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Publié le 15/11/2009

Nuigrave de Lorris Murail

ED. ROBERT LAFFONT / AILLEURS ET DEMAIN, NOV. 2009

Par Soleil vert

Pour le quarantième anniversaire de la collection « Ailleurs et Demain », Gérard Klein édite un roman (français) remarquable, assez atypique, à l’image de Langues étrangères ou du Quatuor de Jérusalem. Lorris Murail, connu surtout pour des romans jeunesse, comme Le Maître des golems, qui a obtenu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2003, signe avec Nuigrave un ouvrage hallucinant et halluciné.


En partance pour l’Égypte, Arthur Blond se fait pincer à la douane de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle avec un patch de nicotine collé aux fesses. L’Office Européen de Restitution Patrimoniale l’a chargé de recoller les morceaux de l’Obélisque de la Concorde brisé lors d’une tentative de réédification sur son site historique de Louxor.

La France – une France imaginaire et contemporaine où sévit la prohibition sur le tabac et ses dérivés – a en effet décidé de concert avec quelques pays européens de se refaire une virginité morale et culturelle en rétrocédant des pièces archéologiques pillées naguère aux pays du tiers-monde.
Personnage à la dérive, naviguant entre deux substances illicites, Arthur partage ses activités entre un poste de maître assistant en archéologie à l’université Aimé-Jacquet et un bureau à l’Office chargé de ces restitutions.
Malheureusement pour l’enseignant, le patch confisqué fait partie d’un lot contenant une drogue, le tétracoarcinicol. Les propriétés de cette plante amazonienne, dont l’ingestion provoque une altération de la perception du temps, intéressent fortement des laboratoires médicaux. Or le fournisseur exclusif du TCC est une ancienne petite amie d’Arthur…

« Les écrans disparaissaient, me renvoyant sur le fond noir de la réinitialisation ».

Nuigrave dresse d’abord le tableau sans complaisance d’une société en perte d’identité : « Nous parlions de ma mission, de mon activité de rétroarchéologue. Du besoin de se délester d’une culture empesée par les souvenirs. Du temps qui passe, qui s’accélère. Du temps des vieux. D’après lui en vidant leurs musées, nos sociétés séniles ne restituaient pas à leurs propriétaires légitimes des trésors indûment amassés, elles s’appliquaient à désencombrer leur mémoire congestionnée afin de retrouver l’allant de leur jeunesse… »
Passé perdu, souvenirs spoliés, le colonialisme culturel affecte aussi bien les nations pillées que les sociétés occidentales.
Comme en illustration de ces propos, après ses démêlés avec la police, Arthur Blond se réfugie dans une espèce de Sangatte pluriethnique, le Petit Kossovo. La description de ce microcosme de l’Humanité, lieu sans mémoire et sans avenir qu’illumine l’amitié de l’archéologue et Moussa, un petit garçon africain, constitue le point fort du roman. Murail retrouve les chemins de tristesse de Rancy, la banlieue sordide de Voyage au bout de la nuit [1] à peine colorée par l’affection mutuelle de Bardamu et Bébert.
Dénonciation d’un monde promis au néant, inventaire de coins paumés, Nuigrave abonde aussi en personnages éphémères, coincés dans des situations sans issue : Sidonie, la femme aimée retrouvée et aussitôt perdue, Wellman le séquestreur séquestré dans ses souvenirs… À la différence de Celine, l’auteur porte cependant un regard indulgent sur l’humanité : « Il y a des gens qui vous trahissent mais sur qui on peut toujours compter quand même. La vie est compliquée, Maria. » [2]

« Je me souvins de Fatima, que je n’avais pas touchée dans ma chambre d’hôtel du Caire, mais dont mes désirs dormants avaient fait leur proie, longtemps après dans ma chambre parisienne. »

Nuigrave aborde surtout le vieux thème science-fictif de la drogue. Bien qu’il ouvre la piste prometteuse de la paramnésie, une des séquelles liées à l’absorption du TCC, Lorris Murail ne s’engage pas sur les voies dickiennes des troubles de la perception et des univers parallèles mais plutôt sur celles du Temps des changements de Silverberg. La drogue comme libération en quelque sorte. Il opte pour une écriture hallucinée dans laquelle la mémoire réelle ou inventée se superpose à l’action, où l’évocation des bars à chicha de Belleville alterne avec les images d’une Égypte imaginaire.


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Nuigrave décrit le combat désespéré d’individus en lutte contre le temps sociétal, celui de l’information, celui de la vitesse, de l’éphémère, au profit d’un temps retrouvé.
Lorris Murail signe là un grand roman.



NOTES

[1] Célèbre roman de Celine.

[2] Écho de l’aphorisme Célinien : « Faire confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu. »