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"Comment éviter de se casser la gueule en se faisant plaisir ?"

Olivier GIRARD a créé les éditions Le Bélial’ en 1996 / Son catalogue va de Jack VANCE à Robert SILVERBERG en passant par Thierry Di ROLLO, Lucius SHEPARD, Francis BERTHELOT, Claude ECKEN, Thomas DAY... et bien sûr, la revue Bifrost.


Cette interview fait partie d’une série de trois entretiens. Dans la même série :


- Le Cafard cosmique : Racontez-nous l’histoire de la création de votre maison d’édition.

- Olivier GIRARD : J’ai commencé dans l’édition de SF en avril 96 en créant les éditions du Bélial’ afin de lancer Bifrost, une revue spécialisée dans le domaine des littératures de l’imaginaire. Deux ans après la création de la revue, nous nous sommes mis à publier des bouquins. L’ambition était d’abord de nous faire plaisir en faisant partager nos goûts au plus grand nombre, et bien sûr de défendre les auteurs auxquels nous tenions, qu’ils soient francophones ou non.

- CC : Aujourd’hui quel est votre chiffre d’affaires et combien de personnes employez-vous ?

- O.G. : En 2005, le Bélial’ a réalisé un chiffre d’affaire d’un peu plus de 250 000 €. Je suis le seul à être directement rémunéré par les éditions du Bélial’, au titre de gérant. Les auteurs et les traducteurs sont payés en droits d’auteur.

- CC : Sur quels arguments misez-vous pour sortir du lot et assurer votre pérennité ?

- O.G. : Disons que diriger une petite structure éditoriale partie de rien pendant plus de 10 ans, c’est déjà une jolie réussite en terme de "pérennité". Pour la suite ? Je pense juste continuer à faire ce que j’aime, c’est-à-dire publier les bouquins qui me plaisent en me gardant surtout de trop en faire [pas plus de 8 par an, auxquels s’ajoute la revue Bifrost]. Je pense que trop publier est une erreur fondamentale, au final préjudiciable pour tout le monde [éditeurs, mais aussi auteurs et bien sûr lecteurs].

Je ne sais pas ce que "sortir du lot" veut dire. Je fais les choses avec conviction et honnêteté quant à mes choix éditoriaux, et je crois que ça, c’est-à-dire ne jamais se foutre de la gueule du lecteur, sur la durée, ça paye. Parier sur la durée, c’est devenu une chose rarissime dans l’édition. C’est peut-être en ça que les éditions du Bélial’ "sortent du lot". Mon véritable argument, c’est ma conviction, sur laquelle s’est bâtie la confiance des lecteurs des éditions du Bélial’. Je vais juste continuer à faire preuve de conviction, en espérant que le nombre de lecteurs qui font confiance à notre catalogue sera de plus en plus important.

- CC : Avez-vous des ambitions particulières pour la publication de jeunes auteurs français, désirez-vous participer à l’éclosion d’une nouvelle génération ?

- O.G. : J’ai des ambitions particulières pour la SF. Point. Je veux dire par-là que j’entends publier des textes qui me plaisent, novateurs et/ou divertissants, peu importe, pourvu qu’ils me conviennent. J’ai absolument la même ambition pour les auteurs de SF français, américains ou polonais, qu’ils soient vieux ou jeunes.

Quant à savoir si je désire participer à l’éclosion d’une nouvelle génération d’auteurs, il me semble qu’en tant que rédacteur en chef d’une revue spécialisée en SF depuis plus de 10 ans, j’ai déjà pas mal donné côté SF française, y compris du côté des éclosions - le dernier Bifrost, par exemple, celui des 10 ans, propose un sommaire de 10 auteurs francophones pour près de 600 000 signes de fictions inédites. Le fait d’avoir choisi de fêter nos dix ans avec un sommaire 100 % francophone est une profession de foi, une prise de position. Je pense qu’en termes de qualité et de potentialité, la génération d’auteurs de SF et, plus largement, de littératures de genre actuelle en France, est tout à fait exceptionnelle. Quand on me demande si je veux participer à l’éclosion d’une nouvelle génération, c’est comme si on me demandait si je veux devenir éditeur, ce que je suis déjà. Quant à une « nouvelle » génération, elle est là : les Catherine DUFOUR, Thomas DAY, Christophe LAMBERT, Xavier MAUMEJEAN et autres Johan HELIOT, par exemple, sont tous de jeunes auteurs. Ils ont encore beaucoup à dire et leur œuvre est encore à venir. Il y aura bien sûr des petits nouveaux derrière, et c’est tant mieux, on y travaille tous...

- CC : Qu’est-ce qui doit, selon vous, être amélioré en matière d’édition française de SF ?

- O.G. : Ce qui devrait être amélioré en matière d’édition française de SF, ce sont les ventes de nos auteurs vers l’étranger. C’est ce qui fait la force des anglo-saxons qui, pour peu qu’ils aient un minimum de talent, sont immédiatement traduits dans une dizaine de langues. Cette démarche de vente vers l’étranger doit d’abord être menée par les grosses structures éditoriales, structurellement équipées pour. Le souci, c’est que la littérature de genre est souvent mal considérée par ces mêmes structures, qui ne font aucun effort en ce sens. Le seul éditeur, à mes yeux, à réussir le tour de force d’imposer des auteurs de genre d’expression française en « anglosaxonnie » est Albin Michel. Il me semble que les gros éditeurs parisiens devraient s’inspirer de cet exemple. La SF française n’a, qualitativement, pas à rougir face aux textes anglais ou américains. Il serait temps que le monde le sache, à commencer par les lecteurs francophones qui, trop souvent, par méconnaissance et fainéantise intellectuelle, continuent de penser que la SF française est pauvre, trop politisée, trop intello et/ou incompréhensible.

Par ailleurs, en allant dans le détail et en séparant les genres, beaucoup d’éditeurs ont commis l’erreur de confondre fantasy et science-fiction, en terme de ventes notamment. Le lectorat de ces deux genres se croise beaucoup moins qu’on l’a longtemps cru. Ce sont deux secteurs différents, qui ne répondent pas aux mêmes codes, n’ont pas les mêmes ambitions. Le souci, c’est qu’ils sont vendus en librairies dans les mêmes rayons et que les éditeurs qui publient de la S-F sont ceux qui publient de la fantasy. Il y a là un vrai problème structurel. Vous sortez deux bouquins d’excellente qualité, l’un en SF, l’autre en fantasy. Ce dernier titre a toutes les chances de se vendre davantage que le bouquin de SF. Votre patron, qui n’y connaît rien et qui n’a aucune envie d’y connaître quelque chose, va vous demander pourquoi une telle différence. Vous pouvez lui dire ce que vous voulez, il vous répondra que si la SF se vend moins que la fantasy, vous n’avez qu’à arrêter la SF et ne publier que de la fantasy. Ceci étant, je pense que les choses vont changer. La fantasy est un domaine surexploité. J’ai le net sentiment que globalement, les ventes se tassent. Si le phénomène se confirme, ça devrait libérer de l’espace pour la SF. À suivre, en tout cas...

- CC : Etes-vous parfois en compétition avec de gros éditeurs - et dans ce cas, qui gagne ?

- O.G. : Oui, ça arrive. D’autant que si on entend par « gros éditeur » une structure ayant plus de moyens financiers que le Bélial’, ben ça en fait beaucoup ! Qui gagne ? Le gros, naturellement. C’est arrivé très récemment avec « Le Monde enfin » de Jean-Pierre ANDREVON, pour citer un auteur français en exemple [paru au Fleuve Noir / Rendez-vous Ailleurs]. Dans ces cas là, on ne peut même pas dire qu’il y ait bataille, parce que pour se battre, il faut pouvoir échanger des coups... Ce que, me concernant, il n’y a que rarement. Le gros [Fleuve Noir, pour continuer sur l’exemple] a mis sa proposition sur la table. Une proposition tout à fait honnête, rien de délirant, mais disons tout de même deux fois supérieure à ce que je pouvais mettre. Je n’ai tout simplement pas pu suivre. En fait, l’auteur ne me l’a même pas demandé, et ça se comprend parfaitement. Car finalement, ce n’est pas qu’une question d’argent [même si c’est important, cela va sans dire]. Non seulement le « gros » a des moyens financiers supérieurs au « petit », mais il a souvent une diffusion bien meilleure.

Soyons clairs. Que puis-je offrir à un auteur qui m’intéresse [qu’il soit français ou étranger, d’ailleurs, c’est plus ou moins la même chose] ? Disons, un maximum de 2000 euros [ce qui, pour moi, est considérable] et une mise en place en librairies de 1500 volumes dans le meilleur des cas. Bref, revenons à notre exemple. Un bouquin m’intéresse. Le « gros » arrive. Il dit : je propose 4000 euros [une offre de base tout à fait conventionnelle], on va imprimer le bouquin à 5000 exemplaires et on va en mettre 3000 en librairies. Dans ce cas-là, le « petit » [moi, donc], n’a qu’à fermer sa gueule, car de toute façon, même s’il suit financièrement [ce qui, me concernant, est une pure folie], il ne pourra raisonnablement envisager qu’un tirage à 4000 exemplaires [au maximum] parce que sa diffusion ne sera pas capable de lui « placer » plus de 1500 volumes en librairies. Ce qui sous-entend pour l’auteur des horizons de ventes beaucoup moins élevés. Bref, le « petit » propose moins d’argent et probablement moins de ventes en fin d’exploitation du bouquin. Résultat, le « petit » perd, même quand vous travaillez avec des amis. C’est normal, on ne peut aller contre l’intérêt de l’auteur.

Bien sûr, on se bat sur le relationnel, on dit que le livre sera plus beau, meilleur car vous ferez mieux travailler l’auteur, que vous décrocherez une reprise en poche dans une grosse structure après l’exploitation grand format, ce genre de trucs, mais c’est pas simple. C’est essentiellement pour ces raisons que bien souvent, il y a davantage d’inventivité chez les petites structures, car elles sont obligées d’aller chercher là où ne vont pas les grosses, c’est-à-dire de trouver de nouveaux auteurs. Je schématise, naturellement, mais il y a tout de même beaucoup de ça...

- CC : Que publiez-vous qu’un gros éditeur ne publierait pas ?

- O.G. : Des choses plus difficiles sans doute, plus viscérales [je pense notamment à un auteur comme Thierry Di ROLLO ]. Probablement des trucs moins grand public, car la tentation du « grand public » [un succès public important ne signifie pas nécessairement de la soupe, mais bien souvent tout de même - il suffit de lire GOODKIND ou FEIST pour s’en convaincre] est structurellement inhérente aux éditeurs de taille importante.

Le Bélial’ a des frais fixes extrêmement réduits. Je peux me permettre de publier peu de livres, voire de ne pas en publier du tout pendant plusieurs mois. C’est un luxe, car quand vous ne publiez pas de livres, vous vivez sur votre fonds, c’est-à-dire les titres anciens. Et il est rare que le fonds suffise pour faire vivre une structure sans nouveauté pendant plusieurs mois.

C’est la richesse d’un éditeur comme le Bélial’, ou bien encore La Volte, ou Les Moutons électriques : chaque titre publié répond à un enthousiasme profond de l’éditeur. Bien sûr, il y a toujours une ambition commerciale derrière toute publication, mais il me semble que chez ces petites maisons besogneuses, cette ambition passe le plus souvent après l’enthousiasme. Ce rapport enthousiasme / volonté commerciale est déterminant. Et il me semble, pour les raisons évoquées plus haut, qu’il est bien plus souvent en faveur de l’enthousiasme dans les petites maisons. Naturellement, la difficulté de l’exercice repose sur l’équilibre entre des textes qu’on qualifiera de « difficiles » et d’autres à vocation plus grand public. Ou comment éviter de se casser la gueule en se faisant plaisir...

- CC : Quel rôle jouent Fiction [pour les Moutons Electriques] et Bifrost [pour le Bélial] dans l’existence éditoriale et matérielle de votre maison d’édition ?

- O.G. : J’ai cru comprendre qu’André-François RUAUD ne payait pas les collaborateurs de sa revue, Fictions. Et ça n’a rien d’étonnant. [1] Publier une revue littéraire, en France, c’est presque un acte politique. C’est une profession de foi. C’est un travail énorme [publier un numéro de Bifrost me prend cinq fois plus de temps que publier n’importe quel roman, même une traduction] et compliqué, vous devez gérer un nombre d’interlocuteurs considérable [une grosse vingtaine environ pour un numéro de Bifrost], pour des horizons de ventes très faibles.

Bifrost existe depuis 10 ans. Je pense que la revue gagne un peu d’argent depuis trois ans. Grâce essentiellement à la pub [1500 euros par numéro, ce qui paye environ la moitié des frais de fabrication], et puis aux abonnements, qui montent régulièrement [nous avons résolument franchis la barre des 500 abonnés depuis moins de six mois]. Mais les ventes en librairies restent insuffisantes, ce qui ne lasse pas de me consterner. Bifrost a tenu, en tout cas sur ses premières années, grâce aux éditions du Bélial’. Pas l’inverse. Ça a d’ailleurs été, à l’origine, ce qui m’a poussé à élargir notre champ de publication, m’étant vite rendu compte que le Bélial’ ne pourrait pas vivre sur le seul titre Bifrost. Si Bifrost avait fonctionné mieux dès le début, je n’aurais d’ailleurs peut-être jamais publié de bouquins autres que la revue.

Aujourd’hui, c’est un peu différent. Bifrost ne ramène pas vraiment d’argent, mais n’en coûte plus non plus. La revue paie mal, mais elle le fait tout de même un peu [5 euros le feuillet pour les auteurs, 7,5 euros pour les traducteurs, 250 euros pour une illustration de couverture]. Mine de rien, c’est une belle réussite. Reste qu’au-delà du caractère "missionnaire" de la publication d’une revue, il y a aussi l’aspect "image", qui touche l’ensemble de la maison d’édition la publiant. Bifrost est une manière de "vitrine" pour les éditions du Bélial’, une manière de dire "ce que nous aimons, c’est ça, et si vous aimez aussi, vous le retrouverez dans les publications du Bélial’". Je pense que Bifrost nous a certainement légitimé en tant que maison d’édition, mais ça, c’est un apport difficile à quantifier.

- CC : A l’heure actuelle, tous les éléments qui entourent, enrobent le texte en lui-même [couvertures, préfaces, postfaces, support vidéo, musical, promotion...] paraissent cruciaux dans la réussite de l’ouvrage. Quelle importance donnez-vous à cet « enrobage » et comment parvenez-vous, matériellement, à l’assumer ?

- O.G. : Le livre est un objet dual : il est à la fois contenant et contenu. Les deux sont indissociables. Après, c’est une histoire de goût, et là, on peut toujours en discuter... Bref, j’apporte un soin particulier à faire en sorte que l’aspect contenant soit à la hauteur du contenu, et inversement. Je peux me tromper, mais c’est en tout cas mon ambition. Je ne sais pas, en revanche, si, comme tu le dis, tout ce qui "entoure" le texte est si crucial que ça. Il me semble que ça dépend des bouquins. Et aussi des lecteurs. Si tu réédites un classique, il peut en effet s’avérer pertinent d’apporter un éclairage au texte, le situer dans son contexte, etc. Là, bien sûr, le paratexte [préface, postface, bibliographie], prend son sens, d’autant qu’il peut inciter des lecteurs possédant déjà le bouquin à acheter ton édition. Pour un texte inédit et contemporain, ça me semble moins évident. Comme je l’ai dit, ça dépend des titres.

Je publie par exemple, en septembre prochain, l’intégralité du recueil « Axiomatique » de Greg EGAN, soit 18 nouvelles dont 10 textes inédits [sur 464 pages tout de même !]. EGAN étant un auteur assez secret, et n’ayant qui plus est pas eu d’actualité réelle en France depuis quelques années, il m’a semblé intéressant de conclure l’édition d’ « Axiomatique » par une bibliographie exhaustive de l’auteur. C’est un petit plus, mais ce n’est pas pour ça, je pense, que les gens achèteront ou pas le bouquin... Ça répond juste à l’ambition d’être le plus complet possible, ce qui est une sorte de tradition au Bélial’.

Dans les exemples que tu donnes dans ta question, il y a le mot promotion. Là, soyons clair, le Bélial’ n’a aucun moyen ou presque d’assumer une quelconque promotion de quoi que ce soit. D’ailleurs, je pense que la promotion, en littérature de genre, a un impact réel seulement si elle est très lourde. Je pense par exemple à la réédition de « Thomas Covenant » au Pré aux Clercs, avec un tirage énorme, les bouquins disponibles pour la presse trois mois avant la sortie effective du titre, des affiches, de la pub un peu partout, y compris dans Livres Hebdo, même des tee-shirts ! Là, l’impact est réel, naturellement. Mais l’investissement financier est considérable.

J’ai publié en mars dernier « La Nef des fous », un roman de Richard Paul RUSSO, auteur totalement inconnu en France. Nous en avons vendu 3000 en cinq mois, ce qui signifie que nous devrions en vendre 5000 sur environ un an. Sans aucune "com", ou presque. Si nous avions fait la même campagne que le Pré aux Clercs sur « La Nef des fous », combien en aurions-nous vendus en un an ? 8000 ? Possible, oui, mais cet écart n’aurait pas amorti l’investissement publicitaire. Un tel investissement aurait probablement payé sur le prochain bouquin de RUSSO à paraître [petite info en passant : il s’agit de « Rosetta Codex », qui paraîtra au Bélial’ en septembre 2007], mais semblable délai de retour sur investissement est pour nous impensable. Bref, à notre échelle, tout plan de communication réel ne peut tout simplement pas être envisagé. J’en discutai avec Thibaut ELIROFF [NDLR : des éditions J’ai Lu] il y a quelques temps, qui me disait que J’ai Lu mettait sur pied un très gros partenariat avec SciFi, la chaîne de télé spécialisée. J’attends le résultat, mais je suis sceptique.

- CC : Quelle est l’influence de vos diffuseurs / distributeurs sur votre visibilité ?

- O.G. : Elle est évidemment considérable, puisque c’est ton diffuseur qui « place » tes bouquins en librairie, c’est-à-dire que c’est lui qui va voir les libraires [il choisit donc qui il va voir], avec lequel il détermine ce qu’on appelle la mise en place, à savoir le nombre total de livres placés à leur sortie en librairies. La visibilité, c’est ça. Où et comment trouver tes livres. Et ça, c’est le diffuseur qui s’en occupe. Bien sûr, en tant qu’éditeur, tu fixes des minimums. Pendant les réunions où tu vois tous les commerciaux de ton diffuseur [pour le mien, ils sont dix], tu dis : « Okay les mecs, ce bouquin qui va sortir dans trois mois, c’est carrément mortel, un truc de dingue, on n’a jamais lu ça, l’auteur est une star », et patati... En conséquence de quoi, tu leurs dis que tu veux, disons, 1500 exemplaires de mise en place minimum. Sauf que tu ne peux pas être au cul de chaque représentant. Après, c’est leur boulot. Leur rôle est énorme. Bien sûr, entre toujours en ligne de compte la notoriété de l’éditeur et de l’auteur, mais malgré tout, la mise en place, et donc la visibilité, ce sont les représentants des diffuseurs qui la font.

La force du réseau de diffusion d’un éditeur a d’ailleurs un rôle considérable sur ses choix éditoriaux. Si tu sais que tes représentants sont infoutus de te faire des mises en place importantes [ce qui signifie que tu n’auras pas un retour sur investissement rapide], ça veut dire que si tu n’as pas une trésorerie solide te permettant d’avancer beaucoup d’argent, tu ne pourras pas investir sur des projets coûteux [un livre étranger avec une grosse traduction, par exemple]. La diffusion, c’est le nerf de la guerre, c’est indéniable.

- CC : Vous publiez moins de dix ouvrages par an. Cela est-il une faiblesse en terme de commercialisation ?

- O.G. : En ce qui concerne le Bélial’, nous publions entre 8 et 11 bouquins par an plus 4 ou 5 exemplaires de Bifrost. Est-ce une faiblesse pour la commercialisation ? Oui, dans l’absolu. Parce qu’il sera plus facile pour un représentant de te « travailler » auprès des libraires avec 3 ou 4 titres par mois car tu représentes du chiffre, autant pour le représentant que pour le libraire. Tu pèses sur le marché, tu occupes de la place, de l’espace en linéaire aussi bien qu’en chiffre d’affaires [au détriment des autres éditeurs, mais c’est la règle du jeu].

En ce qui concerne le Bélial’, je n’ai jamais voulu publier beaucoup de bouquins. Non par manque de bons livres à publier [si on puise dans le vivier anglo-saxon, la manne est considérable], mais simplement parce que bien faire un livre, ça prend du temps [notamment au niveau des traductions], et que j’ai toujours eu beaucoup de mal à déléguer. Aussi, autant que faire se peut, ma réponse à la quantité a toujours été la qualité. C’est une démarche laborieuse, visible uniquement sur le long terme. Mais finalement ça paye. Après 10 ans, les libraires nous connaissent. Ils savent que nous publions peu de livres, mais qu’ils sont généralement attendus. La qualité face à la quantité, c’est un argument vieux comme le monde, mais néanmoins, en ce qui concerne le Bélial’, une réponse efficace.

- CC : Quel bilan tirez-vous de l’année écoulée ?

- O.G. : Pour le Bélial’, le début d’année a été très mauvais. J’ai payé très cher mon tir groupé de coups de coeur en septembre et octobre dernier, avec les romans de Thomas DAY et Francis BERTHELOT ainsi que le recueil « Aztechs » de Lucius SHEPARD. Ces trois titres ont été des catastrophes ; ils sont revenus par wagons sur le premier semestre 2006. Ça m’apprendra à publier en même temps trois titres que je sais difficiles à vendre... Heureusement, « La Nef des fous » de RUSSO, sorti fin mars dernier, a très bien fonctionné [au point que je le réimprime pour fin septembre]. Sans ce titre, se serait vraiment très dur. Reste que la conjoncture globale n’est pas excellente. Toujours trop de titres, pour l’essentiel en fantasy, et beaucoup de merdes. Ça fait des mois que je m’attends à compter les morts. L’Oxymore n’était pas le premier éditeur indépendant que je m’attendais à voir disparaître [[Les éditions l’Oxymore, spécialisée dans le fantastique, l’horreur et la fantasy, ont du cesser leurs activités, pendant l’été 2006, après 7 années d’existence. Elles ont notamment publié des auteurs comme Léa SILHOL, Mélanie FAZI, Jess KAAN, Jérome NOIREZ, Estelle VALS DE GOMIS, etc.]. Je crains que ce ne soit pas le dernier...

En ce qui me concerne, j’ai toujours été très prudent. La conjoncture m’oblige à l’être davantage. Résultat des courses, je diffère certains titres, me concentrant sur les projets porteurs, qui ne sont pas toujours ceux qui m’intéressent le plus. Le souci, c’est qu’encore une fois, ce sont les auteurs français qui trinquent. Pas nécessairement parce qu’ils vendent beaucoup moins que les autres [ils peuvent même vendre bien plus], mais parce qu’ils sont très durs à revendre en poche. Et à l’heure actuelle, si je n’ai pas un horizon de reprise en poche sur un projet, je ne peux tout simplement pas me permettre de le sortir...

- CC : Que pouvez-vous nous dire des nouveautés de la rentrée, à la fois chez vous et chez les autres éditeurs ?

- O.G. : Concernant le Bélial’, je comte beaucoup sur « Axiomatique » de Greg EGAN. C’est à mon sens un véritablement événement, la publication intégrale d’un recueil que le lectorat français attend depuis dix ans. C’est aussi un gros projet [le livre fait près de 500 pages en grand format]. Je croise les doigts. D’autant que je vais publier un autre très gros recueil d’EGAN avant l’été 2007 [« Luminous »], ainsi qu’un troisième volume en 2008, un bouquin qui n’aura pas d’équivalent en langue anglaise et reprendra les textes les plus récents de l’auteur. L’ensemble de ces trois volumes est appelé à représenter une manière d’intégrale raisonnée de l’auteur. Bref, un gros truc étalé sur trois ans. Je compte aussi sur « Sjambak », un recueil inédit de Jack VANCE, un auteur que j’adore depuis tout gosse.

Pour le reste, je ne sais pas. Les bouquins que j’ai lu sur épreuves ne m’ont pas trop emballés [je pense par exemple au « Roi des rats » de China MIEVILLE ]. Dans les trucs que j’attends avec impatience, il y a le prochain roman de Xavier MAUMEJEAN chez Mnémos [je considère que MAUMEJEAN est l’auteur le plus intéressant de sa génération, même s’il n’a pas encore, de mon point de vue, confirmé toutes ses promesses]. « Spin » de Robert Charles WILSON chez Denoël. Le roman d’Adam JOHNSON [même éditeur]. Je suis par ailleurs en train de lire « A l’estomac », de PALAHNIUK [encore Denoël], qui est probablement son meilleur livre, ce qui donne une idée de la qualité sidérante de ce livre. Enfin, j’attends « The Light Ages » de Ian R. MaCLEOD.

- CC : Quels sont vos projets à plus long terme ?

- O.G. : Mon plus gros projet c’est le travail éditorial évoqué plus haut autour de Greg EGAN, qui va tout de même nous occuper jusqu’en 2008. Je vais également publier en septembre 2007 « Rosetta Codex », le nouveau roman de RUSSO, un excellent space opera. Et puis il y a, avec Pierre-Paul DURASTANTI, le « Grand Livre de Mars » de Leigh BRACKETT, qui réunira en un seul gros volume les romans « L’Epée de Riahnon », « Le Secret de Sinharat », « Le Peuple du Talisman » ainsi que le recueil « Les Terriens arrivent ». Il y a un gros travail de réécriture, et aussi sur le paratexte. Voilà un autre gros projet !

Et puis un recueil de Michel DEMUTH. Un autre de Catherine DUFOUR. Un autre encore de Clifford SIMAK. Peut-être un de Xavier MAUMEJEAN [pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué, mon problème, c’est que j’adore les nouvelles !]. Nous allons également publier la suite inédite de la « Patrouille du temps » de Poul ANDERSON. La réédition dans une nouvelle traduction de « The Mote un God ’s Eye », de NIVEN et POURNELLE [gigantesque space opera, une histoire de premier contact extraterrestre, qui devrait faire dans les 700 pages en grand format au Bélial’], dont nous ferons probablement la suite, qui est inédite en France. J’attends aussi pour lecture le dernier roman de Thomas DAY, une fantasy épique autour du personnage fascinant de Shaka Zulu. Le nouveau roman de Thierry Di ROLLO. Enfin, plein de belles et bonnes choses, quoi...


Shinjiku


NOTES

[1] Rectificatif d’André-François RUAUD : « Fiction paye un forfait à la revue américaine "Fantasy & Science Fiction" - dont elle est l’édition française officielle -, concernant tous les textes anglo-saxons provenant de F&SF. Fiction, par ailleurs, rémunère bien entendu tous ses illustrateurs et tous ses auteurs [chroniqueurs et essayistes compris] ; il n’y a que les traducteurs qui, eux, sont bénévoles.