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Publié le 04/10/2009

Petits arrangements avec l’éternité de Eric Holstein

ED. MNEMOS / DEDALES, SEPT. 2009

Par Arkady Knight

Vieux briscard du monde de la radio FM, Éric Holstein ajoute avec ce premier roman un rembourrage certain à sa seconde veste culturelle, celle des littératures de genre – car il officie en tant que responsable de la rubrique SF du site ActuSF et également comme directeur éditorial des Éditions des 3 souhaits.
C’est dire si on l’attendait au tournant.


L’animal n’en est pas à son coup d’essai : trois textes ont déjà été publiés dans les revues Alibis et Solaris outre-Atlantique, desquels on retiendra principalement Poissons rouges, une nouvelle sur l’extrémisme social bien troussée et résolument polar. Et si l’appartenance de son premier roman au genre vampirique surprend, la couverture gothique à base de chauve-souris, dont les commanditaires poussent le vice jusqu’à écrire les « T » en forme de croix, ne fait que la confirmer.
D’ailleurs, autant le reconnaître dès maintenant, le roman d’Éric Holstein a de fortes chances de plaire aux amateurs de vampires, puisque les ressorts de son intrigue tiennent autant du thriller que du confrérie-like – un croisement équivoque entre Underworld et L’Échiquier du mal.
Ce serait cependant faire fausse route que de limiter la cible de Petits arrangements avec l’éternité (ouf, c’est dit, n’en parlons plus) aux simples férus de frissons nocturnes, car, à bien y regarder, le style de la bête lorgnerait plus du côté d’un Blade II dialogué par Audiard.

La bête, donc. On y vient. L’histoire est celle d’Eugène, plus de 110 carats en vitrine, dont la vie peinarde de monte-en-l’air parisien se retrouve perturbée par le come back de son ex avec, à ses trousses, une secte d’hindous tueurs de vampires bien décidés à dératiser la capitale. Ce point de départ classique établi, le roman d’Éric Holstein emprunte la forme, elle aussi classique, du jeu de cache-cache entre les hindous et la confrérie des vampires – ce qui sera l’occasion pour Eugène d’en apprendre un peu plus sur les origines de son clan.
Quand on a dit ça, on a tout dit ; il n’y a pas beaucoup plus dans l’intrigue. À vrai dire, le pitch est tellement marketisé qu’on se demande pourquoi le roman ne s’orne pas d’un fier bandeau rouge : De la castagne, des nichons et de la rigolade (et des vampires).
Pour être honnête, il faut aussi signaler que les vampires d’Holstein possèdent la particularité de se nourrir des émotions de la piétaille (on devine l’influence de L’Oreille interne, de Robert Silverberg), même si cet aspect reste néanmoins anecdotique dans la résolution du roman.

Il y a du bon et du moyen dans cette première œuvre d’Éric Holstein, qui, sous un angle historico-culturel, pourrait rappeler le travail de Xavier Mauméjean. Rien de mauvais, ce qui en soi est un sacré compliment qu’on peut déjà lui faire.
Commençons par le bon, ne serait-ce que pour faire plaisir à sa mère, à qui l’écrivain en culottes courtes déconseille en dédicace la lecture de son roman, mais dont on espère qu’elle lira malgré tout la critique.
Première grosse qualité du roman : le style. La plume du parisien est orale et racoleuse – le roman est narré par Eugène, double défroqué de l’auteur. Loin de sombrer dans un bavardage aviné, la confession du héros donne du rythme à la narration. Son discours fleuri et cynique, voire dérisoire, fonctionne et donne un côté « histoire de quartier » réussi au roman. Il y a peu de gras, la pesée est précise ; d’un point de vue stylistique, tout cela est prometteur et compense en partie les manques structurels du récit.
Deuxième qualité et on s’arrêtera là : le contexte social du roman. Les péripéties d’Eugène baladent le lecteur dans tout Paris, des contre-allées obscurément sexuelles aux allées privatisées du XVIe arrondissement. À travers cette visite, Holstein déroule tout un pan de l’histoire sociale de la vie parisienne du XXe siècle. Une vision gentiment cynique, mais plutôt bien vue dans les relations sexuelles, sociales et raciales de la capitale. Une visite intra-muros par un taxi local, l’un de ces survivants que la mondialisation et l’ouverture des frontières n’ont pas expulsé dans le 77, et qui en a peu marre de voir les touristes faire la queue pour acheter une Tour Eiffel en plastoc avec de la neige en polystyrène. Cet aspect social prend davantage d’ampleur et de pertinence, quand il apparaît clairement que la confrérie d’Eugène n’est en tout et pour tout qu’une classe de bourgeois rancuniers et revanchards en fin de race.
Cependant, ce sous-texte reste un sous-texte, et quelque part, c’est dommage, car c’est là que réside l’originalité, si ce n’est l’intérêt, du roman.
Ces deux qualités amènent à rapprocher ce texte de l’une des bonnes surprises de la rentrée, le Siècle d’enfer de Frédéric Castaing, qui partage avec Holstein une verve parisienne et une volonté de porter un regard différent sur les travers sociaux – un rapprochement qui confirme la familiarité de l’auteur avec le genre polar.

Passons à ce qu’il y a de moyen chez le Holstein.
L’intrigue ne s’emballe pas vraiment : une fois la mise en place effectuée, et grosso modo bien amenée, le lecteur peu amateur de scènes d’actions risque de s’enrhumer et d’en sauter quelques unes. Le manque de réels enjeux narratifs au premier plan rend ainsi caduque plusieurs scènes de bastons qui, si elles restent crédibles dans l’ensemble, sont loin de dynamiser le récit [1]. On se prend alors à penser inopinément que ce roman manque peut-être de maturité ou de recul, et qu’un travail éditorial plus poussé n’aurait pas été superflu, afin de repenser la progression narrative du roman dans son ensemble.
Le manque d’originalité de l’histoire ne plaide pas non plus en faveur du Holstein. Le côté « vampire » n’apporte rien au mythe, ni aux divers « contre-mythes » [2] ; à cet égard, une caste d’immortels aurait amplement suffi. Ce défaut pèse d’autant que leur don de double vue fait très carton-pâte (des auras en couleur, une couleur par émotion [3]) – même si cela permet à l’auteur une digression picturale (la peinture c’est vachement joli, tout ça), ça reste une digression anodine et inoffensive.
Défauts plus mineurs : le chapitrage est trop court et donne une fausse impression de vitesse alors que l’histoire ne progresse pas ; les titres de chapitre tiennent du maniérisme et sont hors de propos ; de nombreuses virgules semblent être restées coincées, comme par pudeur, dans la presse.
Mais, comme on dit, Paris ne s’est pas fait en un jour. Gageons que le Holstein non plus.


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Éric Holstein qui écrit un roman de vampires, c’est un peu comme une couverture de Daylon avec des elfes, possible, mais improbable. Si le résultat est bancal, il faut reconnaître qu’il n’est pas déplaisant. Certes, il y a encore des choses à améliorer, mais Holstein confirme le bien qu’on pensait de lui et devrait d’ici quelques années s’imposer comme l’une des plumes majeures de l’avant-garde française de l’imaginaire – même si c’est un auteur qu’on persiste à voir plutôt en littérature noire.
En dépit de ses défauts, on souhaite que son roman trouve son public malgré un prix peu abordable [4], mais bien aidé par une couvrante qui devrait attirer les donzelles en manque de bit-lit. Pour les autres, on soulignera qu’acheter le premier roman d’Holstein, c’est finalement souscrire au suivant, tout en ayant la garantie d’avoir au moins un bouquin à lire.
Plus simplement, on espère aussi que le prochain roman d’Holstein sera plus audacieux, osé, risqué et que son engagement ne sera pas qu’entre les lignes, car à l’heure actuelle, le genre en manque singulièrement. Autrement dit, d’Éric Holstein on attend, et on attendra toujours, moins de biroute et plus de roubignoles.



NOTES

[1] ceux que la dynamique de la bagarre dans la littérature contemporaine intéresse peuvent se reporter aux romans de Joe R. Lansdale

[2] ceux qui doutent que le mythe puisse être dépoussiéré peuvent jeter un œil au film Let the Right One In (Morse en VF), dont on attend toujours la parution du roman originel en français…

[3] on peut aussi saluer le parti pris ludique de l’auteur qui veut par là encourager le jeune lectorat à colorier son roman

[4] on sait que le marché a ses raisons que la raison ignore, mais 22 euros pour un court roman d’un auteur français, soit 50 centimes de francs la page, c’est un peu abusé