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Publié le 05/09/2009

Notre Dame du vide de Tony O’Neill

ED. 13E NOTE, AOÛT 2009

Par Arkady Knight

"Plus que douze notes au compteur, la treizième a pris la route.
Pas évident de la retrouver entre vacarme et puanteur. La treizième, l’ascensionnelle. Bleue comme le ciel doré au-dessus des gratte-ciels, du smog et de la grande échelle des pompiers.
En filigrane dans les nuages, les gueules cassées des bâtards de la Beat Generation, William Burroughs Junior, Dan Fante, Mark SaFranko, Tommy Trantino, Tony O’Neill et tous les autres, plus dénudés que des fils à haute tension. Ombres bleuies par l’amour et déchirées par la dèche, groggy, terrifiées par leur reflet dans le miroir fêlé des chiottes d’un motel, au fond d’un verre de bourbon ou dans les yeux d’une pute carbonisée à la meth (…)" (lire la suite sur le site de l’éditeur)


La note d’intention de la maison d’édition 13e Note ne pouvait qu’interpeler les amateurs de littératures borderline, étranges et dangereuses que nous sommes. Leurs premiers titres aussi :

  • au printemps dernier : Régime sec de Dan Fante (le fils de John) et le culte Putain d’Olivia de Mark SaFranko, la chronique mémorable du déclin et la mort des seventies US relatée au travers d’une histoire d’amour violente et désabusée,
  • cet automne : American Falls de Barry Gifford (l’auteur de Sailor & Lula et scénariste de Lost Highway) et Speed de William Burroughs Jr.

Coincée entre ces deux doubles programmes enthousiasmants, une parution a priori moins attendue : celle du recueil Notre Dame du Vide du jeune Tony O’Neill (trente-et-un ans au compteur), recueil spécialement conçu pour la France et qui nous intéresse ici.

Avant même de juger de la qualité des textes, la qualité éditoriale des publications frappe : préface de l’auteur écrite spécialement pour l’édition française, analyse et notes documentaires en fin d’ouvrage, matériel complémentaire en ligne, couverture classieuse, avec rabats, lisible et identifiable – à la rigueur pourra-t-on s’interroger sur la pertinence des photographies. Professionnalisme et passion semblent donc des mots d’ordre à 13e Note. On aime.

"-Tu veux y goûter, p’tit gars ? m’interroge Raphael, quand Tori, sa pute, a fini de sucer sur mon lit sa petite bite ratatinée. Je te laisse la baiser pour vingt dollars, mec.
- Non, merci."

Pianiste talentueux, Tony O’Neill est propulsé dès vingt ans sur les circuits internationaux de la musique pop et new wave ; ces circuits lui font rapidement découvrir Los Angeles, l’héroïne et l’addiction. L’univers parallèle des junkies de cette métropole polymorphe deviendra le quotidien d’O’Neill pendant plusieurs années.
Aujourd’hui sorti de cet univers, même s’il avoue s’adonner encore à des drogues légères, y compris en phase d’écriture, le britannique relate dans plusieurs romans, articles et nouvelles ses années de galère dans le monde de la coke et de la prostitution. Notre Dame du Vide regroupe une vingtaine de ses nouvelles – tranches de vie semi-autobiographiques d’un junkie.

On craignait du glauque surfait, du didactique descriptif, des remémorations fières, mais O’Neill évite ces différents écueils pour cibler à l’essentiel : un rendu brut du quotidien et des descriptions humaines sans fard bien qu’empreintes d’une tendresse amère. Le tout emballé par un humour incisif et un sens de la formule qui font souvent mouche.
O’Neill revendique d’ailleurs ce style direct ; il a fondé en 2006 le collectif des Brutalists, une mouvance expérimentale, online et débridée qui se veut en opposition avec l’édition papier traditionnelle (leur devise est : "Here’s a laptop. Here’s a spell-check. Now write a book" plus d’infos).

Les nouvelles de Notre Dame du Vide se répartissent en trois familles :
(entre parenthèses les textes les plus convaincants)

  • la vie de toxico de O’Neill au jour le jour dans la crasse, la pauvreté, l’état de manque permanent, la crainte des gangs, la perte de sens et de repères – ces textes sont les plus aboutis du recueil (Almost blue, Une histoire plus triste que toutes les putes meurtries d’Hollywood),
  • son passage dans un centre de désintoxication – l’occasion pour O’Neill de régler ses comptes avec la propagande religieuse qui y sévit, et d’élargir son horizon en rencontrant d’autres addicts (Le moignon de Duane, Pour l’amour des morts),
  • des nouvelles de fiction (a priori), plus ou moins concluantes (En attendant CJ où O’Neill met en scène la Mort venue jouer la vie d’un dealer aux échecs, Valseuses où un junkie se fait voler ses testicules par une prostituée vénale).

Certes, en 2009, il ne subsiste plus grand-chose du "rêve américain", mais on apprécie la manière d’O’Neill de rendre compte de la survivances de ces sociétés parallèles, marginales et déshumanisées que ce rêve a générées ; des contre-allées dont les habitants vivotent, s’adaptent et quelque part continuent d’espérer – ironiquement leurs repères et leurs loisirs restent les mêmes que ceux des pavillons de banlieues (des moniteurs de télévision sont les témoins silencieux de nombreux textes, les dealers jouent à Grand Theft Auto…).
S’il manque un peu de maturité à O’Neill et de recul dans l’agencement de ses nouvelles (deux conséquences, peut-être, du parti pris "brutalist"), c’est peu de choses en regard des qualités réelles du recueil. Ni triste, ni trash, Notre Dame du Vide est juste franc, direct et incroyablement drôle malgré la gravité et la grisaille de son arrière-plan. Si, de la première fournée de 13e Note, on conseillera avant tout le SaFranko, Notre Dame du Vide reste un second choix de luxe.


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Emballés par ce recueil addictif, on attend d’O’Neill, un : qu’il fasse ses preuves sur du long, et deux : qu’il acquiert un meilleur recul quant à ses expériences passées. Pour le premier souhait, on n’aura pas longtemps à attendre : la traduction de son roman Down and Out on Murder Mile est d’ors et déjà annoncée chez 13e Note.