EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 05/11/2010

Parano dans le bunker
et Dernier tango à Las Vegas
de Hunter S. Thompson

[The Great Shark Hunt : Strange Tales from a Strange Time, 1979]

ED. TRISTRAM, AOÛT 2010

Par K2R2

Pape de la contre-culture américaine, reporter totalement barré et atypique, Hunter S. Thompson est avant tout le fondateur du journalisme « Gonzo », un style politiquement incorrect dont la recette contient une bonne dose de culot, une grande part de subjectivité (encore heureux) et une pincée de mauvaise foi. Le tout enrobé de commentaires féroces, mais parfaitement désopilants, sur l’état de l’Amérique de Johnson et Nixon. Hunter S. Thompson, c’est un peu la mauvaise conscience de l’Amérique, un gars halluciné et hallucinant qui ose tout, surtout lorsqu’il s’agit de foutre le bordel parmi la bourgeoisie bien-pensante. Le 20 février 2005, après 68 années d’un militantisme forcené et salutaire, Hunter S. Thompson se tire une balle en pleine tête ; un geste qui le fait définitivement entrer dans la légende. Heureusement les écrits restent et les éditions Tristram ont même eu l’excellente idée de rééditer l’intégralité des Gonzo papers, dont les deux premiers tomes (sur cinq prévus) viennent tout juste de paraître.


Journaliste sportif, passionné d’armes à feu, expérimentateur de drogues en tous genres et amateur de cuites hebdomadaires (qui durent une semaine et non une fois par semaine), Hunter S. Thompson n’avait pas forcément le curriculum vitae idéal pour devenir le porte-parole officieux de la contre-culture américaine. Porte-parole est sans doute un terme mal choisi, mais il n’en demeure pas moins que Thompson fut l’un des rares journalistes à témoigner de l’intérieur, un des rares reporters à côtoyer freaks et autres hippies du Haight Ashbury ou de Berkeley lorsqu’au début des années 1960, le mouvement de contestation issu du free speech movement se répandit à travers les États-Unis. Les textes de Thompson, des plus emblématiques aux plus anodins (en apparence), sont tous marqués par cette vision alternative de l’Amérique, celle que les grands médias de l’époque prirent bien soin de cacher plus ou moins habilement, de travestir ou bien tout simplement d’ignorer. Lire Thompson c’est donc plonger au cœur de cette gauche radicale, assister à sa naissance mais également à sa lente agonie. Telle une supernova, la gauche américaine brilla de mille feux, puis après avoir épuisé inconsidérément ses dernières réserves d’énergie, s’effondra sous l’effet conjugué de l’abus de substances illicites et de coups de boutoir portés par la droite conservatrice. Une implosion dont elle ne se remettra jamais et dont le point final fut marqué par la réélection de Nixon à la présidence en 1972. Thompson pratique un journalisme totalement inédit, à la fois dans sa manière d’appréhender le reportage, mais également dans son écriture, puisqu’il s’exprime dans une totale liberté de ton et de style. Du jamais-vu dans l’Amérique encore conservatrice et puritaine des années 1960. Électron libre au sein d’une presse largement engoncée dans des principes dépassés, Thompson aurait pu être considéré comme un pestiféré, mais c’est mal connaître la roublardise et le culot du personnage, qui réussit à tirer la substantifique moelle du moindre entretien, fut-il accordé à contre-cœur au cours d’un trajet en taxi ou entre deux portes d’un studio de télévision (un texte comme « La Poupée Richard Nixon » est le parfait exemple de cette habileté à contourner la difficulté, voire à retourner la situation à son propre avantage).

Les textes de Hunter S. se classent en deux catégories : les articles politiques et.... les articles politiques. La formule est facile, mais elle reflète bien l’ambition initiale du travail de Thompson ; même lorsqu’il réalise un reportage dans le milieu sportif, il en revient toujours au politique, dans son acception la plus philosophique, à savoir la compréhension des affaires de la cité. Ainsi ce sont davantage les rouages du sport, à la fois sur le plan humain, économique et social, qui intéressent Thompson et non la technique pure ou les résultats (quoique le bonhomme est un fervent pratiquant des paris sportifs). Cette approche originale est sans conteste à l’origine du succès d’articles aussi mythiques que « Le derby du Kentucky est décadent et dépravé » ou bien encore « Les Tentations de Jean-Claude Killy » (dans lequel il analyse avec brio l’avènement du sport-business). Il n’en demeure pas moins que la politique politicienne fascine également Thompson, à qui l’on doit un hallucinant compte-rendu des élections présidentielles américaines de 1972, qui débouchèrent sur la victoire de Nixon, au grand désespoir du plus farouche de ses opposants (dont on retrouve les meilleurs textes dans la première partie du second volume). Thompson ne se cantonne pas seulement aux États-Unis et ses textes sur l’Amérique du Sud sont également marquants et empreints d’une profonde réflexion sur l’avenir de la démocratie (« La démocratie meurt au Pérou sans que personne verse une larme ») ou sur la place des nations indiennes, spoliées de leurs terres et de leurs richesses (« L’inca des Andes : il hante désormais les ruines de son empire déchu »).


COMMANDER

Quarante ans plus tard, Hunter S. Thompson reste toujours d’actualité et d’une certaine manière, malgré la chute du communisme, la victoire à la Pyrrhus du néo-capitalisme, la disparition définitive de la gauche radicale américaine et la montée en puissance du terrorisme et des conflits asymétriques, la situation semble n’avoir que peu évolué pour le pékin moyen ; et ce que Thompson dénonçait ou annonçait n’a fait qu’empirer. Lire Hunter S. Thompson, c’est plonger au cœur de l’Amérique des années 60-70, c’est comprendre comment nous en sommes arrivés là alors que tout semblait sur le point de basculer du bon côté.