Publié le 03/05/2007

Que notre règne vienne de J.G. Ballard

[« Kingdome Come », 2006]

Par Stalker

Ballard continue l’exploration des territoires les plus fréquentés mais aussi les plus mal connus de la modernité. Après La Face cachée du Soleil et ces stations balnéaires pour vacanciers fortunés, après Super Cannes et ces zones industrielles high-tech pour cadres supérieurs ambitieux et enfin après Millenium People et ces banlieues chics pour petits bourgeois qui s’ennuient, Ballard plante son scalpel dans le monde des banlieues populaires moyennes, celles se situant au bord des autoroutes mais dans lesquelles on ne s’arrête jamais, celles du sport-roi, des centres commerciaux gigantesques mais aussi celles du racisme, de l’intolérance et de la violence ordinaire.


Richard Pearson, publiciste au chômage, récemment divorcé, se rend à Brooklands petite ville de la banlieue de Londres, mettre de l’ordre dans les affaires de son père. Le vieillard à priori paisible vient d’être assassiné dans le gigantesque centre commercial de la cité. Les circonstances étranges du meurtre, la tension régnant dans la ville, ses manifestations nationalistes violentes, poussent Pearson à s’installer dans la maison de son père pour enquêter sur les évènements. Les notables de la cité semblent jouer à un étrange jeu, mais est le manipulé, qui est le manipulateur ? En voulant percer le mystère, Pearson va de plus en plus s’impliquer dans les évènements jusqu’à mettre le feu aux poudres pour de bon...

Quand la vie ne se résume qu’à une consommation sans fin, le sport comme défouloir ne suffit plus à canaliser les énergies inassouvies et l’on doit trouver un moyen de gérer l’ennui de la classe moyenne infantilisée, si l’on ne veut pas que la fascisme l’emporte. Tel est grossièrement le sujet du nouveau roman de Ballard, autour du gigantesque dôme du Métro-Centre, giga centre commercial, où tous les drames se nouent et se dénouent.

En ce qui concerne la forme, on n’est guère surpris. Comme toujours dans les derniers romans de Ballard, un homme entre deux âges, plus ou moins en rupture de ban, arrive dans une petite communauté fermée que des évènements inhabituels - dont il est la victime par procuration - viennent de secouer. Il plonge alors peu à peu dans le mystère, s’intègre lentement à ce petit monde autarcique, se retrouve dans le lit d’une belle jeune femme perturbée. A mesure qu’il soulève le voile, d’observateur il se transforme en acteur, de victime il se transforme en complice du bourreau. Mais toute cette micro-société finie par retourner vers la normalité.

Dans un premier temps Que notre règne arrive suit exactement cette trame, et on se surprend à soupirer. Un roman de Ballard de plus se dit-on, certes plutôt bien mené, mais rien de nouveau sous le soleil.
C’est à ce moment que le roman bascule : au lieu de retourner vers la normalité, sous l’action du personnage narrateur, le monde du roman s’enfonce plus loin dans la folie. Et nous avons droit à une dernière partie d’anthologie dans laquelle le centre commercial se rebelle donnant le jour à une éphémère « république/dictature » assiégée, entre république de Salò et parc d’attraction, sombrant dans la folie, le fascisme et le mysticisme.

Le roman n’est pas exempt de défaut : le train-train ballardien peut commencer à lasser et l’arrière plan philosophique et sociologique du roman n’est pas sans faiblesse, Ballard sombrant parfois dans la facilité. Néanmoins, cela faisait longtemps que la puissance des visions de Ballard n’avait pas atteint ce degré. Elle rappelle d’ailleurs par moment celle de « La Foire aux atrocité », ce qui devrait faire couler la bave aux coins des lèvres des connaisseurs. Attention cependant : j’ai bien dit par moment...


COMMANDER

Le visage omniprésent sur écran géant du présentateur de télé-shopping et commentateur sportif de la chaîne câblée du centre-commercial comme nouveau Big-Brother cool d’un totalitarisme ordinaire, le dôme du Métro-Centre comme immense cathédrale pour ouailles perdues du XXIème siècle, justifient à elles seules la lecture de ce roman.
Surtout en cette période d’élection présidentielle...