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Patrice LOUINET est considéré comme l’un des principaux exégètes du travail de Robert E. HOWARD. Cette expertise a notamment donné naissance à une nouvelle édition des aventures de Conan, expurgée des atrocités commises par des écrivains et des éditeurs peu scrupuleux dont nous tairons les noms.
Alors que Bragelonne vient d’éditer le troisième et dernier volume de cette Intégrale Conan, et alors que paraissent, au Moutons Electriques, un recueil et un essai consacré au plus célèbre des barbares [cf. plus bas], Patrice LOUINET a accepté de nous raconter qui sont vraiment Conan et son créateur, Robert E. HOWARD .


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Conan par Frank FRAZETTA
FRAZETTA, illustrateur et auteur de bande-dessiné américain, s’est rendu célèbre par ses représentations de Flash Gordon, Tarzan et Conan, entre autres, dans les années 50 et 60.

Le Cafard Cosmique : A quand remonte votre première rencontre littéraire avec Robert E. HOWARD et que représente CONAN et son auteur pour vous ?
Patrice LOUINET : J’ai découvert les œuvres de HOWARD quand je suis arrivé au Lycée ; c’était un choc de découvrir que les comics Marvel que je lisais en traduction française étaient en fait l’adaptation d’une œuvre littéraire.

CC : Aujourd’hui, vous apparaissez comme un expert mondial concernant Robert E. HOWARD et Conan. J’imagine que le parcours pour en arriver là est un peu atypique ?
P.L. : L’expression « expert mondial » me fait quand même sourire... Tout ça est parti d’une boutade de Stéphane MARSAN [1] qui m’a un jour appelé en plaisantant « l’expert international », et depuis, je le retrouve un peu partout. Mon parcours est un peu atypique en ce sens que j’ai d’abord travaillé pour les pays anglo-Saxons avant de revenir vers le France, mais ça ne vas pas plus loin.

CC : Comment s’est déroulé votre passage chez l’éditeur américain Wandering Star, qui apparaît comme une étape importante de votre parcours ?
P.L. : Lorsque la division « livres » de Wandering Star s’est crée en 1997, l’éditeur Marcelo ANCIANO s’est alloué les services de Rusty BURKE [2] - qui est mon homologue américain. L’année d’après paraissait The Savage Tales Of Solomon Kane, un somptueux ouvrage qui tentait de faire paraître toutes les nouvelles de Kane - autre héros howardien - sans aucune censure, dans un ouvrage d’une facture exceptionnelle, pensé et conçu pour impressionner le monde du cinéma. Ce livre a très bien marché, et un second fut mis en chantier.

Entretemps, Rusty s’est aperçu que l’une des personnes qui avaient aidé à vérifier la conformité des textes du volume de Kane avait été, disons, négligente... Pour le second volume, une sorte de « best of » illustré par Frank FRAZETTA, Rusty m’a demandé si je voulais bien écrire un article sur le thème « barbarie et civilisation » qui avait été le sujet de mon mémoire de DEA sur HOWARD. J’acceptai avec joie : voir mon nom au sommaire d’un livre HOWARD/FRAZETTA me paraissait inimaginable.
J’ai ensuite écrit un article en collaboration avec Rusty pour le troisième livre, sur Bran Mak Morn, encore un autre héros howardien. J’étais entre-temps devenu un expert des tapuscrits de HOWARD. Glenn LORD [3] m’envoyait très régulièrement depuis plusieurs années des centaines de photocopies, et j’avais commencé l’inventaire de cette somme monstrueuse, apprenant, entre autres choses, à dater les tapuscrits en fonction des irrégularités de la machine, de la présentation des pages et des erreurs de HOWARD. Lorsque finalement Wandering Star obtint les droits de Conan, Rusty a estimé que - du fait de mes travaux antérieurs et de ma connaissance des tapuscrits - j’étais le plus à même de diriger l’intégrale Conan. J’ai évidemment bondi sur l’occasion et j’ai remodelé le projet existant de fond en comble, de façon à reléguer les inachevés en fin de volumes et à présenter les nouvelles dans l’ordre d’écriture. Cette intégrale Conan a mobilisé une très grosse partie de mon temps pendant deux ans.

CC : Ce sont les éditions Bragelonne qui publient en France cette intégrale, comment le projet de l’édition française est-il né ?
P.L. : Etant totalement déconnecté du monde de l’édition française, et assez peu lecteur de Fantasy, j’ai demandé à mes quelques contacts français quelles étaient les maisons d’éditions françaises susceptibles d’être intéressées par le projet Conan, et Bragelonne est revenu systématiquement. Je n’en avais jamais entendu parler, pour vous situer un peu là d’où je pouvais venir. J’ai donc rencontré les éditeurs de Bragelonne, et on est rapidement passé au feu vert, même si le délai entre ce feu vert et la parution du premier livre a été bien plus long que prévu pour des raisons indépendantes de notre volonté.

CC : Pour les lecteurs qui n’ont pas encore lu les recueils de nouvelles parus chez Bragelonne, quelles sont les principales différences avec les précédentes éditions ?
P.L. : Ce sont deux versions de Conan qui n’ont vraiment pas grand-chose à voir. J’ai débarrassé les textes de tous les textes apocryphes greffés par Lyon SPRAGUE DE CAMP et Lin CARTER [4] pour ne garder que les textes d’HOWARD. Ensuite, j’ai débarrassé les textes d’HOWARD de toutes les modifications, ajouts, censures et réécritures apportées par ces mêmes de CAMP & CARTER, et même des censures opérées dans les pages de Weird Tales. Le changement le plus important pour moi reste la présentation des nouvelles, qui paraissent dans l’ordre voulu par HOWARD et non pas celui imposé par ses « collaborateurs posthumes ».
La différence est flagrante et elle éclaire la série d’une lumière bien différente, très éloignée de la sage américano-capitaliste voulue par de CAMP, celle d’un barbare étranger qui débute dans la vie pauvre et voleur pour finir puissant roi d’un pays civilisé. L’œuvre d’HOWARD n’a rien à voir avec ce schéma bêtifiant et simpliste : c’est une œuvre marquée d’un pessimisme profond, qui se termine, non avec un Conan puissant roi, mais avec des récits sombres et nihilistes.
L’édition française précédente comportait en outre de nombreux problèmes de traduction qui m’ont d’ailleurs beaucoup surpris. Je pensais au début ne faire que mettre à jour les traductions précédentes et me borner à traduire les textes inédits, mais en me plongeant dans le travail, je me suis rendu compte de pas mal de choses assez étranges, dont en particulier le cas de certaines nouvelles réduites de 25 à 30% de leur matière dans un des volume Lattès / J’ai Lu. C’est la raison pour laquelle j’ai très vite décidé de tout retraduire, parce qu’entre les bidouillages spécifiques à l’édition française, [l’un des traducteurs qui ne connaissait de toute évidence rien au Fantastique et à la Fantasy avait ainsi traduit une référence aux Old Ones, les fameux « Grands Anciens » de LOVECRAFT par les « Aieux »], et le fait que même les textes français « corrects » se basaient sur des éditions américaines trafiquées ou réécrites, ça devenait éminement plus simple.

CC : De quelle manière avez-vous mené vos recherches pour réunir ce qui se rapproche le plus des textes originaux de l’auteur ?
P.L. : Je suis allé à la pêche aux manuscrits ! Mon obsession pour ceux-ci a commencé le soir d’Halloween 1990 : je dinais avec Glenn LORD et il me fait l’énorme surprise de m’amener une très grosse partie de la correspondance HOWARD/LOVECRAFT. Non seulement la plus grosse partie état inédite, mais surtout il m’avait amené des photocopies des originaux, pas les versions retapées qui circulaient. J’étais le premier à avoir les lettres originales. Ma joie s’est vite transformée en surprise lorsque j’ai vu les coupes et les changements qui existaient entre les deux versions. C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à amasser les originaux. Au moment où Wandering Star m’a demandé de diriger l’Intégrale Conan, j’avais dans ma collection la quasi-totalité des quelques 2500 pages de tapuscrits qui ont survécu. L’immense majorité venaient de la collection de Glenn LORD, et j’avais réussi à traquer les rares tapuscrits appartenant à des collectionneurs privés, qui ont tous, sauf un, accepté de me faire des copies.

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Lyon SPRAGUE DE CAMP

CC : Que pensez-vous du travail de SPRAGUE DE CAMP ? L’aviez vous rencontré avant son décès en 2000 ?
P.L. : Je n’ai que quelques souvenirs de mes lectures de SPRAGUE DE CAMP, hors-Conan, et disons que ça ne m’a pas particulièrement marqué. CAMP était aux antipodes de HOWARD sur le plan philosophique, politique, biographique. Il était conservateur et pour la guerre du Viêt-Nam, était un citadin pur, et était un grand admirateur de l’empire romain. On a du mal à voir comment un individu tel que celui-là puisse « accrocher » à HOWARD et son œuvre. Les avis sur les faits et les méfaits de CAMP sont nombreux. Je pense que c’est un homme qui a vu l’argent qu’il pouvait tirer de Conan, et qu’il ne s’est pas gêné pour le faire. Il était en cela l’image du parfait capitaliste américain, et il a d’ailleurs écrit que c’était « l’appât du gain » [je cite], qui était à la base de ce qu’il a fait. J’ai rencontré le personnage une fois à Chicago, lors d’une convention. Disons que notre entretien a été assez houleux...

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Robert E. HOWARD
[22 janvier 1906 - 11 juin 1936]

CC : De quelle manière travaillait Robert HOWARD et quelles étaient ses relations avec son éditeur principal, le magazine Weird Tales ?
P.L. : Au-début de sa carrière, HOWARD travaillait un peu comme un chien fou : pas de synopsis, un seul jet, pas de carbones, et en envoie le résultat final. Sur la fin de sa vie, il était devenu extrêmement professionnel, avec synopsis, brouillons, notes, réécritures totales et/ou partielles, un agent, etc. Par contre, il déclarait souvent qu’il travaillait facilement, comme ça, ce qui a causé beaucoup de tort à sa popularité. On songe à Milius et ses délires sur la façon dont HOWARD a rédigé les nouvelles de Conan.

CC : Quelle était la popularité de Conan lorsque Robert HOWARD publiait ses récits ?
P.L. : Il était l’un des auteurs vedettes de Weird Tales. Dans les années 1930, Weird Tales publiait le meilleur de Clark Ashton SMITH, H.P. LOVECRAFT, Catherine MOORE, etc. HOWARD réussissait à être excellent tout en sachant se vendre. Les lecteurs adoraient Conan [les nouvelles], et les lectrices adorait Conan [le personnage]. Ceci dit, Weird Tales était une revue de seconde catégorie et qui payait mal. Aujourd’hui, ce pulp est mythique, mais à l’époque, ce n’était qu’un titre au succès moyen parmi des centaines d’autres. On peut donc dire que HOWARD était un gros poisson de cette petite mare.

CC : L’univers de Conan est désormais très riche ([BD, films, série TV, jeux vidéo]. Comment expliquer cet engouement autour de ce personnage plus de cinquante ans après sa création ?
P.L. : DON HERRON a un jour expliqué que Conan était devenu un archétype - au prix de certaines modifications du personnage tel qu’imaginé par HOWARD. Le personnage en est à la base, et l’illustrateur FRAZETTA l’a immortalisé - plus l’archétype que le personnage d’HOWARD à mon sens. A partir de là, Conan est à ranger dans la même catégorie que James Bond ou Dracula.

CC : Après la parution des trois recueils annoncés, à quoi doivent s’attendre les fans de Howard ?
P.L. : Solomon Kane vient tout juste de paraître. Kane est l’un des personnages les plus intéressants de HOWARD. Il est totalement différent de Conan. C’est un personnage évoluant dans un cadre historique, celui de l’Angleterre élisabéthaine, mais une époque élizabéthaine peuplée de fous, de spectres, de zombies et de créatures légendaires... Kane est une sorte d’aventurier fanatique qui traque le mal partout où il le trouve et d’une façon particulièrement jusqu’auboutiste. Dans la première nouvelle, il découvre ainsi une jeune fille violée et agonisante. Il ne l’a jamais vue, mais part néanmoins traquer son meurtrier, chasse qui s’étalera sur des années, deux continents et une bonne vingtaine de pages. Un personnage vraiment étonnant. Il y aura d’autres choses ensuite, plus ou moins en fonction du succès de Kane. La question étant : les lecteurs qui auront accroché à Conan voudront-ils découvrir le reste de l’œuvre ?

CC : Une biographie de Robert HOWARD est-elle à l’ordre du jour ou bien est-ce un rêve sans avenir ?
P.L. : Depuis des années, Rusty BURKE amasse ses notes, et moi les miennes. Nous avons deux projets - lui biographique, moi plus de l’ordre de l’analyse littéraire - qui se complètent beaucoup et pour lesquels nous avons échangé quantité de notes. Ceci dit, nous sommes tous deux très occupés et je pense qu’il faudra attendre plusieurs années avant de voir quoi que ce soit de concret. Si Rusty n’a pas fait paraître sa biographie une fois que j’en aurais fini avec mon livre, je risque de m’atteler à une biographie moi-même. Mark Finn a fait paraître il y a deux ans Blood And Thunder qui n’est pas - et ne se veut pas - une biographie définitive, mais qui vient corriger le monstre dont avait accouché SPRAGUE DE CAMP en 1983.

CC : En dehors des récits de Robert HOWARD, quelles sont vos lectures ?
P.L. : Depuis trois ans, plus grand-chose par manque de temps. Mais je ne lis que très peu de Fantasy. Le seul auteur dans le domaine que j’aime vraiment est Karl Edward WAGNER. Mes dernières lectures datent, mais j’ai lu ou relu pratiquement tout MAUPASSANT [que j’adore], j’ai essayé de relire LOVECRAFT et me suis ennuyé. J’ai aussi relu les Fantastic Four de KIRBY et suis plongé dans la réédition des American Flagg de Howard CHAYKIN. Mes prochains livres sont L’Iliade et L’odyssée, dans l’édition américaine traduite par FAGLES, qui est tout simplement merveilleuse.

CC : Age of Conan, un MMORPG inspiré par l’univers de Conan est sorti depuis quelques mois, allez-vous vous y intéresser ou bien tout ceci vous laisse de marbre ?
P.L. : Il est prévu que je m’y intéresse, pour voir. Mais je ne suis pas un gamer dans l’âme.


ENCORE DU CONAN !

L’époque serait-elle barbare ? La réédition "nettoyée" de l’Intégrale des aventures de Conan, chez Bragelonne, coïncide avec la parution, aux Moutons Electriques de deux livres consacrés au Cimérien :
Les Nombreuses vies de Conan par Simon SANAHUJAS dans la collection Bibliothèque Rouge qui nous avait déjà offert les Nombreuses Vies de James Bond, Sherlock Holmes ou Hercule Poirot.

Conan le Texan, récit itinérant du même Simon SANAHUJAS superbement mis en image par le talentueux Stéphane HAYEZ.


Ces propos ont été recueillis par paul muab’dib / NOV. 2008


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de Howard Robert E. [et d'autres critiques]

paul muad’dib


NOTES

[1] Stéphane MARSAN, auteur et éditeur de fantasy, est le co-fondateur des éditions Bragelonne.

[2] Rusty BURKE est l’un des grands spécialiste de l’œuvre de R.E. HOWARD, et l’un des directeurs de la fondation REH.

[3] Glenn LORD est un fan de Robert E. HOWARD qui dès les années 50 commença à rechercher méthodiquement les manuscrits perdus de son auteur fétiche, décédé en 1936. Sa collection et son érudition howardiennes sont telles qu’il est devenu l’agent des héritiers de HOWARD et a contribué à de très nombreuses éditions de textes et de poèmes qui étaient demeurés inédits.

[4] Lyon SPRAGUE DE CAMP est un auteur de SF et de fantasy américain à succès qui, fan de HOWARD, fut le premier à publier des aventures inédites de Conan. Il contribua à populariser largement le personnage, ouvrant la voie à son adaptation en bande-dessinée et au cinéma. Mais son travail, et celui de son assistante Lin CARTER, sont l’objet d’une polémique, tant ils se permirent tous deux de nombreuses réécritures des textes originaux, ce que les puristes dénoncent.