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Voici, encore une fois dans les pages du Cafard cosmique, un auteur dont le nom vus est inconnu :Norbert MERJAGNAN. Un auteur qui, comme beaucoup d’autre, a sué sur le manuscrit de son roman de science-fiction dans la solitude et le doute avant de l’expédier par la Poste aux éditeurs parisiens.
Sauf que le roman en question, il existe désormais : DLE le publie ce mois-ci, et Norbert MERJAGNAN se voit donc installé dans les rayonnages des librairies en compagnie de Mary GENTLE et de Robert C. WILSON... Un rêve devenu réalité par la grâce d’une prose coup-de-poing. Les Tours de Samarante a les défauts et les qualités d’un bon premier roman : un peu vert, et terriblement énergique.
Rencontre avec un auteur qui cite APOLLINAIRE, PROUST, William GIBSON et BORGES dans son quarté de tête : forcément séduisant, non ?


« Je n’écris pas forcément par plaisir. C’est un besoin. Je ne peux pas faire autrement. Il y a des histoires que j’ai, je ne sais pas d’où elles viennent, je dois les écrire. Sans ça, elles me parasitent. »


Le Cafard cosmique : La parution d’un premier roman d’un auteur français inconnu chez DLE est assez rare pour qu’on s’interroge : comment cela s’est-il passé ?

Norbert MERJAGNAN : Avec Denoël, c’est une histoire très simple. J’ai envoyé le manuscrit en octobre 2006. Il avait alors un autre titre : La nuit des Sémuramat. Gilles DUMAY [Le directeur de la collection DLE] m’a appelé au printemps 2007. Je ne le connaissais pas. J’avais lu Thomas DAY, mais je n’avais pas fait le lien [1]. Il voulait savoir où j’en étais, si j’avais déjà vendu les droits.
Quelques mois plus tard, nouveau coup de fil. Gilles m’a fait part de plusieurs remarques. Le titre ne lui allait pas. Ce serait donc : Les Tours de Samarante, qui évoque la ville, le lieu de l’intrigue. Un peu plus tard, j’ai reçu une proposition par mail, puis le manuscrit annoté. J’ai tout de suite été frappé par la pertinence et la justesse des remarques. Là où, dans le texte, il restait des passages hésitants, confus ou inutiles, il y avait un mot, une suggestion. J’ai beaucoup appris en quelques heures.
Evidemment, j’étais heureux de savoir que le roman serait publié. Mais c’est surtout l’intelligence de lecture de mon éditeur qui m’a complètement soufflé. Sans lui, le livre ne serait pas ce qu’il est.

Durant ces six mois, tout s’est passé à distance, par la voix, par des échanges de courrier [je vis près de Nantes]. J’ai finalement rencontré Gilles DUMAY pour la première fois en août 2007, dans une pizzeria près de la rue du Cherche-Midi, à Paris. On était trois, avec Sonia, la première chez Denoël à avoir lu Les Tours de Samarante, à ce que je crois. Sonia et Gilles voulaient en savoir davantage. Ils passaient en revue les personnages, Cinabre, Triple A, Oshagan, ils m’interrogeaient. Lorsque je suis rentré, je savais ce qu’il me fallait retravailler. J’ai pris un mois pour écrire à nouveau ce qui méritait de l’être. En septembre, le roman était fini.

Pour la couverture, Gilles DUMAY a pensé à MANCHU. Le thème de l’illustration s’est imposé très vite : le Protor, un vaisseau industriel, un ancien dragueur de sable, qui joue un rôle crucial dans l’histoire. Ce vaisseau, je l’avais en tête depuis des années. Aujourd’hui, il existe. Et c’est exactement ça. Voilà, tu connais toute l’histoire.

CC : L’univers des cités dans lequel se déroule Les Tours de Samarante ne ressemble à rien de connu, sauf peut-être à l’univers imaginé par China MIEVILLE pour Perdido Street Station : un monde désolé et désertique où de grandes cités plus ou moins rivales co-existent. Le style grotesque et lyrique de MIEVILLE est d’ailleurs assez proche du tien sur certains points. Est-ce une comparaison pertinente ?

N.M. : China MIEVILLE mêle les genres et les ambiances, c’est une chose que nous avons en commun. Cela dit, je perçois son écriture comme baroque, ciselée, quasi dantesque. Ce ne sont pas des adjectifs pour moi. Ils portent trop de tissus, trop de couleurs. Ce que j’écris est moins raffiné. C’est une matière brute.
Pour ce qui est de l’univers... Samarante est une parmi les grandes cités, Treis, Idris, Sarte, Trézibène, des blocs de civilisation posés dans une immensité aride, l’aliène. Il y a dans ces villes une saveur orientale, celle des cités grecques, deux mille ans en arrière, ou plus loin encore, des villes-royaumes du Proche-Orient antique. Mais pas seulement. On peut aussi y retrouver des ambiances du Tokyo de Mona Lisa s’éclate [2] ou la marque des cités-Etats de la Renaissance, que BRAUDEL associe à un apprentissage de liberté. Pour moi, les villes possèdent une force. Une identité singulière. Ce sont des créatures. Samarante, comme Berlin ou Ankh-Morpok.

CC : Par les tonalités de l’intrigue, par l’aspect de ses personnages, Les Tours de Samarante s’implantent à la frontière de la fantasy et de la SF, me semble-t-il : j’ai parfois pensé aux dessins de DRUILLET : très graphique, une SF tribale... est-ce là encore pertinent ?

N.M. : DRUILLET, oui. Mais c’est SCHUITEN qui a modelé l’imaginaire de mes douze ans. Ses personnages faits de lignes rassemblées, ce sont comme des récits. Leurs traits forment une histoire, dès la première page, comme les fils tissés d’un ouvrage. J’ai été marqué, aussi, par les ambiances communardes de TARDI ou par la puissance crue de BROM. Ce sont, chaque fois, des mondes à part.
Tu as raison quand tu soulignes l’importance du graphisme : les scènes que je décris, je les ai vues. C’est comme ça que je fonctionne. Visuellement. C’est comme un rêve que je tente de transcrire, sauf qu’il ne s’enfuit pas. Il reste. Il me faut juste trouver des mots qui soient aussi proches que possible de sa réalité. La vue est le sens premier de presque tout ce que je décris.
« SF tribale », ça me va très bien. Ça évoque l’homme archaïque, le fondement des religions, du langage, les liens de sang, la force de la parole, des choses denses. Tout cela projeté au futur, dans un temps où l’homme a taillé des outils qui lui permettent de modeler non seulement ce qui l’environne, mais lui-même. Je ne me sers pas de la science, je ne suis pas un scientifique. Je me sers dans la science. J’y puise des moyens pour affronter des questions qui m’obsèdent : le rapport au temps, le défilement des générations, les invariances des cultures, les mutations du gène, l’identité. Par exemple, à quoi pense un être composé de plusieurs corps ? Quelle place trouve-t-il au milieu des humains ?
Je reviens sur ton expression, « SF tribale ». La science-fiction, pour un Homo sapiens de la préhistoire, c’est la rencontre avec Néanderthal, ce sont les tekne, les savoirs spécifiques que de petites tribus portaient jalousement à travers les âges. Aujourd’hui, tout cela se mâtine de dépôts de brevets et d’organisations complexes, mais l’esprit reste le même. Celui d’une humanité en butte à un avenir perpétuellement incertain. L’histoire des Tours de Samarante est logée dans un futur lointain. Les hommes possèdent des techniques, des savoirs impossibles à notre science. Ce qu’ils en font, voilà ce que je cherche à explorer. Peu importe le probable. Il se trompe souvent.

CC : Quels sont les auteurs de SFF, et les œuvres, qui t’ont le plus influencé ?

N.M. : Autant te livrer mes auteurs fétiches : APOLLINAIRE, BORGES, PROUST, ROSTAND, CELINE, GARY, Chrétien DE TROYES, CALVINO, Jacques ROUBAUD [je mets le prénom parce qu’il est malheureusement un peu moins connu].
Dans les mauvais genres, c’est H.G. WELLS, H.P. LOVECRAFT, Philip K. DICK, GIBSON, STERLING, CURVAL, BORDAGE, BEAUVERGER, DAY, DAMASIO), GAIMAN, PRATCHETT, NOON, VARGAS... Mais en SF, j’ai encore beaucoup d’auteurs à découvrir.
Hors littérature, ou plutôt, dans une autre forme littéraire, je suis un inconditionnel de BRAUDEL, FOUCAULT, DELEUZE, Mircea ELIADE, René GIRARD...
Et si je ne devais garder que quelques oeuvres : Zone d’APOLLINAIRE, Graal Fiction de ROUBAUD, La recherche de PROUST, Gravé sur Chrome de GIBSON, Le livre de sable de BORGES.

CC : Il y a quelque chose de gothique dans ces personnages, cet univers lépreux - et en même temps l’esprit cyberpunk frappe plusieurs fois (le parcours de Triple A, le destin de Cinabre) : ces deux adjectifs, gothique et cyberpunk, te conviennent-ils ? Ont-il un écho chez toi, dans tes influences, dans ton inspiration ?

N.M. : Gothique, je ne sais pas. C’est un monde qui m’influence et auquel je suis sensible, mais j’y reste un étranger. J’ai un rapport sain et particulier à la mort : je ne l’accepte pas. C’est aussi le parti pris de plusieurs personnages des Tours de Samarante. C’est le contraire, accepter de mourir, un fait religieux par excellence, qui me paraît dément. Inhumain.
Cyberpunk, sûrement. En lisant ta question, je me suis souvenu d’une scène de la nouvelle de GIBSON, Johnny Mnemonic, où deux combattants urbains s’affrontent sur un plancher de câbles bourré de micros et d’amplis, une machinerie musicale qui laboure de sons la gestuelle du combat. A la fin, l’un des deux perd, non parce qu’il a peur ou qu’il est moins bon, mais parce qu’il subit un choc culturel. Il meurt d’abord par l’esprit.
Les personnages du cyberpunk sont à la marge de la société et, en même temps, ils sont au cœur, exactement là où des paradigmes basculent, entraînant peu à peu tout le reste. C’est une littérature des mondes complexes. Elle ne cherche pas à tout expliquer, plutôt à déceler des symptômes de mutation. Il y a aussi le concept de littérature invisible, celle des prospectus de supermarché, les rebuts d’écrits, le gomi, qui est, comme dans l’art contemporain ou dans la magie africaine, une matière de création, de recyclage. Dans Les Tours de Samarante, Triple A vient de là, de la marge. Il porte une capacité à survivre, à se recycler, à rester vivant au-delà du supportable.

CC : Les qualités littéraires du roman sont évidentes, tout comme l’originalité de ses thématiques, le style percutant des "scènes d’action", et pourtant, Les Tours de Samarante, c’est évident, est un premier roman. Parfois naïf. Parfois attendu. Trop foisonnant même - peut-être ? Quelles sont à ton avis ses imperfections ? [Ouais, je sais, c’est dur comme question...]

N.M. : Naïveté ou densité, il est possible qu’ils ne soient pas le lot d’un « premier roman ». Je crois que c’est ainsi que j’écris. D’ailleurs, ça ne m’est pas si difficile de parler d’imperfections. Il y en a une qui m’ennuie véritablement. Si je vois très bien les scènes au moment de les écrire, je les entends mal quelquefois. Et pour être encore plus précis, ce sont les dialogues qui m’échappent. J’ai l’impression d’être un observateur qui doit deviner, à cause du brouhaha ou parce que situé trop loin, ce que se disent réellement les personnages. J’essaie de lire sur leurs lèvres mais je suis rarement satisfait. Comme si je les trahissais.
Par ailleurs, je suis lent. Je sais que, parmi les canons de l’époque, il y a la mobilité, la vivacité ou la simple vitesse. Mais moi, je suis lent. Je veux dire, je suis incapable de transcrire rapidement une idée. Dans ma tête, c’est un puzzle. Je ne sais pas combien il y a de pièces. Pour décrire quelque chose, je rassemble les éléments, un à un, jusqu’à ce qu’un bout du tableau apparaisse. J’écris comme ça. Il y a des petits morceaux du début qui s’emboîtent avec une pièce cent cinquante pages plus loin. J’ai longtemps fait du jeu de rôles. Mes joueurs ont souffert, souvent, de cette façon de penser, de poser en désordre les éléments de l’intrigue et de les assembler d’un coup, puis de brouiller à nouveau l’image.

CC : Parlons de toi : tes études ne te destinaient pas à imaginer Samarante... et tu as semble-t-il soudainement sectionnés les fils du destin, c’est ça ?

N.M. : Au sécateur. Un jour, je me suis rendu compte que je passais plus de temps, dans une journée, à écrire des choses pour moi que pour mon employeur. Des contes, des récits, plutôt qu’un module de plate-forme électronique on-line. C’est aussi à cette époque qu’avec Christine, mon épouse, nous avons soudain ressenti Paris comme un environnement inertique, épuisant, chronophage [ça, c’est un mot à elle]. En trois mois, on a tout lâché, boulots, appart... On est parti habiter les bords de Loire, près de Nantes. Tout près des Utopiales. C’était un choix de vie, un choix de maturité, peut-être. Envoyer tout balancer. « Parce qu’à la fin, on meurt ! » et ça aussi, c’est d’elle. Mais j’ai toujours écrit. Avant et après mes études. Même gosse. C’est juste que je ne savais pas, à ce moment-là, quoi en faire.

CC : Quelles sont tes activités actuelles ? Notamment chez La Volte ?

N.M. : La Volte, c’est encore une histoire de rencontre. Cette fois, avec Mathias ECHENAY. A l’époque, en 2004, je crois, j’avais en tête de créer une très petite maison d’édition, pour publier de la SF française, ou européenne, avec l’envie d’expérimenter. Comme un labo. Un soir, j’entre dans une librairie du XXe arrondissement, à Paris. Il y avait là, entre les rayons, Mathias, le visage songeur et déterminé, et Alain DAMASIO qui faisait des signatures. La Volte venait de naître, ainsi que La Horde du Contrevent. Alain, je connaissais, j’avais lu La Zone du Dehors, chez Cylibris. On a parlé, tous les trois, et, très vite, j’ai compris que Mathias avait créé exactement ce que je voulais faire. Après, on a pris le temps de se connaître. J’ai rencontré d’autres voltés. Proposer une association correspondait à l’envie que j’avais de prendre part à l’aventure. Mathias m’a dit ok, c’était l’année dernière.
Depuis, j’apprends, je découvre. J’essaie d’apporter un regard, une autre expérience. La Volte, c’est un partage de goût et d’idées. Il y a, par exemple, une marque de fabrique, la bande originale du livre, qui est une manière de multiplier les sensations. De créer une lecture globale, faite de mots, de sons, d’images. La Volte a une dimension collective. Le moteur reste toujours l’envie.
Et 2008 s’annonce, pour nous, comme une année pétillante. Il y a le retour de Jacques BARBERI, dont La Volte publiera une nouvelle version de Narcose à la mi-avril, avec la bande son d’une « soirée au Lemno’s club » ainsi qu’un recueil de nouvelles, L’homme qui parlait aux araignées. Ensuite, Nymphomation [monumental !] et Pixel Juice de Jeff NOON, qui sortiront en 2008 en dépit de quelques péripéties de traduction. Et un nouveau roman de Stéphane BEAUVERGER, le Déchronologue, une histoire de pirates qui combattent à coups de temps... Rien que du très, très bon.

CC : Le succès - ou l’insuccès - à venir de ton 1er roman est-il un enjeu d’importance pour toi ?

N.M. : Pour moi, bien entendu. Parce que j’ai besoin du reflet que renvoie tout lecteur, pour comprendre comment cette histoire et les gens de cette histoire vont vivre et s’émanciper. Pour Denoël, j’imagine. Et pour la suite. Je n’écris pas forcément par plaisir. C’est un besoin. Je ne peux pas faire autrement. Il y a des histoires que j’ai, je ne sais pas d’où elles viennent, je dois les écrire. Sans ça, elles me parasitent.

CC : Inévitablement, il faut que je te le demande : as-tu l’envie de prolonger l’univers des cités ?

N.M. : Les Tours de Samarante est un premier volet. L’histoire et les principaux personnages sont en chemin vers Treis, la Cité mère. C’est un nouveau puzzle qui prend forme.


Mr.C


NOTES

[1] Thomas DAY est le nom de plume de Gilles DUMAY

[2] Mona Lisa s’éclate est un roman de William GIBSON