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Publié le 02/05/2010

Monstre
[une enfance]

de Frédéric Jaccaud

ÉD. CALMANN-LÉVY / INTERSTICES, MARS 2010

Par Nathrakh

Juin 1986 : de jeunes enfants s’ennuient dans la chaleur de l’été, cherchent quelque jeu innocent pour combler leur désarroi. 2048 : un vieil homme incarcéré dans un établissement aux motivations troubles doit écrire sa vie, son enfance, tout ce qui peut permettre de comprendre les meurtres qu’il a commis dans son passé. Deux recherches, l’une naïve, l’autre sordide, révèlent peu à peu une tragédie commune et la folie d’un homme.


Cet homme, c’est Thomas B., seul dans sa chambre dont la fenêtre lui montre un futur grisâtre, où des nuées d’insectes se disputent le ciel et où la vie humaine semble en voie d’extinction. Il ne sait pas où il se trouve, ni pourquoi. Il est sommé par Mme Crab, « psychiatre » (sans l’aspect thérapeutique) chargée de son cas, de lui narrer son existence passée, ce qui l’a mené à tuer de nombreuses femmes avec cruauté et méthode. Ce passé, de toutes façons, est la seule chose qu’il puisse véritablement vivre, ne comprenant pas ce futur où on l’a apparemment transporté de force. Alors il écrit, il recrée avec une nostalgie douloureuse son enfance. Il observe le ciel. Il se rappelle ses jeux (de rôle, vidéo), les années 1980, les magazines pornographiques, les livres, ceux dont il était le héros, ceux racontant les mythes d’un passé plus lointain encore. Il se rappelle sa relation avec son frère Raymond, d’abord amicale, puis peu à peu hostile. Son frère grandit ; Thomas, lui, demeure un enfant, il veut continuer à vivre le jeu de rôle permanent qu’il s’était constitué avec Raymond, avec ses châteaux, ses combats, sa princesse à défendre (leur mère, prostituée à ses heures pour qu’ils puissent manger à leur faim). Le mythe, l’imagination, domine sa réalité – le reste, bien que de plus en plus pressant, semble demeurer aux marges.

La grande force de Monstre [une enfance] est bien là, dans sa construction narrative et dans cette contamination, certes classique, de la réalité par le mythe, qu’il soit populaire (les jeux de rôle) ou littéraire (les mythes médiévaux), les deux se nourrissant l’un l’autre. Thomas est possédé par un monde qu’il ne veut pas quitter, effrayé par l’indifférence de son frère et par une réalité qui ne veut pas l’accueillir. Les autres enfants lui sont hostiles, et très jeune, il doit fréquenter « l’école spécialisée », fréquentée par de jeunes handicapés, les seuls qui vont le respecter ; c’est aussi là que ses premiers actes de perversion ont lieu. Mêlé à ce récit de l’enfance, celui de la vieillesse montre l’impuissance d’un homme devant un monde totalement étranger. Ce monde cherche toutefois à le connaître, à le « comprendre », mais le dialogue, s’il a jamais eu lieu, tourne rapidement court. Il fait la rencontre, dans l’établissement, d’autres individus dans son même cas de figure : ils vont lui donner l’illusion d’un échappatoire, un sentiment temporaire d’une certaine puissance. Le mélange de ces deux trames, entrecoupées de noms de femmes laissés, temporairement, à l’interrogation du lecteur, permet le dévoilement subtil des réalités de la vie de Thomas, enfant et vieillard, de son imaginaire, de son lien impossible avec l’humanité.

Cette construction narrative est alliée à une langue elle aussi très maîtrisée, maintenant une forte tension dans la construction d’images et de scènes puissantes, par leur violence perverse et leur intensité langagière. Toutefois, c’est dans son caractère formel que Monstre [une enfance] pêche, non pas par échec, mais, paradoxalement, par timidité. Car Monstre [une enfance] n’est pas, en lui-même, un livre « monstrueux ». Il hésite entre densité et ampleur. Il esquisse une recherche formelle qui aurait pu aller beaucoup plus loin et, finalement, n’offre qu’un récit maîtrisé, sans lâcher une bride présente on ne sait pourquoi. Exemple de cette longue phrase où Thomas exprime sa fascination pour une icône pornographique, interrompant le cours du récit montrant la peur de Thomas de voir cette fascination découverte par ses petits camarades. On a là l’exemple d’un flot langagier qui se trouvera rapidement tari, et l’on retrouve ensuite le cours classique du récit. Une telle intensité langagière ne se retrouve que ponctuellement, lors de certaines scènes, et l’on se met à imaginer une œuvre qui aurait affranchi ses propres limites, posées par une volonté narratrice. De même, Monstre [une enfance] tente par instants d’atteindre une plus grande abstraction, comme ce chapitre où la vie humaine rejoint celle du ver, condamné à manger la terre, à y progresser pour trouver, vainement, une sortie. Là encore, la langue semble se libérer des limites posées par la structure narrative de Monstre [une enfance], mais elle ne se voit pas attribuée le cadre et l’ampleur qu’elle aurait méritée pour se déployer, et cette abstraction ne se réalise qu’à certains moments, comme une possibilité qui attendrait de naître et qui, finalement, se fane. Cela pose d’autant plus problème lorsque l’univers littéraire créé dans l’œuvre ne réalise pas non plus sa pleine potentialité du fait de ce manque d’ampleur : ainsi, la recréation de l’ambiance des années 1980, de l’atmosphère culturelle dans laquelle Thomas grandit, lorsqu’elle n’est pas liée directement à la confusion entre mythe et réalité, paraît ratée, car trop rapidement esquissée. Quelques références culturelles sont placées, mais seules celles aux différents jeux pratiqués par les enfants ont une importance et permettent à Monstre [une enfance] de vivre réellement, de nourrir son imaginaire et son travail formel.


Monstre [une enfance] offre ainsi beaucoup de pistes intéressantes, des chemins méritant d’être parcourus ; mais il semblerait que ceux-ci ne mènent qu’à une impasse. C’est une œuvre marquante pour certaines de ses scènes, pour sa perversité maladive et ses qualités formelles qui, si elles ne sont pas pleinement réalisées, demeurent indéniables. Mais Monstre [une enfance] aurait du répondre à la promesse offerte par son titre : un livre-monstre, démesuré, creusant au plus profond de ce que peut être la littérature. Et si l’on doit lire Monstre [une enfance], c’est en gardant en tête qu’il est, et cela est déjà admirable, une proposition pour une œuvre à venir. Belle promesse dans une littérature « d’imaginaire » francophone généralement fade et sans ambition.