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de Jean-Philippe Jaworski
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Publié le 10/06/2010

Oméga mineur, de Paul Verhaeghen, traduction de Claro

[Omega Minor, 2004]

ÉD. LE CHERCHE-MIDI / LOT49, AVR. 2010

Par Nathrakh

Une histoire du vingtième siècle ? Un « roman total », mêlant mysticisme et science, cosmologie, physique et mystique dans le bouillon de l’histoire ? Un renouvellement de la forme épique dans Berlin ? Oméga mineur rassemble ces possibilités, en révèle d’autres, résiste à une définition minimisante pour se donner pleinement à celui qui expérimente ce fleuve langagier ; ou, peut-être, pour effacer ce dernier et l’emmener, presque avec sérénité, dans la violence de la destruction.


Deux personnages, traversant le vingtième siècle, servent de points d’ancrage d’un récit immense : Josef de Heer, jeune juif survivant dans les marges de l’Allemagne hitlérienne, puis rescapé d’Auschwitz (dont le témoignage, plusieurs décennies plus tard, est à la base de sa relation avec Paul Andermans, étudiant en psychologie cognitive à Berlin). Et le physicien Goldfarb, qui collabore au projet Manhattan par amour pour Hannah, elle aussi physicienne. Leurs histoires sont celles des traumatismes majeurs du siècle passé, vécues en retour arrière par Andermans et par le monde de 1995. Ce monde, c’est celui d’après la chute du mur de Berlin, d’après la fin supposée d’un monde désormais laissé à ses doutes. Individus dont les destins ne sont connus que de quelques hommes, ils ont été effacés par l’histoire et ses cicatrices. Oméga mineur est, en partie, une construction de témoignages, questionnant leur véracité et, ainsi, mettant en doute la douleur vécue par un survivant comme Josef de Heer ; celui-ci refuse son rôle de modèle, d’exemple pour les générations futures. Sa douleur passée n’est pas différente de celle de tant d’individus, qu’ils aient vécu ou vivant encore – elle n’est, dès lors, pas à sanctifier. Quant à la douleur de Goldfarb, celle du remords devant sa création mortelle, elle demeure intérieure, il doit vivre avec et se noie dans la gloire publique que lui apporte ses recherches et son statut volé de sage scientifique ; sa volonté profonde attend encore de se réaliser.

Oméga mineur se déploie ainsi, en réponse à cet entremêlement de la vie de Goldfarb, de Heer, Andermans et quelques autres, comme une histoire du vingtième siècle, englobant en son sein quelques moments-clés, visant à reproduire l’image des profonds bouleversements et des souffrances vécus dans son déroulement. La langue d’Oméga mineur reproduit l’expérience de cette violence, jaillissante, bouillonnante ; elle conserve en même temps une fluidité et une élégance délectables. Dans sa structure, Oméga mineur fait se bousculer les différents témoignages, chacun devenant partie d’une grande fresque, où n’existe aucune homogénéité. Les récits se confrontent, révèlent les contradictions, les aspérités. Les faits deviennent des représentations, des discours, mais contiennent une part insécable de questionnement quant à leur vérité. Toutes ces personnes, possibilités, témoignages se retrouvent à Berlin, ville centrale de l’histoire officielle, où tout commence et se finit. On la voit vivre durant différentes périodes : l’entre-deux guerres weimarien, où la ville incarne la culture européenne, la modernité, un véritable sens du contemporain ; la guerre, où de Heer doit se dissimuler des nazis, tout comme de nombreux marginaux ; Berlin divisée, symbole des tensions politiques entre l’Ouest et l’Est ; enfin, la ville après la chute du Mur, encore imprégnée de l’esprit de la RDA, de son architecture, mais aussi ville où la jeunesse de l’Est, touchée par la pauvreté, exprime sa haine du monde nouveau et du cosmopolitisme (ainsi est pénétré le milieu des jeunes néo-nazis, désœuvré, violent, vivant dans la ville souterraine et échappant à toute possibilité de contrôle). Oméga mineur peint cette ville, toute en contradictions, emportée par les passions des individus et de la modernité (politiques, esthétiques, sociales), des possibilités de l’histoire, des violences que tout cela implique. Par-delà ses évolutions au cours de l’histoire, Berlin conserve un certain esprit, un statut de ville où la contemporanéité est palpable, où quelque chose d’important semble, à chaque instant, se dérouler. Là où Alfred Döblin, dans Berlin Alexanderplatz, percevait cet esprit à travers le rendu de l’oralité et du chaos des discours de Berlin, faisant du destin d’un individu une traversée au cœur de la ville contemporaine et de son désordre permettant la vie, Oméga mineur place Berlin sur le long-terme et en fait le centre du chaos de l’histoire, parallèle à celui vécu par les habitants de la ville elle-même. Ce sens de l’épique perceptible dans Berlin Alexanderplatz, montré par Walter Benjamin dans sa recension de cette œuvre  [1], est à nuancer avec Oméga mineur, même s’il demeure présent : si l’existence contemporaine est un océan où l’individu se noie, par l’expérience de la ville, dans Oméga mineur, c’est l’expérience du chaos de l’histoire qui efface l’homme. Berlin Alexanderplatz offre une véritable épopée, c’est-à-dire une œuvre prenant son sens dans l’oralité la plus pure, et rend ainsi compte de l’âpreté de la modernité par les coups donnés au parler berlinois ; Oméga mineur recherche une telle violence et ses conséquences sur les hommes, mais prend une perspective plus large et ne fait pas du rendu de l’oralité son objectif. Son sens de l’épique est à trouver dans la rencontre des témoignages et des destins des hommes, dans l’évolution de sa narration, dans la description, par le Josef de Heer enfant, de ces bannières nazies enflammées sous lesquelles les hommes forment une force immense, prête à agir sur l’histoire, avec fanatisme.

Au-delà du récit historique, au-delà de sa construction par le témoignage, Oméga mineur fait de la vie humaine une existence parallèle à celle de l’univers, rassemblées par l’œuvre littéraire. Les lois de l’univers, la maîtrise de celles-ci pour l’utilisation de leur force, sont recherchés par plusieurs des personnages. Symbolisée par la construction du premier engin nucléaire, cette recherche mène à la modification du cours de l’histoire, à la victoire d’un camp sur l’autre, but qui a quelque chose d’un peu puéril face aux forces invisibles du grand chaos universel. Oméga mineur se nourrit aussi bien du langage scientifique de différents domaines (physique théorique, psychologie cognitive) que de celui de la mystique indienne ou de la religiosité juive, vers la recherche d’une origine, d’une naissance n’oubliant jamais la possibilité de la fin, de la révélation apocalyptique. Le livre commence par un acte séminal, la relation sexuelle entre Goldfarb et son étudiante Donatella : la semence de Goldfarb contient la possibilité d’une naissance ; de cet acte naît le récit, traversé par toutes les violences vécues par ses personnages, vers une destruction sous-entendue. L’acte contient sa propre dissimulation, le témoignage ne maintient sa vérité qu’avec fragilité ; face au chaos, rien ne dure. Mais à cette hypothèse, Oméga mineur entend bien apporter son contrepoint dans le récit qui le constitue, pour ne faire de la fin qu’une possibilité éloignée et de l’amour créateur un instant de beauté dont le souvenir, finalement, résiste à tout.


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Oméga mineur, œuvre littéraire contemporaine, parvenant à faire ressentir un véritable sentiment de modernité, en ce sens qu’elle contient les questionnements du temps présent et les magnifie. Dans ce maelström historique possible par la littérature, où les hommes et leurs actes produisent un univers de violence, demeure la beauté. La littérature ne peut rien accomplir sur le monde, ce serait une erreur de le croire ; mais elle peut produire la contemplation et faire exister un sens extrême du contemporain.



NOTES

[1] « La crise du roman : à propos de Berlin Alexanderplatz de Döblin », in Œuvres II de Walter Benjamin, Folio Essais.