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Publié le 01/03/2009

Outrage et Rébellion de Catherine Dufour

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, MARS 2009

Par Goldeneyes

Après un recueil de nouvelles définitivement réussi publié chez Le Belial’ au mois de septembre, Catherine DUFOUR remet le couvert avec la parution, en mars dans la collection Lunes d’Encre, de sa toute dernière production SF : Outrage et Rébellion. Hommage délibéré au monde décapsulant du punk, le roman se veut la transposition science-fictive d’un ouvrage cruellement dévastateur et faisant office de référence dans l’illustration de ce courant et de ses décapants dérivés [propres comme figurés] : Please Kill Me de Legs MCNEIL et Gillian MCAIN.
Préparez vos boules Quies...
[une autre chronique de ce roman se trouve ici ]


Prenant pour cadre l’univers introduit dans Le Goût de l’Immortalité [sa hiérarchisation sociale particulière : gens miséreux cloîtrés sous le niveau de la terre, vivant dans la « Suburb », et riches privilégiés, à la surface, habitant dans les hauts étages des « Tours » ; son univers oppressant et glauque], Outrage et Rébellion en est une sorte de prolongement musical. C’est ainsi que le lecteur est convié à suivre la trajectoire de Marquis, jeune ado pensionnaire des Conglin, institut à la fonction plutôt obscure. Accompagné d’une bande de potes en mal de sensations fortes, Marquis va défier l’autorité des surveillants en montant un groupe de musique qui ressuscite l’esprit déjanté et sulfureux d’un courant musical issu des siècles passés : le punk. C’est un peu sex, drugs, and Rock & Roll dans pensionnat doré. Le succès du groupe va rapidement se propager au-delà des frontières des Conglin. Ce qui n’est pas forcément pour plaire à tout le monde. Echappant à la répression qui s’abat sur la pension, Marquis va trouver refuge dans les sous-sols de Shangaï où il va poursuivre sa carrière de musicien rebelle. Et à travers lui, c’est la révolte de tout un peuple qui va se réaliser...


Rupture.
C’est le premier mot qui saute aux yeux lorsqu’on se plonge dans Outrage et Rébellion.
Rupture de la forme tout d’abord : le texte présente en effet une succession d’implants d’interviews des différents protagonistes du roman qui se révèlent autant de « voix » [le terme n’est pas anodin] à même d’éclairer l’action et de donner corps au récit. Forme évidemment calquée sur la structure de Please Kill Me, l’ouvrage référence, et déjà expérimentée par Chuck Palahniuk dans Peste. Narration brisée, donc, fragmentée, qui brosse la mosaïque coupante d’une réalité aussi déjantée que lugubre et oppressante, traits caractéristiques auxquels l’écrivaine nous a désormais habitués.
Rupture aussi dans le registre de la langue : oubliez ici les délicieux emprunts à Yourcenar, les révérences à Poe et consorts, les phrases enluminées, parfois précieuses, parfois généreuses, mais toujours percutantes de ses écrits précédents. Catherine Dufour opte ici pour un langage qui se coule tout entier dans le sujet qu’elle traite, et le lecteur sera assuré de trouver à chaque page son lot de termes salés.

Voici donc, pour la forme générale...
...
Et pour le fond ?
...
C’est là que le bât blesse... Car à la lecture, Outrage et Rébellion ne se révèle ni plus ni moins qu’une transposition parfois mot à mot de sa source d’inspiration : Please Kill Me. C’est ainsi que la piètre aisance scénique de Marquis, le personnage principal du roman, nous fait irrémédiablement penser à celle d’un Lou Reed, en son temps, aux prémices de Velvet Underground... C’est ainsi que les scarifications scéniques de ce même Marquis nous font retourner aux premières années d’Iggy Pop au sein des Stooges... Je passe sur certaines formules ou certaines situations d’Outrage et Rébellion qui ne sont rien d’autre que des copies conformes de l’original. On comprend tout à fait la volonté de l’écrivaine de ressusciter ces grandes figures du punk dont Marquis représente l’incarnation et l’intérêt de la mise en abîme que ce procédé confère au roman...

La question est : où cela nous mène-t-il ?

Eh bien nulle part...
Ou pas très loin de notre point de départ...
On aurait pu croire que cette jolie révérence aurait pour intérêt de dessiner, de dresser en arrière-plan les contours d’un univers que nous nous serions plus à découvrir, comme avait pu le faire la lecture du Goût de l’Immortalité, mais ce n’est malheureusement pas le cas, Catherine Dufour préférant sacrifier la profondeur du champ au premier plan clinquant de la scène située sous le feu des projecteurs : les frasques écervelées de Marquis et des différents groupes gravitant autour de lui, les orgies frénétiques, les excès de drogues et de boissons, bref, la vie purement et primitivement Rock & Roll, la Punk Attitude la plus débridée auxquels ils peuvent s’adonner. Et cela, trois cent cinquante pages durant. Alors certes, à quelques endroits du roman, l’intrigue s’élève un peu au-dessus du plancher pour nous interpeller [il en va ainsi de la découverte du rôle du pensionnat des Conglin, petite chute vertigineuse que le lecteur se prend dans la face comme un vicieux coup de poing qui le laisse passablement sonné...]. Certes, le sourire affleure aux coins des lèvres à plus d’un moment, car Catherine DUFOUR sait toujours manier l’humour corrosif avec brio et elle a conservé le sens de la formule qui continue de tuer à vue. Mais cela n’empêche en rien le roman de finir par s’enliser. On espérait que la multiplicité des points de vue induite par la forme morcelée permettrait à l’écrivaine de cultiver autant de personnalités dissociables, de contrepoints narratifs [comme Silverberg a pu par exemple le faire dans sa nouvelle Les Chants de l’Eté], mais ce n’est pas le cas. Les différents intervenants usent du même langage passé à la moulinette vulgaire, et leur individualité finit par se diluer dans une espèce de conglomérat impersonnel, visage amorphe qui se révèle au final l’incarnation grossière des grandes figures du punk auxquelles à l’origine l’auteur tenait à rendre hommage. Car la différenciation est flagrante et fait office de douche froide : lorsqu’on sort de la lecture d’Outrage et Rébellion et qu’on se replonge dans Please Kill Me, les interventions d’Iggy Pop et compagnie nous apparaissent d’une toute autre teneur, voire - osons le terme - d’une toute autre « classe ». Pourquoi ? Parce qu’elles sonnent vrai. Parce qu’elles sont taillées dans le réel. Parce qu’au fond de lui, le lecteur sait que ces témoignages complètement barrés sont frappés au coin du vécu, ce qui leur apporte toute leur consistance, tout leur corps, toute leur saveur. Un impact dont le catalogue de répliques anoxiques d’Outrage et Rébellion semble, à la longue, totalement dépossédé. Les éléments de SF du roman, purement décoratifs au demeurant [quelques thèmes et termes qui saupoudrent le flot litanique de la prose majoritairement vulgaire] ne sauvent pas le lecteur de l’ennui qui s’installe dès le deuxième tiers du bouquin et perdure jusqu’au point final...

Déçu. Déçu. Déçu...


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Outrage et Rébellion... Comme la volonté d’une écrivaine turbulente qui refuse obstinément de se laisser enfermer dans la plus petite case. Une cruelle déception pour votre chroniqueur qui voue pourtant à l’œuvre de Catherine Dufour une profonde et sincère admiration, et qui sent bien que le plaisir personnel de l’écrivaine a, pour ce roman, pris le pas sur toute autre motivation d’écriture. Un plaisir que votre humble chroniqueur regrette - de la plus amère manière qui soit - de ne pas avoir partagé...