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De Pierre BORDAGE, on connaissait les grandes "Sagas intergalactiques", Le Cycle des Guerriers du Silence, ou les chroniques futuristes épiques comme Le Cycle de Wang. On lui doit aujourd’hui un roman de prospective géopolitique engagée, histoire d’initiation dans une Europe dévastée par les guerres de religion et surtout la cruauté humaine. « L’Ange de l’abîme » laisse au lecteur un goût d’amertume devant ce futur gâché, qui prend malheureusement de jour en jour des allures de plus en plus... crédible. Une actualité brûlante et l’urgence qui se dégage de son dernier livre nous a donné envie d’en savoir plus.


- Le Cafard cosmique : Votre roman a un parfum d’actualité, vos thèmes de prédilection sont là, mais vous semblez affronter les évènements de façon plus direct ? Qu’est-ce qui avait changé dans votre vision du monde ? L’urgence de la situation internationale, le besoin de montrer de manière plus évidente où est votre camp, où vont vos sentiments ?

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Pierre BORDAGE

- Pierre BORDAGE : D’abord la situation du monde est toujours une source d’intérêt et de préoccupation pour l’auteur que j’essaie d’être. Je vis dans ce monde, à cette époque, donc les nouvelles de ce monde et de cette époque ne peuvent me laisser indifférent.

J’avais l’intention d’illustrer une Apocalypse moderne après une version des Évangiles [« L’Evangile du Serpent »], puis il y a eu le 11 septembre 2001, un événement assez prévisible en soi, et les réactions au 11 septembre. Ce sont ces réactions qui ont déclenché l’envie, le besoin pressant, d’écrire « L’Ange de l’abîme ». J’ai senti à ce moment-là poindre des idées et des intentions inquiétantes. J’ai vu se réveiller de vieux démons tout juste retournés dans leur antre, j’ai vu les occidentaux, par la voix de l’Amérique, désigner un axe du mal, des pays du mal, j’ai vu se réveiller les réflexes archaïques chrétiens, presque organiques.

Au lieu de réfléchir sur les causes profondes qui avaient motivé cet attentat, il y a des causes profondes, personne n’accepte d’un cœur léger de précipiter un avion dans une tour, au lieu de s’interroger sur les équilibres du monde, sur les injustices du monde, les démocraties [certains d’entre elles] ont ressuscité le vieux concept des croisades. Puisqu’on les réclamait, puisque la première d’entre elles s’est réalisée, [l’invasion de l’Irak, de façon illégale sur le plan international], j’ai abusé de mon pouvoir d’auteur d’anticipation et j’ai poussé l’idée au bout : les premières croisades anti-terroristes < en réalité anti-musulmanes - ont déclenché le fameux choc entre les civilisations [comme disent les partisans de l’affrontement], et le territoire atteint par cette guerre est l’Europe.

Je n’ai pas choisi de camp, j’ai simplement suivi la logique de certains mécanismes. On en arrive à la guerre et son cortège d’horreurs. Plus jamais ça, avait-on dit en 1945. On a tout oublié. Les colombes d’hier se sont transformées en faucons. Et cette histoire n’est pas située dans le futur, mais dans notre présent.

Après les déclarations américaines, de nombreux livres islamophobes ont été publiés et relayés dans les médias, bon nombre de nos brillants intellectuels ont, à leur façon, désignés un axe du mal [les jeunes de banlieue par exemple], alors que leur travail, en théorie, est de réfléchir justement sur les mécanismes profonds. À tous ceux-là le livre dit : quand les vieux démons seront réveillés et sortis de leur antre, qui sait s’ils ne se retourneront pas contre vous ? Qui pourra les arrêter ? Le reste, l’aspect géopolitique, les machinations, les guerres secrètes, les factures sociales ne sont que des illustrations de ces lames de fond.

- CC : Les évènements actuels semblent plus que jamais infléchir le court de l’histoire dans le sens de votre livre, cela vous fait peur ? Que ressentez-vous

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- PB : Je suis inquiet bien sûr. La souffrance humaine ne semble pas avoir de fin, comme si il y avait une fatalité humaine. Si nous ne portons pas un regard nouveau sur le monde, si nous ne nous débarrassons pas de nos conditionnements millénaires, nationaliste, raciaux, religieux, sexués < il ne s’agit pas de nier l’histoire, au contraire, mais de la regarder sans parti pris, sans idée préconçue >, nous perpétuerons le cycle de la violence et de la souffrance peut-être jusqu’à l’extinction de l’espèce. Voilà pourquoi, je pense, les personnages de Stef et Pibe proposent un regard nouveau sur le théâtre d’atrocités qu’ils traversent, un regard distancié, un regard qui traverse la matière, qui rompt la chaîne des émotions, des réactions. Un regard spirituel, tout simplement.

CC : Des lecteurs ou des critiques vous ont certainement déjà fait ces remarques. Que répondez-vous lorsqu’on vous taxe d’auteur visionnaire ?

- PB : Je pense être plutôt une éponge qu’un auteur visionnaire. Je me contente de recueillir le "jus" [la sueur, le sang, les larmes] de l’humanité pour le restituer sous forme d’écriture. À ça s’ajoutent mes propres perceptions, mon prisme personnel, mes obsessions. Parfois les lecteurs me disent effectivement que la réalité rejoint la fiction, mais il s’agit de résonance plutôt que de vision. L’anticipation a parfois valeur de miroir.

CC : Que pensez-vous du pouvoir prospectif de la SF justement ? Est-ce un mythe ou une réalité pour vous ?

- PB : Ah ben, je viens juste de parler de l’effet miroir. Disons qu’une infinité de futurs peuvent s’élever du socle du présent. L’auteur d’anticipation en choisit un, pour une raison ou une autre, pour illustrer un problème, une préoccupation, pour étudier une possible évolution, et il le développe en archéologue du futur, en essayant de la crédibiliser, de l’étayer par une histoire plus ou moins cohérente. C’est, à mon sens, l’un des deux rôles de la SF, l’un prospectif, l’autre merveilleux. La SF est un outil magnifique pour aborder l’histoire du présent. Le seul outil à ma connaissance. Dans ce but, elle utilise le déplacement spatio-temporel, comme si une fourmi montait au sommet d’une colline pour vieux observer les mouvements d’ensemble de la fourmilière. Un coup d’oeil sur les oeuvres marquantes de SF depuis l’apparition du genre montre mieux que tout discours son intérêt réel pour la prospective.

CC : Marion MAZAURIC du Diable Vauvert, disait récemment : « C’est normal que les lecteurs qui aiment la SF anglo-saxonne apprécient Pierre BORDAGE, c’est notre auteur "américain" à nous »... Qu’en pensez-vous ?

- PB : Ouh là ! Je pense qu’il s’agit d’un compliment dans la bouche de Marion [sinon, elle ne me publierait pas]. Et puis, il paraît que depuis le 11 septembre 2001, "nous sommes tous des Américains". Disons que je ne néglige jamais, à l’instar sans doute des auteurs anglo-saxons, l’aspect merveilleux de la SF, le fameux sense of wonder dont les auteurs anglo-saxons sont les maîtres. J’écris avant tout des romans, ce qui veut dire que je me dois de respecter les critères romanesques. Jamais chez moi, enfin je l’espère, l’aspect politique ou scientifique [peu de chances] d’une oeuvre ne passe avant les personnages. Je propose un voyage avec des personnages dans un cadre futur, présent ou passé. On découvrira le monde et ses divers aspects avec eux, à travers leur regard. Je m’efforce autant que possible de m’effacer derrière eux. Suis-je pour autant un auteur américain français ?

CC : D’où vient justement cette approche à la fois macro et micro dans votre œuvre ? Cette passion pour la géopolitique et l’impact qu’elle a sur la vie des simples citoyens et en particulier les plus jeunes d’entre nous ?

- PB : Je le disais tout à l’heure : l’auteur de SF s’efforce de maintenir l’effet de réel sur la construction de son monde. Et cela passe par la géopolitique, par les aspects sociaux, religieux, parfois historiques, ethnologiques ou mythiques. Le personnage évolue dans un monde qui a sa propre logique, ses propres lois, ses propres coutumes, il est l’enfant de son époque, et, par conséquent, son époque, son monde auront un grand impact sur lui, ne serait-ce que pour l’obliger à se lancer dans la quête. Le héros, dans sa définition mythologique, est le niais [l’innocent, l’adolescent, l’enfant] que les circonstances pousseront à partir pour accomplir sa métamorphose et la métamorphose de son monde.

CC : Cela dénote d’une réelle inquiétude pour les futurs génération, non ?

- PB : Oui et non. Oui si l’on songe au monde que nous préparons à nos enfants. Non si l’on considère que les futures générations auront l’envie et l’énergie de changer le monde. Les futures générations ne sont pas frappées de fatalité et obligées de reproduire les conneries de leurs aînés. C’est, encore une fois, l’essence des récits héroïques, la possibilité pour certains personnages, jeunes de préférence, de bousculer l’ordre établi et de rétablir une nouvelle harmonie.

CC : Si « L’Evangile du Serpent » était une relecture des évangiles et « L’Ange de l’abîme » clairement une relecture de l’Apocalypse, vous semblez pourtant avoir pris plus de distance avec le thème religieux pour celui-ci... ?

- PB : L’Evangile du Serpent illustrait une facette du prophète, le prophète lumineux, celui qui ouvre une nouvelle porte au monde [porte que le monde s’empresse de refermer, mais là n’est pas l’essentiel]. L’Ange de l’Abîme illustre le versant noir du prophète, cette façon obscène d’utiliser l’élan spirituel pour maintenir les hommes sous un joug, un système que nous avons vu à l’œuvre pendant des siècles et des siècles et que nous voyons encore à l’œuvre. Il ne s’agit plus ici de libérer l’homme mais de l’asservir. Les préceptes religieux justifient ici l’injustifiable : le concept général de peuple élu, de préférence divine [absurde de croire qu’un Dieu ferait des préférences entre ses créatures], de territoire sacré, de domination d’un peuple sur un autre. L’Europe, dans l’Ange de l’Abîme, est considérée comme la terre sacrée du Christ, une idée aberrante quand on relit les Evangiles dont le propos se veut constamment universel. Le thème religieux reste donc présent dans l’Ange de l’Abîme : le religieux vécu comme une structure d’oppression ; le véritable élan libérateur vécu par Pibe et Stef. Pibe incarne l’être qui se dépouille peu à peu de son conditionnement religieux pour se réconcilier avec sa véritable nature spirituelle. Ce faisant, il rejoint les grands enseignements du passé comme la Baghavad Ghita ["comment traverser la bataille de la vie sans être affecté par les émotions ?"] ou l’Ecclésiaste ["comment se rendre compte que la vie n’est que vanité et poursuite de vent ?"]

CC : On oubli souvent que le terme Apocalypse implique aussi une renaissance, pensez-vous que vous avez suffisamment tenu compte de cet aspect positif dans « L’Ange... » ?

- PB : Oui, fermement ! Blague à part, il me semble que le roman s’achève sur une note positive, de renaissance comme vous dites. Après avoir traversé ce théâtre d’atrocités, Pibe s’apprête à explorer le coeur de l’homme. Une fois sorti des rets de cette ombre gigantesque qu’est l’illusion, la maya hindoue, il peut maintenant accéder à la "vraie" vie, il peut maintenant évoluer sur cette terre sans faire partie d’un camp ou d’un autre, sans jugement, sans désir, homme parmi les hommes. Il a accompli sa mue, sa métamorphose, grâce à Stef, son initiatrice. Pour lui la mort et la vie ne sont que les deux faces de la même pièce, et, malgré le contexte, la peur a disparu. Une belle renaissance, non ?

CC : Quel est le lien, pour vous, entre les grands mythes de l’humanité et la projection que l’on peut en faire dans la science-fiction ?

- PB : Le lien est pour moi évident. Les auteurs de SF ne font à mon sens que tenter de réécrire les grands mythes de l’humanité, de les dépoussiérer peut-être, en s’aidant parfois des dernières découvertes scientifiques. La question reste la même : quelle est la nature de l’homme ? La SF n’invente rien [aïe, je vais me faire des amis !], elle explore un sillon creusé depuis des millénaires avec de nouvelles connaissances, de nouveaux outils.

CC : Beaucoup de vos romans sont des histoires d’initiation, un personnage jeune et vierge de toute expérience adulte découvre le monde et la vie d’adulte au fil de ses aventures... C’est votre côté Voltaire ?

- PB : Voltaire ? Ou Rousseau ? Candide ou l’Émile ? Je vais me répéter : j’utilise honteusement les structures héroïques propres aux mythes où le héros est souvent un personnage jeune et vierge qui va quitter son milieu, affronter des épreuves et accomplir sa métamorphose. Je suis très banal, je sais. Peut-être parce que la jeunesse symbolise le printemps, l’énergie, que seule la jeunesse a le pouvoir de bousculer les idées reçues, de changer l’ordre du monde.

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CC : Dans « L’Ange... », il y a ce très beau personnage féminin [Stef, alias Fesse], mystérieuse, forte, troublante, mystique... Pour Pibe elle est l’initiatrice, mais n’est-elle pas aussi un « Ange [né] de L’abîme » finalement ?

- PB : Bien vu ! Elle donne le titre au livre. L’Ange de l’Abîme, c’est l’ange qui commande aux légions de sauterelles cuirassées dans l’Apocalypse, mais dans le roman, c’est l’ange gardien de Pibe, l’ange issue du néant qui semble par instants retourner au néant. Et aussi l’ange qui montre à Pibe la véritable nature de la vie, l’abîme personnel, ce mystère fantastique où baigne chaque être humain. Stef n’est jamais très définie dans le roman, elle garde ses secrets, elle ne semble pas avoir d’autre but que d’accompagner Pibe sur son chemin. C’est un peu l’initiatrice rêvée, soeur, mère, amante.

CC : J. G. BALLARD a dit : « La SF n’est pas écrite par les gens qu’il faudrait », partagez-vous ce point de vue ?

- PB : Ah, je ne sais pas... La SF est écrite par les gens qui l’écrivent, point. Chacun est libre de s’en emparer, d’en jouer, de la malaxer, de la pétrir, de la changer. La SF est suffisamment généreuse et forte [on dirait Stef] pour accueillir chaque auteur ou chaque lecteur qui souhaite s’y frotter. Ne la transformons surtout pas en un coeur étriqué et froid réservé à une poignée d’initiés.

CC : D’après moi, et au vu des nombreuses critiques que j’ai lus ou entendu sur "L’Ange de L’Abîme" cette phrase ne semble pas vous concerner en tout cas, certains vont même jusqu’à insinuer que vous n’êtes plus un auteur de SF, qu’en pensez-vous, quels sentiments éprouvez-vous à ces propos ?

- PB : Je suis l’auteur de romans qui se passent parfois dans le futur, parfois dans le présent, parfois dans le passé. Ou plutôt les romans qui me traversent se passent parfois dans le futur, parfois dans le présent, parfois dans le passé. Je les accueille de mon mieux, et mon véritable travail est de mettre mon écriture à leur service. Certains lecteurs acceptent de me suivre dans toutes mes expériences, d’autres non. Après, les étiquettes, les cloisons, les polémiques, ne me concernent pas. Chacun son boulot, non ?


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Max