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Publié le 27/04/2002

« Neuromancien » de William GIBSON

[« Neuromancer », 1984]

REED. J’AI LU, JANVIER 2001

Par oman

Case s’est fait démolir le système nerveux : pris en flagrant délit de piratage par son employeur, le hacker s’est fait griller.

Le mystérieux Armitage lui offre la possibilité de se reconnecter au cyberspace et Case s’embarque dans une mission complexe à l’intérieur du réseau de la Matrix, représentation graphique 3D d’une sorte d’internet puissance 1000...


PRIX HUGO 1986 - PRIX NEBULA 1985


« Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service. »

Henry Case est un ancien cow-boy, hacker d’une époque révolue depuis que sa connexion neurale a été négligemment et irréversiblement « endommagée » par ses anciens patrons qui l’avait pris la main dans le sac en train de les doubler.
Depuis, il zone à Chiba, près de Ninsei, au Japon, banlieue sordide où il magouille comme il peut, pour survivre et acheter sa came quotidienne.

C’est alors que se présentent Armitage et la mystérieuse Molly avec ses yeux miroirs, pour lui proposer une obscure mission, en échange de lui permettre de se plonger à nouveau dans la matrice...

Neuromancien est un livre que j’avais lu voilà plusieurs années, pioché dans la bibliothèque idéale du Cafard cosmique et à l’époque c’etait mon premier roman cyberpunk. Grave erreur de commencer par ce roman dans ce genre bien particulier, car vraiment pas accessible. Je l’avais trouvé brouillon et sincèrement, après relecture, je me rends compte maintenant que j’étais complètement passé à côté.

« Faudrait pas m’prendre pour un camé, entendit dire Case tandis qu’il se frayait un passage dans la foule pour gagner la porte du Tchat. C’est juste que mon organisme souffre d’une énorme carence en drogue. »
C’était un accent de la Conurb et une vanne de la Conurb. Le tchatsubo était un bar pour expatriés de profession ; vous pouviez y zoner une semaine sans jamais entendre deux mots japonais... »



Flash-Back sur le genre : le cyberpunk.

On croit souvent que le cyberpunk s’apparente à un genre où l’homme plonge dans l’univers virtuelle, cet univers où l’on se connecte à un ordinateur et où la réalité dépasse l’entendement réel. Les clichés habituels sont tous dans le récent film Matrix.

Ou bien on considère que le cyberpunk est cet univers où les hommes s’équipent de gadgets électroniques pour devenir, à terme des cyberhommes. L’anime Cobra était pour moi la personnification de ce genre de monde où l’on se greffe un bras artificiel. D’ailleurs j’avais joué au jeu de rôle cyberpunk où c’était une pratique courante.

Mais Matrix n’est pas le cyberpunk.
Le monde cyberpunk est plus que ça. Il faut raisonner en terme d’aliénation de l’homme à la machine, mais avec l’espoir que la technologie libère l’homme. L’homme se voit tout à coup complètement dépendant du cyberworld, et non le contraire dans l’espoir d’un monde meilleur.

Ce monde voit les hommes se brancher à la matrice et y être complètement accro.
Pourquoi une telle dépendance ? Car le monde réel est pourri, les gens vivent dans la crasse, dans des taudis, ont une vie misérable. Le monde est corrompu, les multinationales font la loi et les hommes doivent non pas vivre mais survivre.
D’où l’apparition de sub-cultures bien spécifiques qui tentent tant bien que mal de rassembler les hommes, et l’on veut s’échapper et grappiller quelques miettes de ces ogres commerciaux.

Et voilà qu’apparaissent les hackers, dont le but est de craquer les programmes des sociétés pour les revendre. Ces hackers sont pourchassés dès lors par des milices privées.

L’espoir d’une vie nouvelle mais le monde tourne et c’est le même refrain.


Petit tour d’horizon du monde de GIBSON pour sa trilogie constituée de Neuromancien + Comte zéro + Mona Lisa s’éclate

Le Japon.

Dans la banlieue de Ninsei, Chiba. Ici, la vie voit son quotidien de technologie, de drogue et de trafic. Ambiance technologique à la faune baroque :

« Ratz officiait au comptoir, avec son bras artificiel qui tressautait sur un rythme monotone pour remplir les choppes de Kirin-pression. Il vit Case et lui sourit de toutes dents, treillis d’acier est-europées et de caries brunâtres. Case se trouva une place près du bar, entre le bronzage improbable d’une pute à lonny Zone et l’uniforme impeccable d’un grand marin africain dont les pommettes s’ornaient des balafres régulières de marques tribales. »

Les drogues, l’autre alternative à la connexion à la matrice est l’autre échappatoire de tous ces gens.

« Zone s’adonnait à une variété d’hypnotiques que les Japonais appelaient Nébulon »

Et bizarrement, l’un n’est pas incompatible avec l’autre. Se faire un shoot est aussi jouissif qu’une bonne connexion pendant quelques heures sur le réseau. La véritable libération de la matrice.
Le Japon avec ses multiples facettes où les Yakusa règnent comme les seigneurs d’un ancien temps. Dont on retrouvera la fille de l’un d’eux dans Mona Lisa s’éclate.

La Conurb.

« Le bercail : la Conurb, L’AMAB, l’Axe métropolitain Atlanta-Boston. »

Cette zone regroupe plusieurs villes du nord est des USA, et donc forcément, qui dit grande étendue urbaine dit banlieue et ghettos divers et nombreux.

« Programmez une carte pour représenter la fréquence des données, un seul pixel par millier de mégabytes sur un écran géant. Manhattan et Atlanta y brillent d’un blanc éblouissant. Puis elles se mettent à palpiter, au risque que le rythme du trafic surcharge votre simulation. Votre carte est en passe de se transformer en nova. On se calme. On diminue l’échelle. un pixel par million de mégabytes. A cent millions de mégabytes par seconde, on commence à discerner certains pâtés de maison dans le centre de Manhattan, les contours de zones industriels vieilles d’un siècle cernant le noyau historique d’Atlanta... »

Les restes de la civilisation du XIXeme puis du XXeme siècle, avec le grossissement tentaculaire des villes urbaines ont fini par se rejoindre et à former ce gigantesque réseau urbain et disparate.

Un gigantesque réseau humain, à la taille de ce qu’est le réseau informatique.
Par exemple :
« L’été dans la Conurb, les foules qui ondulent comme l’herbe couchée par le vent, un champ de chair humaine balayé par des courants soudains de désir et de récompense. »

Lieu où la vie y est le plus propice à des cultures différentes, ou sous-cultures, plus ou moins regroupées pour survivre à la misère. Lieu de toutes les contradictions : Manhattan ou ghetto où se terrent le monde souterrain des hackers.

Pour témoin Case arrive chez un receleur : « La porte s’ouvrit vers l’intérieur et elle le guida dans l’odeur de la poussière. Ils se retrouvèrent dans un étroit chenal au milieu d’un amoncellement dense de détritus qui s’élevaient de part et d’autre jusqu’aux murs où s’alignaient des rangées de livres de poche partant en poussière. Les détritus semblaient avoir poussé sur place, champignons faits de métal tordu et de bouts de plastique. »

Les sub-cultures y foisonnent, la Conurb étant un véritable vivier aux mouvement de mode. Ainsi, « les modes balayaient la jeunesse de la Conurb à la vitesse de la lumière ; des sub-cultures entières pouvaient jaillir du jour au lendemain, prospérer pendant trois mois, puis s’évanouir totalement. »

C’est ainsi que l’on retrouve les Gothics dans Comte zéro et les Jack draculas dans Mona Lisa s’éclate.
Certains groupuscules obscurs sont de véritables terroristes, « la secte des Militants intégristes chrétiens venaient de revendiquer l’introduction des doses cliniques d’un agent psychoactif interdit connu sous le nom de Bleu neuf [...] qu’on baptisait l’Ange cruel, s’était révélé produire une paranoïa aiguë assortie d’un syndrome de psychose homicide chez 85 % des sujets d’expérience. »

Les sectes y sont aussi légions tels « un couple de scientiste chrétiens à l’air prédateur se dirigeait vers un trio de jeunes techs qui portaient des hologrammes de vagins idéalisés, scintillement rose moite sous la lumière dure. »

Istanbul.

Historiquement plus ancienne, mais aussi plus traditionnelles, les villes d’Afrique et du Moyen-orient oscillent entre la décharge de la Conurb, « le côté droit de la rue n’était que succession de décharges en réduction » et la baie de Tokyo, mais la Turquie est un « pays stagnant », où l’on est capables de trouver « une berline Citroën d’un noir terne , un antique modèle à piles combustibles »

L’espace.

Pour repousser les limites commerciales, les gens ont imaginé s’extraire à toutes les barrières imposées sur Terre et ont décidé de s’expatrier en dehors, dans l’espace.
C’est comme cela qu’est née Zonelibre, « Zonelibre représente quantité de choses pas toujours évidentes pour les touristes qui font la navette du haut en bas du puit. Zonelibre est une bordel et une place bancaire, un dôme du plaisir, et un port franc, une ville frontière et une ville d’eaux. », la Babylone.

C’est la famille richissime mondiale, et le nœud des affaires financières mondiales. Et elle aura un impact dans la trilogie de Gibson. Le mystère et la réponse en même temps de tout.

Il y a également Sion, « fondée par cinq travailleurs qui avaient refusé de rentrer, qui avaient tourné le dos au puits et commencé à construire de leur côté. » Sion, où la majorité des gens sont des Afro rastas qui entretiennent des relations avec leurs dieux vaudous, et croyant en Jah.

C’est là une des sources également des divinités vaudous que l’on retrouvera dans Comte zéro, les dieux de la matrice. Jah, Legba, même combat ? C’est ici que l’on entend les dieux et les « faux prophètes », de la matrice où d’autres lieux.
Endroit où la marijuana est leur oxygène et la Dub, « mosaïque sensuelle cuisinée à partir de vastes bandothèques de pop numérisées » la musique de fond.

Lumierrante

Château magnifique pour certains, Lumierrante est l’antre des TeissierAshpool, comme un nid de guêpes, dont la structure est un enroulement sur lui-même, avec des galeries multiples. Le siège de tous les mystères.
Après cette présentation physique succinte, tant l’univers de GIBSON est riche, concentrons nous sur sa vision du cyberworld.
Il est à noter que GIBSON est passioné par le monde informatique. A tel point que le réel peut même être considéré comme la copie de la matrice.

« Parce que approximativement, tout cela ressemblait à une poursuite dans la matrice. Se retrouver coincé juste comme il faut, bloqué dans une espèce de situation aussi désespérée que bizarrement arbitraire... et il était possible de voir Ninsei comme un champ de données, à la lumière dont la matrice avait une fois évoqué pour lui les différenciations cellulaires. »

La description du monde réel s’inspire des trames virtuelles de la matrice. Neuromancien brouillon ? Bien au contraire, jamais, on ne s’était autant attaché à ce point aux détails.

La technologie sur le bout des doigts.« Case regarda à l’autre bout de la salle le Brésilien debout derrière le bar, qui braquait sur le trio un Smith & Wesson anti-émeute. Le canon de l’arme, renforcé par un kilomètre de fibre de verre, était assez gros pour avaler le poing. Le magasin à claire-voie révélait cinq grosses cartouches orange, des balles à gelée caoutchouc subsoniques. »

GIBSON a voulu mettre un sens à chaque mot, chaque détail ayant son importance.

« Il se rendit compte que les verres étaient implantés chirurgicalement, obturant ses orbites. Les lentilles argentées paraissaient saillir de la peau lisse et pâle au-dessus des pommettes, encadrés par un casque hirsute de cheveux bruns. »
Un homme « portait un cotume de polycarbonate équipé d’un dispositif d’enregistrement qui permettait de reproduire à volonté l’arrière plan. »

Ici, la machine est une extension du moi de l’homme. Pas d’aliénation, le matériel technologique est un outil d’information [les lunettes miroir, par exemple]. L’homme accède à un niveau d’information supérieur.

Pour exemple, le simstim. Par l’entremise de trodes, on peut suivre et ressentir les sensations d’une autre personne, par le biasi de cette technologie.

« Il pensait : les cow-boys ne sont pas branchés simstim, c’est essentiellement un joujou de viandard. Il savait que les trodes qu’il utilisait et la petite tiare de plastique qui pendouillaient d’une console de simstim étaient fondamentalement identiques, et que la matrice du cyberspace était en vérité une hyper simplification du sensorium humain, du moins en terme de présentation, mais il voyait le simstim proprement dit comme une multiplication gratuite des capteurs de la chair. »

La matrice.

Contrairement aux IA de la Culture de Iain BANKS, les IA sont réglementées, sont fliquées. On ne veut pas de débordement, qui tendrait à donner le monde aux machines par le biais du réseau. D’où la police de Turing et la limitation des IA.

« - Quel est le degré d’une intelligence d’une IA, Case ?
- ça dépend. Certaines sont pas plus malignes que des clébards. Des animaux de compagnie. [...] Les plus futées, elles le sont autant que le veut bien le leur permettre la flicaille de Turing. »

La glace.

Le travail des hackers est de pénétrer les défenses des multinationales, ce qu’on appelle la glace, « des cristaux de glace se refermaient sans cesse à mesure qu’il sondait les failles éventuelles, esquivait les pièges les plus évidents, et traçait l’itiéraire qu’il fallait emprunter à travers les glaces de Senzo/Rézo. »

Et il se développe des multitudes de logiciel capables de pénétrer cette glace, les brises-glace, plus ou moins fiables que l’on retrouvera dansComte zéro.


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Quand j’ai refermé ce roman, j’ai compris toute la portée de ce que GIBSON a fait dans la SF : une révolution.

Car ce roman est un chef-d’œuvre, et j’ai pris une claque monumentale, et me suis rendu compte à quel point j’atais tombé à côté à la première lecture.