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La Bibliothèque rouge est une collection d’essais consacrés aux grands personnages de la littérature populaire. Sherlock Holmes, Arsène Lupin, Hercule Poirot ont fait l’objet des premiers volumes, il y a quatre ans. Puis des figures fantastiques, comme Dracula ou Frankenstein, ont rejoint leurs rangs.
Le dernier volume en date est consacré à un personnage un peu différent des autres, puisqu’il s’agit du monstrueux Cthulhu de H.P. Lovecraft, et il fallait bien un grand passionné de l’œuvre du visionnaire de Providence pour s’attaquer à pareil défi. Cela tombe bien : Patrick Marcel, connu comme l’un des traducteurs préférés du fandom (il a traduit en français Neil Gaiman, Robert Holdstock ou Alan Moore, notamment) a prouvé qu’il était capable de résister aux assauts psychiques des Grands Anciens.
Interview.


Patrick Marcel : « L’univers dépeint par Lovecraft résonne en nous parce que nous le reconnaissons. »


Le Cafard cosmique : Qui a eu l’idée de consacrer un volume de la Bibliothèque Rouge à Cthulhu, qui n’est pas, au contraire de Dracula, Sherlock Holmes ou Arsène Lupin, un personnage dont il est possible de suivre la vie et le parcours, en détail, à travers plusieurs romans ?

Patrick Marcel : J’ai bien peur d’avoir été l’ahuri qui, dans la liste des noms envisageables pour de futurs BR, a jeté celui de Cthulhu. Évidemment, même à ce moment-là, il n’était pas question de tenter une biographie de Cthulhu seul, c’était plutôt une manière d’englober cette masse qu’on a, après coup, baptisée le mythe de Cthulhu.

Du coup, comment jouer le jeu de la collection, avec un personnage aussi... mal défini.

Ce n’est pas facile. Au départ, j’avais l’intention d’attaquer par le biais de l’université de Miskatonic, comment cette digne institution s’était retrouvée mêlée à ces sombres affaires cosmiques qui ne sont absolument pas compatibles avec une université bien tenue. Malheureusement, en relisant les textes, j’ai vite déchanté. Comme beaucoup d’ingrédients qu’on tient pour immuables, l’université n’est pas toujours là, il aurait fallu beaucoup broder pour faire fonctionner une telle "biographie". Il en reste quelque chose dans le texte final, que je dois surtout à une magnifique nouvelle de Fritz Leiber, Voyage à Arkham et vers les étoiles (qui vaut mieux que son titre français). Le narrateur, que j’ai supposé être Leiber en personne, visite Arkham en 1966, et considère ce que l’université est devenue.

Vous êtes vous intéressé uniquement aux écrits de HPL ou aussi à ceux de Derleth & Cie ?

À une écrasante majorité, aux textes de HPL. J’ai également fait intervenir des textes d’amis écrivains (Howard, Smith...) et de disciples (Bloch, Leiber et un peu Long), mais je pars du principe farouchement intégriste que Lovecraft parlait de la réalité, tandis que tous ses successeurs ont considéré le "Mythe de Cthulhu" comme un jeu littéraire. On y trouve quelques très bonnes choses, beaucoup de très mauvaises, mais je considère que l’ensemble est hors sujet. D’ailleurs, comme pour Sherlock Holmes, on ne pourrait tout recenser et les textes les plus intéressants sont souvent ceux qui prennent les plus grandes libertés avec le matériau de base. Ce n’est pas exploitable. J’ai toutefois trouvé la biographie d’Alhazred par Donald Tyson si réussie que je l’ai mise à contribution.

Ceci dit, comme c’est la Bibliothèque rouge, j’établis aussi des liens avec des auteurs ou des fictions a priori plus inattendus. J’aime à croire que je garde une certaine cohérence floue : pêle-mêle, interviennent ou sont cités Victor Hugo, Edgar Rice Burroughs, H.G. Wells et les professeurs Challenger et Quatermass. Il me semble que Franz Kakfa est convoqué, lui aussi. La liste est loin d’être exhaustive.

Ces liens littéraires créés entre Lovecraft et d’autres imaginaires (vous avez cité quelques uns, il y en a beaucoup d’autres, comme Moby Dick ou King Kong, la série TV Lost..) sont l’une des grandes originalités de ce volume : on sent que vous vous êtes fait plaisir, et l’ensemble garde sa cohérence, mais n’y a-t-il pas là un petit côté fourre-tout ? En d’autres mots : Lost serait lovecraftien ? Lovecraft serait donc partout ?

Pour Lost, il faudra attendre encore un an pour savoir ce qu’il en est, mais il semble déjà que ce soit de la science-fiction déguisée en fantastique : en d’autres termes que les "fantômes" ou les "présages" que l’on a pu croiser dans l’histoire aient une origine plus ou moins rationnelle. Et tout cela, en rapport avec une civilisation disparue. Donc, une démarche pas très éloignée de celle de Lovecraft.
Et puis, bah ! c’était dans la région ; comment résister ?

Dans l’ensemble, j’ai essayé de faire en sorte qu’il y ait des affinités entre les textes cités et les œuvres de HPL. Si je parle du roman assez peu connu Un mois sous les mers, c’est que cette portion de planète sous le Pacifique habitée par des arthropodes intelligents ne se situe pas très loin de Lovecraft dans sa volonté de décrire un monde autre, même si Tancrède Vallerey reste beaucoup plus sage que HPL. Bref, ce ne sont pas toujours les mêmes affinités, certaines sont moins évidentes que d’autres, d’où cet aspect un peu fourre-tout. Mais toujours dans l’esprit de la Bibliothèque rouge.

Pour citer un exemple assez marginal, l’encadré sur les détectives du surnaturel est moins directement dans le sujet (HPL n’aimait pas du tout le genre, en plus, bien qu’y ayant un peu contribué avec La Maison maudite), mais cela découlait assez bien des révélations sur les pouvoirs psychiques de l’homme et sur leur rôle dans certains phénomènes de hantise, évoqués à cet endroit du texte.

En dernière analyse, j’ai choisi les ingrédients au feeling, en cherchant à rester dans une ligne générale sinon lovecraftienne, du moins lovecrafto-compatible !

Quel est le sommaire de ce numéro de la Bibliothèque rouge ?

Essentiellement, il y aura la biographie massive et floue du Mythe de Cthulhu, une période d’activité qui s’étend de 1925 à 1966 ; puis une chronologie qui couvre l’histoire de la Terre de ses débuts à l’extinction de toute vie sur la planète (et mêle des dates assez peu précises, parfois : "Pléistocène", "Futur lointain...", à des repères nettement mieux vissés : "9 août 1935 à 2h35 du matin") ; une biographie de HPL ; et deux nouvelles, une de Peter Cannon, expert lovecraftien distingué, qui fait se croiser Bertie Wooster et Jeeves, les héros de P. G. Wodehouse, et Les rats dans les murs ; et la reprise d’une nouvelle que j’aime beaucoup, Le grand éveil de Kim Newman. Elle n’est pas inédite en français, mais sa première édition, dans l’anthologie Privé de Futur, est passée tellement inaperçue que je voulais la reprendre. C’est un très joli croisement entre Raymond Chandler et Le cauchemar d’Innsmouth.

La littérature lovecraftienne est très abondante : concernant Lovecraft lui-même, avec le recul, quelles sont les sources qui vous ont été les plus précieuses ?

Sans aucun doute, les textes eux-mêmes. En relisant chacun, en prenant des notes, en essayant de trouver les angles ou les détails qui offrent une prise à des développements — pourquoi un tremblement de terre peut-il être perçu en même temps dans le Pacifique et à Providence, par exemple ? Et ensuite, en cherchant des explications raisonnables, scientifiques et rationnelles aux anomalies perçues.

Si, si : rationnelles. En fin de compte, des origines de l’homme à la nature du Déluge, tout est bizarrement cohérent. Je crois.

Pour les biographies, pas de doute non plus, c’est celle écrite par S. T. Joshi, Lovecraft, A Life ; elle est monstrueusement détaillée, captivante et, me semble-t-il, aussi objective que faire se peut (je ne crois pas qu’un biographe puisse être totalement neutre vis-à-vis du personnage qu’il traite). Lord of A Visible Domain, son "autobiographie" de Lovecraft, est aussi très utile pour préciser certains détails. Ce sont deux bouquins passionnants, on peut y picorer sans cesse avec bonheur.

HPL est quelqu’un de fascinant et, finalement, d’attachant. Je ne trouve pas étonnant que les fictions qui l’ont mis en scène l’aient représenté sous un jour très positif. C’est l’image qui ressort de sa biographie, malgré ses aspects moins reluisants (voilà d’ailleurs pourquoi je trouve l’essai de Houellebecq intéressant, mais trop fortement orienté). Il est amusant de voir, par exemple, les biographies fictives de Roland Wagner, H.P.L., ou de Peter Cannon, The Lovecraft Chronicles, comme des "Lovecraft réconcilié", ainsi que Balzac l’avait fait pour Melmoth : une rédemption de ses défauts les plus criants — avant tout, son racisme - en prolongeant dans la fiction l’ouverture d’esprit manifeste de ses dernières années.

Mais les biographies de Lovecraft n’ont pas énormément joué dans le livre, puisque son sujet reste les monstres et les dieux du panthéon lovecraftien. Les goûts de HPL peuvent orienter certaines citations ou rapprochements, sa biographie, fournir de la matière pour expliquer comment il s’est retrouvé rédacteur de ces affolantes affaires centrées sur la Nouvelle-Angleterre, mais c’est juste une fondation, elle n’apparaît pas vraiment dans l’ouvrage.

La couverture signée Sébastien Hayez
Comme d’habitude, très belle iconographie dans ce volume de la Bibliothèque rouge : y-a-t-il des documents qui vous aient donné des difficultés, ou qui vous tiennent spécialement à cœur ?

Je voulais avoir une illustration de cette église de Providence, désormais détruite, qui avait inspiré Celui qui hantait les ténèbres. Mais elle ne semble pas avoir eu les honneurs des cartes postales, et peu d’ouvrages la montrent. J’ai fini par localiser deux petits clichés dans un recueil de vieilles photos du quartier italien de Federal Hill.

Certaines illustrations ne sont pas dans le livre, notamment un dossier d’inscription à l’université de Miskatonic illustré par Gahan Wilson, parce qu’il est sûrement au fond d’une caisse quelque part chez moi et qu’en trois mois de recherches, je ne l’ai pas retrouvé ! Je regrette bien, il était très amusant.

Oui, il faudrait que je range, chez moi.

En revanche, j’étais assez content d’avoir obtenu des cartes postales des fameuses inondations de 1927 dans le Vermont, citées dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres. Il y a aussi un paysage de bayou louisianais en hiver 1910, soit 3 ans seulement après la cérémonie interrompue par l’inspecteur Legrasse.

J’aime beaucoup avoir ces photos de lieux, voire d’objets (le Dornier d’Amundsen, par exemple, qui est certainement à l’origine des Dorniers de l’expédition Pabodie : les explorations polaires passionnaient Lovecraft), qui apportent une assise réaliste à la fiction : c’est de cette maison qu’on parle, dans ces collines que se passe L’Abomination de Dunwich, sur ce genre de navire que naviguait Johansen... Il y a aussi les illustrations de la parution en pulps de Dans l’abime du temps. J’ai réussi à me procurer le numéro et à le scanner. Elles sont superbes, pas effrayantes pour deux sous, et même un peu rigolotes, mais vraiment belles ; et elles nous donnent la vision qu’ont eu de la nouvelle les lecteurs de l’époque. Je me demande bien si Lovecraft les a trouvées à son goût...

André-François Ruaud a aussi eu accès à des images de Philippe Dougnier qui a déjà illustré des ouvrages chez La Clé d’Argent. Des dessins chargés d’atmosphère, dégagés de l’iconographie classique de Cthulhu — dont il y a également des exemples dans le livre, parce que Cthulhu, c’est aussi ça. La couverture de Sébastien Hayez a été une autre belle surprise. J’attendais des teintes vertes, forcément, mais ce bleu et jaune est très intéressant et frappant.

Maintenant que vous êtes un expert en la matière, comment expliquez-vous la fascination qu’exerce le mythe de Cthulhu et sa longévité ?

Houlà, un expert, c’est vite dit ! Je crois qu’il s’agit du même phénomène que celui qui a fait de Chandler le chantre définitif du polar noir, alors que Hammett est l’inventeur du genre : comme Chandler, Lovecraft a une voix propre, tout de suite identifiable, dont on peut retenir et réutiliser aisément les ingrédients superficiels, comme l’a démontré Derleth.

De même que les gens imitent plus le Chirac du Bébêt’ Show ou des Guignols que Chirac lui-même, les imitations intensives de ces deux auteurs ont fait beaucoup pour populariser leur voix caricaturée, la modeler et la polir, jusqu’à ce que tout le monde - enfin, "beaucoup", disons : Lovecraft n’a pas tout à fait le renom d’un Chandler - l’ait bien en main.

Et puis, Cthulhu est une création puissante. il n’apparaît que dans une seule nouvelle, sur une ou deux pages, mais son aspect, sa nature et son mystère frappent fort. Le personnage cristallise l’inspiration de HPL : dès lors, ces créatures terribles, extraterrestres, voire extrauniverselles, vont habiter ses récits. Les dieux Nyarlathotep et Azathoth venaient d’une inspiration dunsanienne, mais Cthulhu marque le tournant de Lovecraft vers une science-fiction d’horreur entièrement personnelle, une réaction contre les extra-terrestres très humanocentriques de la plupart des textes de l’époque.

De même qu’il est le héraut d’une nouvelle phase de Lovecraft, Cthulhu stimule l’imagination du lecteur : sa description, quoique poussée, reste floue et invite à l’interprétation. Dans son livre Praga Magica, Angelo Ripellino, après avoir décrit "L’eau", un portrait par Arcimboldo qui est un véritable collage de créatures marines, comme le peintre l’a déjà fait avec des fruits ou des objets divers, déclare : "C’est ainsi que je me représente Cthulhu, le dieu marin de Lovecraft". Tous les lecteurs ont ce même réflexe d’assemblage des indices donnés, pour composer "leur" Cthulhu.

Comprenez vous pourquoi la France en particulier se montre, depuis longtemps, aussi réceptive, au mythe de Cthulhu ?

Je pense qu’à la base, il existe chez Lovecraft un aspect pseudo rationnel, un méticuleux esprit de documentation, qui vainc le scepticisme naturel gaulois. Il n’est pas tellement éloigné des romances scientifiques de Renard, Rosny Aîné ou Le Rouge.

Il y a beaucoup d’auteurs d’horreur intéressants (Machen, Blackwood, Hodgson, etc.) - mais pour le lecteur français, il leur manque peut-être ce modernisme, cette démarche de Lovecraft qui ancre son horreur dans le présent et dans la science, et emploie sa connaissance phénoménale du passé pour montrer combien les racines du péril remontent loin, les liant d’autant mieux à la condition humaine. Car, sous son originalité, l’univers dépeint par Lovecraft résonne en nous parce que nous le reconnaissons.

Quels textes conseilleriez-vous au néophytes qui voudrait découvrir l’œuvre de Lovecraft ?

Probablement les textes écrits à partir de L’appel de Cthulhu. Si le lecteur les aime, il pourra aisément compléter sa culture avec les textes antérieurs, où il y a des choses tout à fait intéressantes aussi. Mais le HPL le plus pur apparaît en 1926. Je crois que L’appel de Cthulhu, La Couleur tombée du ciel et Le Cauchemar d’Innsmouth forment une bonne introduction à l’auteur.

Si le lecteur ne trouve pas son bonheur avec ces trois nouvelles, il peut laisser tomber Lovecraft, il me semble. D’autres nouvelles, plus atypiques, pourraient lui plaire (Herbert West, réanimateur ou La quête onirique de Kadath l’inconnue par exemple), mais il serait injuste de les conseiller comme introduction à l’auteur.


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Mr.C