Publié le 06/07/2008

« Origine : Les Univers Multiples T. 3 » de Stephen BAXTER

[« Manifold : Origin », 2001]

ED. FLEUVE NOIR / RENDEZ-VOUS AILLEURS, MAI 2008

Par Nébal

Avec Origine, l’écrivain britannique Stephen BAXTER vient clore sa trilogie des « Univers multiples » entamée avec l’excellentissime Temps, et poursuivie avec un Espace très correct, quand bien même beaucoup moins enthousiasmant.
Nous y suivrons ainsi un troisième avatar de l’astronaute frustré Reid Malenfant, lancé dans une aventure folle reposant à nouveau pour une part sur le paradoxe de Fermi...


Reid Malenfant, cette fois, est bien membre de la NASA, mais se voit sempiternellement refuser les grandes missions qui lui tiennent à cœur. Mais un jour, alors qu’il se trouve en Afrique avec son épouse Emma, un événement hors du commun va lui donner l’occasion de repartir dans l’espace. Un OVNI est repéré dans le ciel africain, et Malenfant monte à bord d’un avion avec son épouse, bien décidé à observer de lui-même l’étrange phénomène : un gigantesque anneau bleu suspendu dans le vide à plusieurs kilomètres d’altitude... et duquel tombent de non moins étranges hominidés ! En même temps, notre bonne vieille lune grise et terne disparaît... pour être remplacée par une énorme lune rouge, sur laquelle on devine des continents, des océans, de la végétation... de la vie ? Malenfant, malmené par le troublant événement, est bientôt contraint de s’éjecter. Mais sa femme a disparu, de même que l’anneau bleu... Et l’astronaute, bien vite, est persuadé que cet anneau était une porte donnant accès à la nouvelle lune. Jouant sur l’émotion médiatique, et secondé par l’inévitable Nemoto, il parvient à rassembler des capitaux dans un monde dévasté par les changements brutaux entraînés par l’apparition du gigantesque satellite, et monte une expédition pour percer le mystère de ce bouleversement cosmique, et retrouver sa femme.

Emma est bien vivante, oui, et elle a bien traversé la porte pour se retrouver coincée sur la lune rouge. Mais elle n’y est pas seule : elle y croise bien vite de nombreux hominidés, d’aspect et de coutumes variés... et qui parlent plus ou moins anglais. Dans ce monde brutal et cruel, l’Américaine exilée va devoir trouver le moyen de survivre, en attendant une hypothétique expédition de secours ; elle ne doute pas que Malenfant va faire tout son possible pour la rejoindre sur l’astre mystérieux et la tirer de ce piège cosmique : après tout, le héros, c’est lui ! Elle, elle n’est jamais qu’une comptable...

Dans Temps comme dans Espace, Stephen BAXTER jouait résolument la carte de la « hard science » tendant vers le vertige métaphysique. Dans ces deux romans, il apportait la preuve incontestable de son talent pour faire prendre conscience de la petitesse, de l’insignifiance de l’humanité, confrontée à l’incommensurabilité de l’univers dans ses multiples dimensions ; d’où, chez le lecteur, ce puissant sentiment d’effroi pascalien de l’homme ciron dans l’univers, « néant à l’égard de l’infini », et en même temps cette fascination d’ordre mystique pour ces grandeurs astronomiques qui défient nos faibles facultés de compréhension. Si Origine n’est pas dépourvu de ces aspects « vertigineux » - il s’agit après tout de se pencher sur la redoutable question de l’apparition de la vie dans l’univers, et de l’humanité en particulier ! -, le cadre de l’action, tant spatial que temporel, est bien autrement resserré, et les procédés employés par l’auteur, comme les effets auxquels il aboutit, n’ont pas grand chose à voir. Temps et Espace étaient des romans à l’échelle de l’infini, mais Origine est davantage à l’échelle de l’homme. Et la science y occupe une place bien moindre...

Or c’était bien là que résidait la force de Temps, et dans une moindre mesure d’Espace, dans cette puissance évocatrice et cette astuce dans le maniement de la science dans ce qu’elle a de plus stupéfiant pour le quidam. On reconnaîtra en effet sans peine que BAXTER ne brille guère par le style, que l’on jugera au mieux médiocre, et que ses personnages, dans les deux romans précédents, étaient globalement dénués d’intérêt. Cela n’était guère gênant pour Temps, roman si brillant par ailleurs [et Malenfant y était somme toute correct], mais se révélait déjà plus pénible dans Espace, avec cette fort agaçante Nemoto et ce Malenfant tournant tristement à la figure christique... Et Origine, hélas, ne témoigne guère de progrès sous cet angle : la plume de BAXTER s’y révèle toujours aussi anodine [voire pénible à l’occasion : pendant un bon moment, quand l’auteur adopte le point de vue des hominidés « primitifs », il ne témoigne certainement pas du brio déployé par Alan MOORE dans son aride mais phénoménale première nouvelle de La voix du feu...], et ses personnages, pour la plupart, sont toujours aussi inexistants : seule Emma Stoney, en définitive la véritable héroïne du roman, s’en tire un peu mieux [du moins si l’on en reste aux « humains » : Ombre et Manekatopokanemahedo sont déjà plus corrects].

Aussi, pendant un bon moment, Origine donne-t-il tristement l’impression d’un roman raté. On avouera même que les premières pages sont à la limite du grotesque : l’intrigue est précipitée, et si les mystères fascinants ne manquent pas, on regrettera néanmoins l’expédient ridicule consistant à « enlever » la copine du héros pour que celui-ci, en preux chevalier des temps modernes, se lance à sa rescousse... Ajoutons à cela que BAXTER témoigne plus encore dans Origine que dans Espace, où c’était déjà agaçant à l’occasion, de sa fâcheuse tendance à tirer à la ligne... Pour être franc, durant en gros les 300 premières pages de ce roman, je me suis franchement ennuyé ; et ça commence à faire beaucoup, tout de même...

Mais on aurait sans doute tort de s’arrêter là : si Origine commence mal, voire très mal, il tend à s’améliorer au fil des pages, fait assez rare pour être signalé. On s’intéresse au fur et à mesure à la rude vie des hominidés de la lune rouge. BAXTER, ici, surprend régulièrement le lecteur par la violence du récit, rendue d’autant plus terrible qu’elle est plus froide que véritablement cruelle. Âmes sensibles s’abstenir : BAXTER fait à l’occasion dans l’horreur gore, et les meurtres ignobles, les infanticides, les actes de cannibalisme, les viols et les mutilations s’enchaînent dans l’indifférence complète des protagonistes, mais certainement pas du lecteur... A vrai dire, Ombre tient presque de l’héroïne sadienne !

Et puis, progressivement, dans sa deuxième moitié, le récit se fait plus riche, plus séduisant ; et quand Manekatopokanemahedo, surtout, et dans une moindre mesure les Zélotes de Michael le Prêcheur, entrent véritablement en scène, on accroche enfin, on s’intéresse aux personnages, à leurs péripéties, et aux mystères toujours plus nombreux dans lesquels il baignent ; on se passionne enfin pour les diverses sociétés hominidées, et notamment celle des « Daemons ». Le roman, de médiocre, voire mauvais, qu’il était jusqu’alors, devient finalement bon... et même très bon.
BAXTER avait déjà montré avec Temps et Espace qu’il savait conclure un roman, et Origine ne déroge pas : les 100 dernières pages, en gros, sont passionnantes, absolument superbes, et répondent bel et bien aux nombreuses questions que l’on se posait jusque-là [quand bien même, en ce qui me concerne, certains aspects du récit restent franchement peu plausibles, pour ne pas dire invraisemblables, sentant tristement l’artifice de narration - voyez notamment l’évacuation un peu « facile » de la problématique historique, p. 446...] ; et c’est effectivement une conclusion parfaitement appropriée, non seulement pour le roman, mais aussi plus généralement pour la trilogie des « Univers multiples ».


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Etrange de voir un tel contraste entre le début et la fin du roman... Aussi le bilan ne peut-il être que mitigé : Origine est, non pas médiocre, mais frustrant ; il est trop longtemps laborieux pour être qualifié de bon roman. Pourtant, en définitive, il ne manque pas d’atouts... mais il faut peiner trop longtemps pour que le jeu en vaille vraiment la chandelle. Sans être totalement mauvais, Origine ne soutient ainsi pas la comparaison avec Espace, et encore moins avec Temps.
Il pourra sans doute surprendre ses lecteurs, les séduire par certains aspects, mais probablement pas les convaincre totalement : cette fois, les qualités ne viennent pas assez compenser les défauts... ou n’y parviennent que trop tard.