Publié le 09/01/2010

Nouvelles complètes (T2) de J. G. Ballard

[The Complete Stories, 2001]

ED. TRISTRAM, OCT. 2009

Par K2R2

Dans le Sud-Ouest, on n’a pas de pétrole mais on a d’excellents éditeurs. Ainsi, Tristram a eu la bonne idée de traduire et de publier l’intégrale des nouvelles de J. G. Ballard (initialement éditée chez Flamingo/Harper Collins en 2001), vaste et périlleuse entreprise éditoriale dont il faut indiscutablement reconnaître la validité et la pertinence. L’offensive Ballard a en réalité débuté l’année dernière avec la publication du premier volume des Nouvelles (1956-1962) et de Sauvagerie chez Tristram, tandis que Denoël rééditait La Forêt de cristal. L’éditeur gersois nous propose donc le second volume de cette intégrale, qui concerne la période 1963-1970, l’une des plus productives de l’auteur britannique.


Premier constat du lecteur venu à bout des 700 pages de cet imposant volume : Ballard est un Everest livresque qui ne laisse aucun répit. Sur les 36 nouvelles qui composent le sommaire il n’y a quasiment rien à jeter, certes on trouvera deux ou trois textes mineurs, mais rien qu’un écrivain de sa classe ne pourrait renier. Second constat, mais finalement on le savait déjà, Ballard n’est pas un conteur et le sense of wonder n’est pas exactement le moteur principal de ses récits. L’auteur l’avoue dans sa préface (texte déjà proposé dans le premier volume), sa littérature n’a pas grand chose à voir avec la science-fiction des années 1950-60 et le futur n’est pas pour lui un objet de fantasme ; il lui préfère le présent et ce qu’il appelle « le vrai futur » (comprendre, un futur sans les artifices gadgeto-scientifiques que certains des ses collègues affectionnaient). Dans cette courte introduction, Ballard réaffirme son attachement à la nouvelle, dont la forme est souvent pour lui bien plus « parfaite » que le roman ; une citation qui éclaire le discours de reniement qu’il a parfois tenu à propos de ses premiers grands livres. Cette maîtrise de l’exercice purement littéraire et hautement délicat de la nouvelle, alliée à la volonté affirmée de se débarrasser de toute quincaillerie science-fictionnesque, explique en grande partie la très haute tenue de ses textes ainsi que leur fraîcheur. Indiscutablement, la littérature de Ballard a très peu vieilli et ce second volume fait encore une fois la preuve de la modernité de son style et de sa pensée.

En l’espace de 36 nouvelles, Ballard brasse de nombreux thèmes, dont certains deviennent particulièrement récurrents. Ainsi, comme l’avait déjà remarqué Nébal dans sa chronique du premier volume, très peu de nouvelles se déroulent hors des frontières de la Terre et l’espace est au mieux anxiogène (« La Foire aux reptiles », « Demain dans un million d’années »). Ballard ne croit guère en la conquête spatiale, ses astronautes sont soit mort, soit oubliés (« L’Astronaute mort », « Trajectoire imprécise »), quant à ceux qui pensent que d’autres êtres, venus d’ailleurs, pourraient avoir l’idée saugrenue de s’intéresser à notre misérable planète, ils sont tournés en ridicule (« Les Chasseurs de Vénus »). Un seul texte échappe plus ou moins à cette morbidité spatiale ; dans « Les Tombeaux du temps » des pilleurs de tombes violent des sépultures abandonnées depuis des millénaires, à la recherche des mémoires holographiques des défunts qu’ils revendent ensuite au marché noir. L’un des pilleurs est pris de fascination pour l’image holographique d’une créature morte et tente alors de cacher sa découverte à ses collègues. Il est hélas rattrapé par une caractéristique fondamentalement humaine : la cupidité. Le texte est toutefois empreint d’une profonde poésie teintée de mélancolie.

Si les nouvelles de Ballard ne s’éloignent guère de notre planète c’est finalement pour mieux observer le présent et les travers de notre société. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’en la matière le regard de l’auteur se fait vif et acéré. Ainsi, dans la nouvelle qui ouvre le recueil (« L’Homme subliminal »), il s’attaque sans détour à la société de consommation. Certes, les dérives de la publicité et du consumérisme habilement pointées du doigt peuvent prêter à sourire par leur caractère outrancier, mais Ballard sait aussi se montrer plus subtil. Dans « Le Géant noyé », le narrateur assiste à la découverte du corps d’un géant échoué sur une plage. La créature s’est visiblement noyée. Rapidement le corps devient une attraction pour l’ensemble du voisinage. On vient sur la plage pour assister benoîtement au spectacle, on baguenaude en faisant des conjectures fantaisistes, puis on se bouscule, on fait la queue pour pouvoir grimper dessus. Évidemment, on s’en désintéresse tout aussi vite, alors le cadavre est progressivement souillé, profané, dépecé à des fins plus ou moins avouables (scientifiques, commerciales ou purement vénales). Inutile de préciser qu’une baleine aurait probablement obtenu davantage de considération. Dans « Fin de partie », hommage appuyé à Beckett et à Kafka, Ballard se fait à nouveau plus direct. Imaginez donc un système judiciaire où l ’accusé n’assiste pas à son procès, ne prend pas connaissance des chefs d’accusation et n’a aucun moyen de se défendre. Assigné à résidence en compagnie de son bourreau il ne maîtrise qu’une seule donnée, la nature de sa peine : la mort. Petite subtilité supplémentaire, il ne connaît ni la date de son exécution (qui peut intervenir à tout moment) ni l’instrument de sa mort. De quoi devenir légèrement paranoïaque. Pour Ballard, l’homme agit indiscutablement sur son environnement de manière inconséquente et irresponsable, pas étonnant dès lors que la nature reprenne ses droits et le punisse. Tels ces oiseaux, qui après avoir ingéré des produits industriels destinés à augmenter les rendements agricoles, se transforment en prédateurs infatigables (« Oiseaux des tempêtes, Rêveurs des tempêtes »). Pour autant, l’écrivain anglais sait aussi user d’autres ressorts narratifs pour nous interpeller. Dans « L’Assassinat de J. F. Kennedy, considéré comme une course de descente automobile », qu’Alfred Jarry ne renierait sans doute pas, il propose une relecture pour le moins loufoque, mais pourtant ancrée dans le réel, de l’affaire Kennedy. Un procédé humoristique dont il use à plusieurs reprises, notamment dans « Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan », texte qu’il est nécessaire de prendre au sens littéral le plus pur et dans lequel il explore de manière fascinante les relations entre la sociologie politique et la sexualité. Évidemment, au vu des pulsions fortement érotiques qu’exercent certains personnages politiques dans l’imaginaire collectif, et de manière plus prosaïque sur l’électorat de base (souvenez-vous de Sarah Palin ou bien encore de Michele Bachmann), on se demande si les néoconservateurs américains n’ont pas lu Ballard.

Second pan de l’œuvre ballardienne, les « paysages intérieurs » comme il aime à les définir, constituent une grande source d’inspiration pour l’auteur britannique. On pense bien évidemment aux textes de Vermilion Sand, dont il continue à explorer la fantaisie surréaliste à travers trois nouvelles (« Cri d’espoir, Cri de fureur », « Les Sculpteurs de nuages de Coral D », « Dites au-revoir au vent »). On y croise à nouveau des personnages fortement décalés évoluant souvent à la limite de la folie ; cortège de riches désœuvrés, de doux rêveurs un poil frappés, d’ex-people schizoïdes ou d’artistes ratés en mal de reconnaissance. Visiter Vermilion sand, c’est un peu comme pénétrer directement dans la tête de l’auteur : un voyage à la fois fascinant et totalement glaçant. Mais Ballard ne se limite pas à Vermilion Sand pour explorer ses thématiques intérieures favorites. La folie, l’onirisme, le temps et la mort sont indiscutablement à la croisée de ses propres névroses et donnent lieu à quelques-uns des meilleurs textes de ce recueil. « Demain dans un million d’années » est l’exemple le plus frappant de cette conjonction de thèmes. On retiendra également tout particulièrement « Temps de passage », magnifique réflexion sur le temps et la mort dans laquelle le narrateur voit sa vie se dérouler à l’envers, de sa mort jusqu’au jour de sa naissance. C’est simple, c’est beau et profond, probablement l’un des textes les plus touchants de Ballard. Dans une veine similaire, « L’Homme impossible » est également un morceau de bravoure où pointe une thématique que l’auteur réutilisera de manière bien plus aboutie : l’accident et la mutilation. Mais l’objet de ce texte propose avant tout une réflexion sur le sens que l’on peut accorder à la vie. L’onirisme fait également le lit de nombreux textes plus ou moins réussis. Du plutôt mineur « Le Delta au coucher du soleil » à l’excellent « La Joconde du midi crépusculaire » dans lequel le narrateur finit par définitivement s’abandonner à sa vision intérieure. Mais l’exemple le plus frappant de cette corrélation étroite entre la mort et la folie est atteint dans « L’Ultime plage » ; un homme échoue sur un atoll abandonné par l’armée après une campagne d’essais nucléaires et sombre progressivement dans la folie, hanté par le souvenir de sa femme et de son fils disparus. Succession alternée de phases de délire aigu et de moments de lucidité étonnants, cette nouvelle est l’un des sommets de l’art ballardien.

Certains textes échappent toutefois à cette volonté parfaitement arbitraire de catégorisation, du fait notamment de leur ampleur. On pense en particulier à « L’Homme illuminé », nouvelle qui a inspiré le roman « La Forêt de cristal » et qui en contient tous les éléments, mais également à « La traversée du cratère », qui n’est autre que la maquette initiale de « Crash ». Ces textes constituent bien évidemment des morceaux de choix pour les non-initiés, les habitués de l’œuvre de Ballard seront quant à eux sans doute moins impressionnés ; ce qui n’enlève absolument rien à la qualité intrinsèque de ces deux nouvelles.


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Avec ce second tome de l’intégrale des nouvelles de J. G. Ballard se dessinent les contours d’une œuvre gigantesque, foncièrement originale et bien à part dans le paysage de la littérature mondiale et de la science-fiction en particulier. Au fil de pages, on éprouve en outre le sentiment de découvrir de nouvelles facettes d’un auteur que l’on pensait pourtant connaître parfaitement et d’en apprécier ainsi la diversité et la singularité. Certes, les thématiques reviennent chez l’auteur de manière régulière, mais c’est finalement en grande partie lié à l’exhaustivité éditoriale de cette intégrale. On attend donc avec impatience l’ultime volet de cet imposant triptyque, que Tristram publiera très probablement l’année prochaine ; sachant que cette fois la période concernée s’étalera sur plus de vingt ans d’écriture.