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Publié le 18/05/2010

Pfitz de Andrew Crumey

[Pfitz, 1995]

ÉD. DE L’ARBRE VENGEUR, FÉV.2010

Par Tallis

Le nom du Prince figure à tout jamais dans la liste des plus grands génies artistiques. Cette renommée, cette trace au Panthéon, il la doit bien évidemment aux cités désormais célèbres qu’il a bâties par la force de son imagination. Margaretenburg, hantée par son défunt amour de jeunesse fut la première à jaillir de son esprit génial. Herzchen, Pomonia, puis Spellensee suivirent, chacune dédiée tour à tour à la Fantaisie, à la Célébration et au Divertissement.


L’apogée de son génie culmine toutefois dans la naissance de Rreinnstadt, symbole de la ville comme Encyclopédie : déterminé à accoucher de son chef-d’œuvre, le Prince décide d’y engloutir toute les ressources de son Royaume et de mobiliser jusqu’au dernier de ses citoyens afin de coucher sur le papier toute l’existence de cette cité imaginaire. Car depuis Margaretenburg, il devint évident pour lui que les plans jaillis de son cerveau ne prendraient jamais vie et ne dépasseraient pas les frontières du papier…
Dans cette entreprise démentielle, Schenck tient le modeste rôle de cartographe. Au hasard des recherches nécessaires à son travail, il rencontre une mystérieuse jeune femme rousse chargée de retracer la biographie imaginaire d’un comte. Le coup de foudre est immédiat mais pour gagner l’occasion de revoir l’inconnue, Schenk se voit obligé d’inventer de toutes pièces la biographie de l’obscur valet du comte, un certain Pfitz.

Deuxième roman de l’Écossais Andrew Crumey, Pfitz repose sur une idée vertigineuse : la création jusque dans ses moindres aspects d’une cité imaginaire. Au-delà des volets architecturaux et historiques, certains citoyens se retrouvent missionnés pour créer de toutes pièces la biographie des personnages habitant la cité aux différentes époques et assurer la cohérence spatiale et chronologique de l’ensemble. Le souci du détail est même poussé jusqu’à rédiger pour de vrai les ouvrages écrits par ces citoyens imaginaires...
L’auteur accentue ce vertige en centrant son récit sur le modeste Schenck : simple rouage de cette gigantesque entreprise, il infléchit sa propre histoire en influant sur le destin de personnages imaginaires. De ce fait, Pfitz prend dans le récit ainsi que dans l’existence de Schenck une place de plus en plus importante et incarne toute la puissance de l’imaginaire.
Symboles de ce pouvoir, les scènes et dialogues imaginés par Schenck pour appâter sa belle apparaissent enchâssés dans la structure même du récit, complétés par des extraits d’un livre imaginaire écrit par un autre personnage virtuel qui semble étrangement proche de Pfitz.

Le conte bâti par Andrew Crumey donne lieu à des scènes savoureuses : amené à enquêter aux Services des Belles-Lettres, le héros se pose des questions perturbantes : comment diable un collectif de biographes arrive-t-il à rédiger les ouvrages d’un auteur imaginaire ? À s’incarner dans sa personnalité ? À rendre cohérent l’ensemble ? À travers les réponses offertes par le Préposé à Schenck, le romancier autopsie le processus de création littéraire avec beaucoup d’acuité et ouvre au lecteur des pistes de réflexion fascinantes.
Forcé de pousser de plus en plus loin la supercherie, le héros voit s’installer crescendo sa création littéraire : la rédaction de la vraie/fausse biographie du valet empiète sur son sommeil, la recherche de connexion avec les autres habitants virtuels finit également par nuire à son travail. L’auteur montre avec acuité comment un univers virtuel a priori inoffensif parasite notre quotidien et fait déraper une existence jusque là bien réglée.

L’exploration de l’interaction virtuel/réel, la facilité avec laquelle Andrew Crumey entremêle les différents niveaux de réalité font de ce Pfitz un incontestable tour de force littéraire et excitent l’imagination. Dommage du coup que l’histoire d’amour au cœur du récit laisse aussi souvent indifférent. À visiter ainsi les univers virtuels et oniriques, l’auteur ne parvient pas suffisamment à faire vibrer la corde sensible de son lecteur. Dommage également que la toute fin du récit s’égare dans un délire excessif qui laisse un goût d’inachevé. L’ensemble se clôt du coup sur une tentative de feu d’artifice littéraire pas totalement maîtrisé.


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Bâti sur une idée géniale, Pfitz lance des pistes de réflexion extrêmement pertinentes. On peut regretter toutefois que cette vraie fête de l’esprit ne se double pas d’une histoire touchante. Le vertige n’en aurait été que plus complet.
En l’état, Pfitz reste toutefois un roman hautement recommandable qui fait preuve d’une indéniable originalité.