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Publié le 01/09/2008

Mysterium de Robert Charles Wilson

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, AVRIL 2008

Par Shinjiku

Lorsque Gilles Dumay et Lunes d’Encre décident de consacrer un énorme pavé à Robert Charles Wilson, après avoir projeté cet auteur en haut de l’affiche avec le gros succès de Spin, la volonté est clairement de braquer un projecteur sur le bonhomme et de dire : "Voici un des plus grands écrivains contemporains de science-fiction." Même si le roman-titre est déjà disponible en poche chez J’ai lu, l’initiative est réjouissante.


Mysterium, recueil raisonné, malin et brillant de Wilson concocté par Denoël / Lunes d’Encre, contenant deux romans et six nouvelles sur plus de 700 pages, est un des événements éditoriaux de cette première moitié d’année, même si l’indigeste liasse paraît invendable.
Pourquoi ? Parce qu’il entérine l’auteur en notre doulce contrée française comme un des incontournables de la SF d’aujourd’hui ; parce que les éditeurs français défendent leurs auteurs, les font connaître, éclore et s’imposer auprès du public. Et ça c’est bien. Publier Mysterium était, nous allons le voir, une entreprise culotté ; et le résultat est enthousiasmant.
Détails.

Un rapide coup d’oeil sur la Table des matières et la page de copyright : nous allons découvrir dans ce gros pavé le premier roman de Wilson, publié en 1986 après une petite série de nouvelles prometteuses, puis un autre roman, Mysterium [1994], et enfin six nouvelles. On s’aperçoit avec délectation que chaque texte du recueil sera précédé d’une notule, souvent éclairante, de l’auteur. Enfin, la préface de l’excellent Jacques Baudou finit de nous faire aborder la carrière de WILSON et nous pousse tout droit vers les premières pages de fiction du recueil.

Intitulé La Cabane de l’aiguilleur, ce court récit trace déjà les grandes lignes du style de l’auteur et conserve le charme des oeuvres de jeunesse découvertes a posteriori. Cette fable fantastique contient déjà en substance tout ce qui va constituer les lignes de conduites de Wilson à l’avenir : réutilisation des différents genres des littératures de l’imaginaire, proximité et empathie avec plusieurs personnages principaux, et surtout sa marque de fabrique : un mélange subtil entre le sense of wonder de l’Age d’or (ce premier texte nous fait penser à Theodore Sturgeon, ou encore à Ray Bradbury) et les préoccupations sociétales et politiques de la New Wave. Le tout enrobé d’un style discret, délicat, épuré de toute fioriture. Même dans ce premier essai d’un texte long, on sent une épaisseur littéraire déjà rodée.

La Cabane de l’aiguilleur nous fait sillonner les Etats-Unis de 1932, entre les périples d’un étrange personnage au physique rude et énigmatique, L’Os, et la difficile intégration d’un jeune homme, Travis Fisher, au sein d’une communauté très puritaine de l’Amérique profonde, Haute Montagne. Comment ces deux intrigues vont-elles se rejoindre ? Là est toute la question. Si les rares chapitres évoquant L’Os surprennent par leur traitement, proche des romans de la première moitié du siècle sur le krach économique et la récession qui s’ensuivit, l’essentiel du récit tourne autour de Travis Fisher et d’une mystérieuse jeune fille, Anna Bell ; ici, les emprunts à Stephen King sont frappants, tant au niveau de l’atmosphère que du décor ou de l’inclusion de l’élément imaginaire. Inclusion qui, justement, constituera le principal défaut du roman, car l’irruption du fantastique, ou de la faërie, est mal maîtrisée, peu intéressante, et ne sert qu’à relier les deux intrigues. Reste de la Cabane de l’aiguilleur l’image d’un roman prometteur, dans lequel la religion reste le principal axe de réflexion, ce que l’on retrouvera par la suite dans des textes plus récents, et qui dégage néanmoins une certaine personnalité. Et l’intérêt d’y repérer, déjà, une citation des sources de Wilson : H.G. Wells est évoqué après seulement une vingtaine de pages, il est également question de Hemingway, des pulps et de Carl G. Jung, et tout un passage sur la faërie jalonne le centre du roman, promesse d’un auteur qui va s’engager dans un genre spécifique.

"Absurde, votre conscience ne vous a jamais appartenu."

Le roman suivant est largement le plus réussi du recueil. L’intrigue de Mysterium commence à la toute fin du XXe siècle en Turquie, où l’on exhume lors de fouilles archéologiques un mystérieux fragment forgé dans une matière inconnue ; et se poursuit dans l’Ouest américain, plus précisément à Two Rivers, tranquille bourgade de quelques milliers d’habitants. Le laboratoire chargé d’étudier, dans le plus grand secret, l’étrange fragment turc sous la férule du nobélisé Alan Stern va s’installer dans cette petite ville, provoquant effervescence et doutes. Le prof d’histoire, Dexter Graham, s’inquiète d’éventuels accidents radioactifs. Son intuition se révèle exacte : un beau soir, des aurores boréales surgissent du labo lequel explose, plongeant la ville dans le sommeil. Le lendemain au réveil, tout a l’air... légèrement différent. L’intrigue n’est pas sans rappeler celle de Darwinia, avec cet escamotage d’une partie de la réalité géographique et le surgissement d’aurores boréales comme symbole de glissement vers le mystère ; avant de supprimer/remplacer l’Europe dans ce roman, puis la Terre entière dans Spin, Wilson avait donc commencé par l’escamotage d’une petite ville des Etats-Unis.

Dans Mysterium, Wilson utilise conjointement uchronie et dimension parallèle pour dépeindre une Amérique non plus dominée par le christianisme tel que nous le connaissons, mais par des gnostiques autoritaires et violents opérant dans un climat d’oppression permanente. Mais le centre du propos n’est pas tant la description d’une politique asservissante, exercice déjà lu des dizaines de fois sous la plume d’auteurs de SF, que celui déjà vu dans la Cabane de l’Aiguilleur : le lien étroit entre religion et pouvoir, l’arbitraire de la croyance et du développement des civilisations selon cette dernière, la mince et fascinante frontière entre miracle et mystère.

Beaucoup plus abouti dans la construction, le style et la mise en place de l’intrigue que La Cabane, Mysterium, publié huit ans plus tartd, se place même parmi les romans les plus passionnants de Wilson, avec Bios, Spin et les Chronolithes. C’est du reste avec ce roman que la carrière SF de l’auteur a réellement démarré. L’uchronie en elle-même est originale ; la divergence temporelle surprend : au lieu d’un énième "et-si-Hitler...", on a droit à une scission aux alentours du second siècle après J.C., scission très ponctuelle, presque anecdotique, mais qui modifie considérablement la face du monde. Alors certes, une pirouette scénaristique permet d’adoucir les invraissemblances ethnologiques et surtout linguistiques (difficile de croire qu’une telle divergence religieuse aboutisse à une langue américaine quasiment identique à celle que nous connaissons) ; on pourra reprocher également au récit une certaine naïveté quant à une prétendue universalité des valeurs entre notre monde et le monde uchronique [Wilson semble penser de façon tenace que le savoir est un remède ultime au dogmatisme], et une mécanique narrative assez simpliste, qui évoque un Philip K. Dick en petite forme. La fin du roman est d’ailleurs particulièrement dickienne : exégèse, métaphysique et mystique, renversement de la réalité au sein de la diégèse, réflexion sur l’illusion et le vrai, etc. Ce qui est rassurant, c’est que l’auteur s’est systématiquement amélioré et étoffé à chaque nouveau roman paru depuis, ce qui laisse présager du meilleur pour l’avenir.

Par ailleurs, et une fois de plus, les citations sont nombreuses (Dune, Mark Twain...) et marquent le goût de l’écrivain pour le conte, les littératures de genre et l’aventure ; elles posent tout le caractère de Wilson, prototype de l’écrivain de SF moderne, une sorte d’écrivain-synthèse : connaisseur et lecteur du [des] genre[s], proposant une sorte de "SF totale" dans laquelle peut surgir n’importe quel sous-genre [uchronie, faërie, fantastique, cyberpunk, hard science, etc.] et pleuvent les références ou citations à tous les auteurs emblématiques de ces sous-genres.
Incontestablement, Wilson perd en identité ce qu’il gagne en capacité d’assimilation et d’englobement. Mais, dans un roman comme Mysterium, sa voix se fait tout-de-même entendre, dans l’expression de thèmes récurrents, l’attention portée à certains personnages, le vertige de certains passages ou de certaines situations.

Les quelques nouvelles qui suivent ce roman sont un peu inégales. Certaines évoquent du Egan en moins bien, d’autres, plus longues ou plus travaillées, sont assez réussies, notamment Le Théâtre cartésien. Néanmoins, l’essentiel manque un peu de punch, d’audace ou de brio. Peut-être le format court sied-il moins à notre homme. On se surprendrait presque à trouver plus intéressants les petites pages de notes de l’auteur qui accompagnent les textes, et qui constituent, tout au long du recueil, un vrai plaisir qui vient bonifier un ensemble déjà enthousiasmant.


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Un chouette premier roman, une très belle uchronie métaphysique, quelques nouvelles sympathiques ; Mysterium est l’occasion de découvrir plus en profondeur un auteur essentiel de la SF contemporaine.
Les choix éditoriaux sont pertinents et R.C. Wilson, indispensable.