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Publié le 01/06/2006

"Pollen" de Jeff NOON

["Pollen", 1996]

ED. LA VOLTE, AVRIL 2006

Par Mr.C

Premier roman d’un long programme Jeff NOON lancé par les éditions La Volte, "Pollen" se présente sous la forme d’une épidémie de rhume des foins aux répercussions onirico-catastrophiques dans un univers dingo.

L’invitation n’est pas facile à accepter, et les premiers pas sont difficiles. Voire allergogènes. Mais, passés les premiers éternuements, la maladie est délicieuse. Jeff NOON est un grand auteur.


Après une fantaisie calligraphique éternuée sur trois pages, une date : Lundi 1er mai. Car "Pollen" se joue en dix jours. Du 1er au 9 mai. A Manchester, un chien taxi baptisé Coyote est victime d’un assassinat. Or sa dernière course l’a mené à l’extérieur de la ville, dans les Limbes. Du coup, les Zombies sont les premiers suspectés, ce qui laisse craindre des émeutes violentes entre chiens et zombies, deux populations notoirement antagonistes. L’Ombre-flic Sybil Jones sait bien que les Zombies n’y sont pour rien : ce qui a tué Coyote, à 6H19, ce sont des fleurs, un bouquet de fleurs rouges qui a poussé dans sa gorge, et l’a étouffé. Or les mi-vivant ne sont pas doués en jardinage. Alors qui ? Ou bien quoi ?

"Rapport sur l’échantillon floral 267/54, par Jay Ligule, département de Botanique, université de Manchester. 2 mai, 8h 04. Constatations initiale : variante d’Amaranthus caudatus. Fleurs d’un rouge profond regroupées en spirale, formant de longues torsades en pompons. 48 cm à la pointe. La fleur réagit vivement aux tests. [...] Jamais rien vu... merde ! A moins que mes yeux me trompent, le pollen se dirige vers moi. Mon Dieu ! Pourquoi est-ce que j’hérite toujours des boulots merdiques ? "

C’est une enquête qui commence dans un monde décousu et recousu à l’envers. Les ravages de Fécondité 10 ont permis tous les métissages. Hommes-chien, Hommes-mort, Hommes-robot, Robots-chien, l’humanité a éclaté en morceaux. Et la réalité aussi, depuis que le Vurt s’explore. Le Vurt, le monde des rêves, des mythes, des fantasmes. Le monde bien réel de tout ce qui ne l’est pas. Une plume suffit à y voyager, et la couleur de la plume fixe les options du voyage. Sauf que voilà : le Vurt, parfois, déborde.

Lundi 1er mai, à 6H16, Brian Swallow, un jeune garçon a disparu, laissant un lit vide et des draps froissés dans une chambre fermée de l’intérieur. L’inspecteur Tom Dove est sur l’affaire car, cela ne fait pas de doute, c’est un échange Vurt qui est la cause de cette disparition. Ce qui signifie que quelque chose - ou quelqu’un - du Vurt a fait effraction dans la réalité. Et ça, ce n’est pas bon.

"Il s’appelle Dove. Thomas Dove. Il surfe la tête des étrangers comme une plume. C’est ce qu’il est : corps de skater, crête de cheveux orange, une paire d’ailes-de-flic et un circuit sanguin bourré de Vurt. Le torrent du rêve. Tom est le meilleur ange Vurt des flics de Manchester, et il vole vers Rio de Bobdeniro avec un paquet de tests pour les phantasmes locaux. Son boulot de flic est de traquer et détruire les rêves illégaux ; trouver les Vurt de contrebande. Ecoutez le battement de ses ailes prismatiques colorer la fumée de l’esprit. Audace. Tom Dove : une route propre, humaine, vers la fantaisie ; si bon qu’il n’a pas besoin de prendre de plume. Il est principalement humain, bien sûr, si ce n’est ces épaisses traînées de Vurt qui vivent dans sa chair."

NOON ne livre pas de mode d’emploi, juste une mécanique à rêver aux rouages complexes. On s’embarque et aussitôt c’est le trou d’air, tant cet univers est un assemblage insensé, une construction de l’esprit digne de ces châteaux enfantins où les enfants s’amusent à confronter figurines et personnages d’époques, de tailles et de chairs différentes.

C’est une prose épaisse, des mots qui jouent de la matière, des textures et des motifs. Les poils et les tâches noires du dalmatien sur le visage soyeux de Coyote à la morgue ; les plumes, les pétales, le pollen. C’est un saut de l’ange vers l’irruption du rêve, du mythe et du mal : ainsi que l’éditeur Mathias ECHENAY l’explique en interview, Perséphone n’est pas loin, accomplissant son voyage de printemps entre le royaume Infernal de son époux et la Terre, sa mère.

Ce sont des pages d’une grande beauté, ardues, rebelles. Mais en dévorant "Pollen", en avançant dans le récit, le lecteur s’acclimate à ce jardin ; et, poursuivant ses pérégrinations surréalistes - telle l’Alice emblématique revendiquée par NOON - il finit par découvrir des éclats de sauvageries cruels et d’étonnantes fulgurances de poésie, qui conjuguent comme le fit André-Pieyre de MANDIARGUES, le végétal, l’animal et la sensualité.

NOON est un grand auteur parce qu’il a un style et des obsessions. Un style aussi percutant que le plus trash des auteurs anglais de la dernière génération. Des obsessions aussi graphiques et sensorielles que sa ville de Manchester, Alice aux pays des merveilles, les chiens et la musique des années 70.

"La meute était là pour nous, elle nous attendait. A notre vue les chiens se ruèrent les uns sur les autres, composant de leurs formes additionnées un corps épouvantable, dardant sa langue et rugissant dans l’air. Chacune de ses puissantes mâchoires dégouttait de venin noir. Des serpents se tordaient dans sa fourrure d’acier. La merde de chien recouvrait le sol d’un tapis fumant. Au-delà des mâchoires de ce monstre se dressait une porte ornementale de fer forgé, encastré dans une pinède dense. Le chien à cinquante têtes nous grogna dessus, puis bondit en avant, l’écume dégoulinait de sa parure de dents [...]

Je m’appelle Cerbère. Je suis le gardien de la forêt."


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"Voyage au bout de l’Enfer", film inoubliable de Michael CIMINO [1978] est l’un des univers les plus prégnants de Rio de Bobdeniro, cette zone du Vurt où se concentrent les phantasmes de l’acteur. Et c’est précisément un voyage au bout de l’enfer qui attend Sybil Jones, sa fille Boadicée, et Tom Dove.

Pour toi, lecteur, qui aura le courage d’affronter l’univers noonien, la récompense est au bout : le sentiment d’avoir découvert un auteur à l’imaginaire dense et violent dont rien ne nous empêchera de lire le prochain ouvrage. "Vurt", qui semble donner plus de clés sur le fonctionnement des délires nooniens, paraîtra, dans la réalité, au mois de septembre.