Publié le 08/04/2008

« Orphée aux étoiles - Les voyages de Poul ANDERSON » de Jean-Daniel BREQUE

ED. LES MOUTONS ELECTRIQUES, FEV. 2008

Par Ubik

Après avoir été annoncé et repoussé à plusieurs reprises, Orphée aux étoiles, l’ouvrage que Jean-Daniel BREQUE consacre à l’auteur états-unien Poul ANDERSON, est enfin disponible en librairie. Pour ceux qui n’ont pas accompli ce geste militant qui consiste à souscrire pour lire [1], l’heure est désormais venue de [re]découvrir un auteur qui, à l’instar de Robert HEINLEIN [2], a souffert d’un ostracisme tenace dans nos contrées.


Poul William ANDERSON n’a pas bonne réputation en France. Cet auteur qualifié, au mieux de conservateur, au pire de réactionnaire, a figuré pendant longtemps dans le peloton de tête des écrivains black listés chez nous. La faute, comme d’habitude, a un certain nombre d’idées reçues, colportées sans véritable analyse de l’œuvre de l’auteur, voire avec une certaine malhonnêteté intellectuelle.

ANDERSON est inscrit en France au sommaire de Fiction [revue dont il ne tarde pas à devenir l’un des plus gros contributeurs] dès le numéro 3 en février 1954. Mais, c’est également dans les pages de cette revue que la polémique naît [elle prendra de l’ampleur dans le courant des années 1960]. On y relève « le caractère curieusement réactionnaire de son imagination ». On y vilipende son « idéologie ambiguë et ses mauvais sentiments ». Ainsi, les textes d’ANDERSON sont-ils systématiquement analysés avec une grille de lecture politique.
Il n’est évidemment pas question ici de redire, en moins bien, ce que Jean-Daniel BREQUE expose de manière limpide dans son étude. Il s’agit juste de rappeler sur quelles bases repose finalement le traitement éditorial moindre, par rapport à d’autres écrivains, dont a été victime, en France ,Poul ANDERSON.

Cependant en ce début de XXIe siècle, il semble que les choses changent. ANDERSON a suscité un regain d’intérêt, au moins auprès de trois éditeurs [Calmann-lévy, l’Atalante et Le Bélial’]. Certes, on pouvait encore trouver assez facilement Les croisés du cosmos, un roman assez léger sur le fond, mais pour le reste, il fallait explorer le marché de l’occasion. L’étude de Jean-Daniel BREQUE arrive donc à point nommé, comme un écho à cette renaissance, à laquelle il n’est pas totalement étranger, puisqu’à la date de rédaction de cette chronique, il a traduit les deux premiers tomes du cycle d’Ys et a collaboré à la réédition de Trois cœurs, trois lions et des deux premiers volets du cycle de La patrouille du temps [dont le deuxième est inédit] au Bélial’.

L’ouvrage de Jean-Daniel BREQUE a le défaut de sa qualité : sa brièveté. Les érudits et autres grands anciens le trouveront sans aucun doute un peu léger car, même s’il est pourvu d’un index et d’une bibliographie de ses sources, la bibliographie d’ANDERSON y est volontairement non exhaustive. On se trouve ici davantage en présence d’un guide de lecture raisonné que d’un essai pointu dont le dessein serait d’analyser dans le détail l’écriture et le propos de l’auteur.
Néanmoins, Jean-Daniel BREQUE livre de nombreuses clefs pour appréhender l’œuvre de l’écrivain étatsunien. Ainsi comme il le signale, le thème andersonien majeur s’avère être celui de la lutte contre l’entropie : « l’être humain étant fini, tout système duquel il participe est par essence fermé, et donc menacé de dégradation : ce système peut-être son individualité, sa famille, sa tribu, sa civilisation, sa planète, son univers, sa réalité ». Le héros andersonien lutte contre cette entropie, sans illusion, car il sait par avance qu’il ne la contiendra qu’un temps. Il en résulte une tonalité tragique, mais sans sensiblerie malvenue, dans beaucoup des récits de l’écrivain états-unien ; récits où s’affiche fréquemment sa méfiance pour tous les systèmes et idéologies qui, en renforçant l’enfermement, stimulent l’entropie. En conséquence, le salut est à puiser dans l’indépendance, dans l’esprit d’entreprise, dans l’effort et dans la conquête d’une nouvelle frontière : l’espace. Bref, le héros andersonien est typiquement américain.

En cinquante années de carrière, Poul ANDERSON s’est aventuré à la fois dans le champ de la science-fiction et dans celui de la Fantasy. Néanmoins, à aucun moment il ne s’est départit du souci de vraisemblance scientifique. Ce qui apparaît comme naturel dans la science-fiction, un genre qui se définit, dans son sens strict, comme une spéculation bâtie à partir d’éléments scientifiques et technologiques, peut sembler totalement hors de propos en Fantasy. Et pourtant, lorsqu’il écrit, par exemple La saga de Hrolf Kraki ou la fresque consacrée à Ys, ANDERSON n’oublie pas d’enraciner ses œuvres dans un substrat mythologique ou historique vérifiable. En fait à bien y regarder, l’Histoire semble être une des autres préoccupations de l’auteur. Peut-être est-ce une autre manière pour lui, de traquer l’entropie dans le spectacle de la grandeur et de la décadence des civilisations du passé ? De même avec Trois cœurs, trois lions, la Fantasy est envisagée au travers du regard d’un intrus, issu de notre monde, qui s’essaie à expliquer, de la manière la plus rationnelle possible, les miracles et les prodiges magiques dont il est le témoin.

L’œuvre de Poul ANDERSON se caractérise par l’absence d’un roman majeur : on cherche en vain dans la bibliographie un grand classique auquel on puisse immédiatement le rattacher, l’équivalent d’un Dune ou d’un Fondation. Pourtant, ceci ne doit pas amoindrir une œuvre qui démontre d’une volonté constante d’imaginer l’avenir, comme en témoignent les multiples cycles qui ne sont pas sans rappeler L’Histoire du futur de Robert HEINLEIN. Un avenir qui ne reste pas figé dans les clichés hérités des années 1950 mais qu’ANDERSON a adapté en tenant compte des nouveaux enjeux technologiques, comme en témoigne ses derniers romans [non traduits en France, où on en reste encore à Les croisés du cosmos et à d’autres vieilleries].

Ceci ne doit pas non plus faire oublier l’influence qu’il a exercé sur la science-fiction, notamment sur Michael MOORCOCK [le multivers du Champion éternel], John C. WRIGHT [la trilogie de L’Œcumène d’or fait directement allusion à ANDERSON], David WEBER..., et du côté francophone Francis CARSAC, voire même Pierre BARBET.


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Orphée aux étoiles constitue donc une porte d’entrée simple et efficace pour lire Poul ANDERSON. C’est aussi une mise au point salutaire sur l’homme, ses idées, ses centres d’intérêt et son œuvre.
Force est de constater que Jean-Daniel BREQUE est un passeur redoutable qui atteint son objectif : donner envie.



NOTES

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[2] Robert HEINLEIN a fait de son côté l’objet d’un essai signé Ugo BELLAGAMBA et Eric PICHOLLE, également aux Moutons Electriques Editeurs.