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Par PAT
Handicapé par une quatrième de couverture sans grand rapport avec le propos, Père des mensonges convoque certains codes du fantastique pour raconter une histoire aussi grinçante que réaliste. Principalement centré autour d’un prêtre pédophile, ce troisième roman paru en France impose Evenson comme l’un des auteurs contemporains les plus inquiétants.
L’histoire est connue et décidément bankable. Brian Evenson a dû quitter l’Église mormone à cause de ses romans. De quoi intriguer. Et Père des mensonges ne va pas arranger les choses. On y suit le parcours intérieur d’Eldon Fochs, Doyen d’une congrégation religieuse sectoïde comme les États-Unis en raffolent. Marié, père attentif et homme d’église respecté, Fochs est la proie de démons intérieurs. Démons qui se manifestent sous la forme de rêves dérangeants, sexuels et meurtriers. À ce titre, les premières pages sont remarquables. Fochs se livre à Feshtig, un psychiatre impliqué lui aussi dans l’église locale, mais pressé par les autorités religieuses de livrer le contenu de ces entretiens, ce à quoi il ne peut évidemment se résoudre. Fochs se contente de rêver, après tout, même si le doute subsiste.
Passé ce préambule, Père des mensonges prend une toute autre ampleur. Voyage à l’intérieur d’Eldon Fochs, le récit plonge le lecteur dans l’horreur la plus crue. Car Fochs balade son monde. Il viole les enfants. Il tue. Pour la plus grande gloire de Dieu. Et l’Église couvre, bien sûr, soucieuse d’éviter le scandale. Car ceux qui accusent ses représentants ne peuvent que se fourvoyer sur la route de Satan.
Rien de bien original, a priori. Le méchant est méchant, les gentils sont victimes, tout est normal. Sauf que le récit est raconté à la première personne, et qu’il est décidément difficile de ne pas s’identifier à Fochs, de ne pas comprendre la logique de ses actes, à défaut de les approuver. On comprend mieux le propos d’Evenson et la présence de ce roman dans la collection Lot49, alors que tout concordait à en faire le énième texte sur la violence impunie.
Autre intérêt majeur, les descriptions hallucinantes des visions de Fochs. Visions qui se mêlent à la réalité avec un naturel confondant. Visions abominables ou grandioses qui secouent le récit, le hantent et — sans craindre un basculement total vers l’irrationnel — donnent une image incarnée de la démence rarement vue en littérature. Malin et talentueux (et même drôle, si si), Evenson dépasse son récit pour interroger le lecteur sur les notions qui dérangent. La normalité, la foi, l’obéissance, la violence. Une interrogation critique, évidemment, presque agressive, mais nécessaire et douloureuse. Et si on se prend à regretter le caractère éminemment noir du personnage principal (une petite pointe d’humanité aurait encore plus fait mal à la gueule, en quelque sorte), Père des mensonges convainc du début à la fin. D’autant qu’Evenson fait oeuvre littéraire sans avoir l’air d’y toucher. Son texte est simple, direct, froid, descriptif. Une apparence quasi clinique parfois insoutenable qui souligne un propos d’une rare ambition : la littérature d’Evenson ne divertit pas. Elle cogne.