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Publié le 01/11/2009

Océanique de Greg Egan

ED. LE BELIAL’, NOV. 2009

Par Soleil vert

Troisième volet d’un projet éditorial audacieux — l’intégrale raisonnée des nouvelles de Greg EganOcéanique complète le travail débuté avec Axiomatique et Radieux. À l’inverse des deux premiers tomes, il ne reprend pas le contenu intégral du recueil original… D’où l’idée d’un éventuel quatrième volume.


Maîtres d’œuvre de la présente publication, Ellen Herzfeld & Dominique Martel (aidés d’Alain Sprauel pour la bibliographie) justifient ce choix dans un avertissement : « [...] les positions philosophiques de certaines des cités évoquées dans « Les Tapis de Wang » trouvent leur origine dans la réflexion du personnage de « Poussière », le tout se poursuivant de manière directe dans « Océanique ». » Autre exemple, « Oracle », dont « Singleton » constitue une préquelle. C’est donc le choix d’une cohérence narrative qui a présidé à l’assemblage de ce recueil.

Rançon de cette unité d’inspiration, Océanique déploie une moindre diversité formelle que Axiomatique. Mais un texte de Greg Egan s’apparente aussi à une aventure intellectuelle. Et dans ce domaine le lecteur n’a pas le temps de souffler : suspension de l’incrédulité (« LAMA »), réification de la métaphore (« Océanique »), les aficionados du Cafard Cosmique auront le sentiment de poursuivre une conversation engagée sur le forum. L’écrivain australien explore toujours ses voies de prédilection : le thème du transfert dans « Poussière » ou « Le Réserviste », l’éthique dans « Continent perdu », les mondes immersifs... Dans « Les Tapis de Wang » il propose aux post-humains deux avenirs opposés : exploration du réel ou plongée dans le virtuel. Rien de transcendant a priori, mais Egan décèle dans l’attirance pour la virtualité une tentation anthropomorphiste. L’Humanité future ressuscitera incidemment le vieux débat entre Galilée et l’Église : doit-on placer l’Homme au centre de la création ? Enfin, le talent de Greg Egan éclate aussi dans sa manière de renouveler les thèmes traditionnels de la science-fiction, grâce à une culture scientifique hors du commun. En témoigne « Les Entiers sombres », récit sur les univers parallèles.

Au sommaire

« Gardes-frontières »

Placer une partie de football quantique entre transhumains en ouverture d’Océanique relève d’une gageure éditoriale. « L’Assassin infini », extrait de Axiomatique et publié dans des conditions identiques, avait soulevé les réserves d’une partie du lectorat. Dommage, en regard du feu d’artifice à venir…

« Les Entiers sombres »

En travaillant sur des théorèmes relatifs à la théorie des nombres, deux mathématiciens mettent en évidence une série de résultats arithmétiques contradictoires. Ils découvrent que cette discontinuité dissimule une frontière entre deux mondes parallèles, chacun d’eux possédant ses propres lois mathématiques et physiques. Un contact pacifique s’établit de part et d’autres jusqu’au jour où le camp adverse décide de bouger la ligne de démarcation et provoque un conflit d’un genre nouveau… Un récit intéressant mais un peu sec sur le thème des univers parallèles.

« Mortelles Ritournelles »

Un laboratoire privé de recherche neurologique fabrique des tubes musicaux et propose à un consultant d’en soumettre quelques échantillons à ses clients, des agences publicitaires. Sur l’air de « La Musique qui rend fou » une ritournelle convenue mais pertinente.

« Le Réserviste »

Les nantis d’une société future se constituent des réservoirs de clones à usage multiple : stocks d’organes, partenaires sexuels… L’un d’entre eux tente une transplantation de cerveau. Dans ce récit inquiétant d’une communauté de milliardaires amoraux à l’image de la Saga des Hommes Dieux de P. J. Farmer, Egan croise avec bonheur plusieurs thèmes. Le clonage comme perversion, le transfert (la permutation), le dédoublement de personnalité, une piste également empruntée dans la nouvelle suivante. Un excellent texte.

« Poussière »

Comment devenir immortel ? À défaut de clones, il est tentant d’expédier une copie numérique de soi-même dans un espace virtuel. À condition que le double soit d’accord. À l’instar d’un Priest, Egan se saisit du thème de la dualité pour élaborer une réflexion métaphysique vertigineuse : peut-on assimiler l’homme et l’univers à de l’information ? Egan tirera de ce récit publié en 1992 dans Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine la matière d’un de ses plus fameux romans, La Cité des permutants.

« Les Tapis de Wang »

Remplacée par des clones ou des répliques numériques, l’Humanité a disparu au profit d’une nouvelle espèce, les transhumains, des hommes libérés de toute contrainte biologique. L’une de leurs dispersions s’élance dans le cosmos à la recherche de formes de vies extra-terrestres. Dans ce vrai-faux space opera, Egan dresse brillamment le portrait d’une post-humanité hésitant entre chair et virtualité et renouvelle le débat sur la place de l’homme dans l’univers. « Les Tapis de Wang » est extrait de Diaspora, roman non encore traduit de l’auteur australien.

« Océanique »

Long récit de l’itinéraire spirituel d’un être humain abandonné par la foi, « Océanique » prend sa source — selon Serge Lehman — dans une correspondance entre Romain Rolland et Freud sur le sentiment religieux. Loin des nouvelles « coup de poing » de Clarke sur le même thème, ce texte sensible constitue au passage un parfait exemple de réification de métaphore, autrement dit une métaphore prise au pied de la lettre.

« Fidélité »

Une femme mariée soucieuse de la longévité de son couple persuade son conjoint d’utiliser un implant neuronal, garant d’une fidélité réciproque. Greg Egan procède ici à l’inverse de ce qui a fait sa réputation : il multiplie les mots et non les idées. Une littérature d’introduction à la science-fiction.

« LAMA »

La fille d’une poétesse assassinée engage un détective privé. Au banc des accusés une puce neuronale, le Langage d’Analyse et de Manipulation de l’Affect. Elle permet d’une part de conceptualiser, de traduire en mots l’intégralité de l’expérience humaine d’un individu dans lequel elle est implantée, mais aussi de générer n’importe quel état émotionnel. L’enquête révèle qu’un couple s’apprête à déposer un recours juridique pour généraliser l’utilisation de cet outil aux enfants âgés d’au moins trois ans… Le meilleur récit de ce recueil, intrigue passionnante, vaste champ de réflexion sur le langage, les univers immersifs, sans compter les réminiscences d’Ulysse de James Joyce et du Village des damnés de John Wyndham.

« Yeyuka »

Un médecin australien bénéficiant des dernières technologies en matière de santé découvre le prix de son immunité au cours d’une mission humanitaire en Ouganda. Une nouvelle intéressante, mais dépourvue de ressort dramatique.

« Singleton »

Un physicien met au point un nouveau type de processeur quantique, premier pas vers le développement d’intelligences artificielles à développement autonome, c’est-à-dire d’humains dotés de cerveaux numériques. Une réflexion sur le libre arbitre pas tout à fait convaincante.

« Oracle »

Dans les années de guerre froide, Robert Stoney, professeur de mathématiques à Cambridge et barbouze par intermittence, purge une peine de prison de trois ans. Un androïde venu du futur le délivre. Nanti de connaissances nouvelles il s’ingénie à développer une machine intelligente mais un des collègues s’oppose à ses projets. Revisitation du mythe faustien du pacte avec le Diable, ce long récit contient des pages brillantes, notamment celles où l’adversaire de Stoney s’appuie sur le théorème de l’incomplétude de Gödel pour nier la possibilité de l’existence d’une intelligence artificielle. À la lecture de la formidable scène finale, le constat s’impose : Egan est une copie numérique de Goethe.

« Le Continent perdu »

Un jeune homme originaire du Khurossan, un Afghanistan imaginaire où s’affrontent combattants locaux et soldats du futur, est emmené en captivité dans un espace-temps inconnu. Coupé des siens, il attend inlassablement sa libération. On pense en premier lieu à La Guerre éternelle de Joe Haldeman ou aux Seigneurs de la guerre de Gérard Klein. Pourtant le sort de cet homme de nulle part évoque aussi un autre récit de Greg Egan, « Le Coffre fort ». Qu’est-ce qu’un être humain ? Une émotion, un espoir ? Moins abouti que ce fameux texte et laissant un goût d’inachevé « Le Continent perdu » renvoie tout de même aux préoccupations ontologiques et éthiques de l’auteur. [1]


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« Lama », « Les Tapis de Wang », les vingt dernières pages d’« Oracle », des moments de génie traversent ce recueil. « Le réserviste », « Océanique » constituent aussi des points forts.

Dommage par contre de ne pas avoir placé « Gloire », texte présent dans l’anthologie N.S.O., en lieu et place de « Gardes-frontières ».

Quelle claque tout de même !



NOTES

[1] cf. son engagement auprès des réfugiés australiens.