité consiste à canaliser ses cauchemars, à taire ses obsessions. Sughrue est violent et déteste ça.

L’opposition Milo/Sughrue est une dichotomie de façade. Dans le premier tiers du premier livre, le gentil Milo tue un importun à bout portant. Et quand vient l’heure de récupérer l’héritage piraté, les deux s’associent dans une enquête qui tourne au boudin frais. Il est alors évident qu’il n’y a pas de rupture entre ces personnages, entre celui qui est né au Paradis mais s’en sait pour toujours spolié et celui qui passe ses nuits à rêver de l’Enfer. Plus ils avancent en âge, plus leurs destins vont aller en se confondant, hantés par un Texas impitoyable, par l’impossible altérité d’un Mexique frontalier, et par ce que le conflit vietnamien à fait en secret aux individus, à la société, aux institutions.

C. W. Sughrue – Ma citation préférée, une phrase de Jon Szarkowski : « Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, pire, elles ne l’ont jamais été.  » Tous les mythes parlent de nostalgie, mais rares sont ceux qui ont la décence de se moquer d’eux-mêmes.

L’œuvre de Crumley est narquoise et sombre. Elle va en s’obscurcissant. Au fil du temps, Meriwether s’éloigne géographiquement, devenant un havre d’innocence auquel les héros aspirent à pouvoir retourner. Il se change en mythe, pays du bon vieux temps, bâti sur la nostalgie d’une chose qui n’a jamais été.

Le vieux Jim a manqué de crever en écrivant le dernier volume des errances de Sughrue, Folie douce. Et, même s’il avait vécu pour un Milo de plus, ce livre boucle de façon admirable et terrible la saga de sa vie. Après avoir été torturé sous LSD – sans doute une des plus affreuses scènes fantasmatiques du polar américain – C. W. se voit donner l’occasion de revenir brièvement au Montana. Un retour au pays dans la neige et le gel, l’âme et le corps en vrac, pour découvrir au fond d’une grange, que le mal est parvenu jusque là. Qu’il n’existe plus, désormais, aucun abri sur cette terre.
Depuis le tome précédent, Milo a quitté la scène. Il ne reste aucun espoir. Les cauchemars, le Vietnam, ont fini par gagner.

[En plus de sa saga noire, James Crumley a écrit Un pour marquer la cadence (Folio) ainsi que deux excellents recueils de nouvelles : Putes (Rivages/noir, super trad, ce qui est rare dans une œuvre allègrement massacrée par la VF) et Le Bandit mexicain et le Cochon (Folio policier). Les polars ont été édités en vrac par 10/18, puis par Folio policier. Il vaut mieux les lire dans l’ordre chronologique, soit : Fausse piste (Milo), Le Dernier Baiser (Sughrue), La Danse de l’ours (M), Le Canard siffleur mexicain (S), Les Serpents de la frontière (M+S), La Contrée finale (M) et Folie douce (S).]


BERLIN, LIGNES CLAIRES

Chez Jason Lutes, Missoula n’est pas un lieu – refuge de l’espoir, temps passé que la nature dissimule – mais une idée, une structure. Il est la ville américaine générique, provinciale et modeste, avec son centre réellement nulle part, ses avenues en forme de routes, ses commerces-parkings et ses échangeurs autoroutiers.

Sa première BD, Jar of Fools (Double fond en français), est une exploration de ce décor un peu pouilleux, cet entre-deux de l’urbanisme moderne, sans identité, sans âme. Contrairement à Twin Peaks ou à Meriwether, ce Missoula-là n’est pas un symbole, et ne propose rien de plus que la somme de ses parties. Un chaos de murs, de câbles électriques, de rues, de signes. Des traits, pour relier ou séparer les êtres humains, dont la concentration et la proximité, les interrelations, créent la cité véritable.

La ville est le sujet central chez Lutes. Une ville vidée d’identité propre, de constructions mythiques ou historiques. Après la cité postindustrielle américaine, c’est au Berlin des années 1930 qu’il a choisi de se frotter – et ce bien qu’il ne parle pas allemand, qu’il n’y ait séjourné qu’une dizaine de jours, il y a longtemps. Les deux premiers volumes de sa trilogie l’ont occupé quinze ans. Travail de fourmi pour montrer, en coupe, la fourmilière. Et ce Berlin passé, lointain, signifiant, n’est pas si loin que ça de la Missoula anonyme de Jar of Fools. Il est la ville lutséenne. Une foule d’être de papiers, reliés par des traits. Limites de territoires. Écritures. Marquages au sol. Lignes téléphoniques.

Al Flosso – « Regarde-moi cette merde. Y’en a partout autour de nous. T’as jamais remarqué, Eddie ? Comme un filet tendu sur nous. De plus en plus serré. »

Des trois grands auteurs de la BD US actuelle (je le compte avec Daniel Clowes et avec Chris Ware), c’est Lutes qui me semble tirer le medium vers sa forme la plus spécifique. Clowes est un écrivain incroyable, un littérateur de premier plan. Ware un plasticien maniaque, doublé d’un grand théoricien des arts visuels. Mais Jason Lutes, plus discrètement encore, enfonce le clou d’une BD porteuse de narration unique, sans équivalent dans aucune une autre technique.

Son style graphique est la ligne claire franco-belge, plus pure chez lui que chez beaucoup de tenants européens du mouvement. Dès ses premières œuvres, il n’y a pas un trait sans signification, rendant le tracé-même porteur de récit. Les planches de Lutes sont sans perte, parce qu’il n’illustre pas et ne commente jamais : il donne à voir et à comprendre.
Technique d’autant plus remarquable que, maîtrisée, elle avance sans les oripeaux du beau ou du à-la-mode. Une simplicité de façade, pour un résultat d’une richesse et d’une minutie affolante.

Sa ville est faite d’hommes faits de traits. De récits intimes, de rêves. Visages et corps sur fonds de briques : on explore la continuité entre individus et environnement, les frictions des classes, les luttes d’aspirations, de pulsions, la teneur des liens affectifs ou sexuels.
Il n’y a pas d’archétype dans l’œuvre de Jason Lutes, pas d’idée préconçue ni de démonstration, pas de morale. Avec de l’encre noire sur du papier blanc, il déplie, très délicatement, ce qui fait la vie des êtres humains en société. Et, ce faisant, il étend aussi loin que vont ses bras, le champ de la bande dessinée.
Tout seul dans sa petite maison de Missoula, au rythme de sept ans par album, ce que le gaillard est en train de tracer ressemble, par bien des aspects, au boulot bouclé par les créateurs de The Wire. Baltimore, Berlin ou Missoula : représenter la ville comme communauté d’êtres vivants inter-reliés, comme narration permanente.

Dans Réinventer la bande dessinée, Scott Mac Cloud décortiquait deux planches de Jar of Fools. Il les prenait en exemple pour démontrer la nature spécifique du medium BD, son irréductibilité à une fusion de littérature et d’arts plastiques. Cela se passait au début de la carrière de Lutes. Jason a, depuis, pris du gallon et de l’aisance. Son travail défriche les terres inexplorées, caractéristique de l’artiste majeur, simplement.

[Double fond et les deux premiers tomes de Berlin ont été publiés en français par Delcourt (Drawn and quarterly pour la VO). De Lutes, on peut aussi lire The Fall (L’Automne) sur un scénar d’Ed Brubaker au Seuil, et Houdini (chez CCS, non-traduit) avec dessins de Nick Bertozzi. Sans être honteuses, ces bédés en collaboration me paraisse rendre évidente l’intrication texte et dessin dans les créations 100% lutséenne.]


Léo Henry