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Publié le 05/11/2007

Radieux de Greg Egan

[Luminous, SEPT. 1998]

ED. LE BELIAL’, NOVEMBRE 2007

Par Mr.C

Voici enfin le deuxième volume de l’intégrale des nouvelles de Greg Egan. "Enfin" dis-je parce que le premier volume, Axiomatique, publié l’an dernier, plaçait déjà la barre très haut et que Greg Egan est depuis longtemps l’une des signatures les plus vénérées du Cafard cosmique.
C’est donc palpitant d’impatience que j’ai ouvert Radieux, recueil de 10 novellas, dont 4 inédites, un tout petit peu moins épais qu’Axiomatique.
J’en suis ressorti, une semaine plus tard... ébloui.


AU SOMMAIRE :

  • Paille au vent [Chaff, 1993]
  • L’Eve mitochondriale [Mitochondriale Eve, 1995]
  • Radieux [Luminous, 1995]
  • Monsieur Volition [Mister Volition, 1995]
  • Cocon [Cocoon, 1994]
  • Rêves de transition [Transition Dreams, 1993]
  • Vif Argent [Silver Fire, 1995]
  • Des raisons d’être heureux [Reasons To Be Cheerful, 1997]
  • Notre-Dame-de-Tchernobyl [Our Lady Of Tchernobyl, 1994]
  • La Plongée de Planck [The Planck Dive, 1998]
  • Bibliographie de Greg Egan par Alain Sprauel

Il est une thématique qui traverse la presque totalité de ce recueil [et une bonne part de l’œuvre de Greg Egan ] : c’est celle qui veut que nous autres, êtres humains, ne sommes finallement que des machines biologiques dont les sentiments, le caractère, la volonté, voire même l’âme, se réduisent à des échanges complexes entre neurones, des atomes et des électrons qui tournoient, se croisent et interagissent ici ou là, de la chimie permanente et pré-déterminée. Bref, des trucs qui nous échappent, tandis que nous faisons les marioles avec des notions comme le "libre-arbitre".

Greg Egan est très fort lorsqu’il met le doigt sur cette délicate vérité : qui sommes-nous si nous ne sommes que le fruit des vicissitudes de nos molécules ?

La question se pose concrètement pour le personnage central de la novella Des raisons d’être heureux : une IRM détecte chez lui une tumeur qui bloque l’un des ventricules remplis de fluide de son cerveau. Mécaniquement, cela élève la pression intracrânienne, ce qui peut lui être fatal - même opéré, on lui donne 5 ans à vivre. Mais il y a pire : ce qui a activé la tumeur a aussi activé une surproduction de leu-enképhaline dans le liquide céphalo-rachidien. Or, cette leu-enképhaline est une molécule qui - pour faire vite - permet à notre cerveau d’exprimer... le bonheur.
Voilà donc notre ado bloqué sur la position "content". Quoiqu’il advienne, et même face à sa maligne tumeur, il ne peut s’empêcher d’être détendu. Et même heureux. Un rien fait sa joie. Tout l’amuse...
Une opération audacieuse sera tentée pour extirper la tumeur... et voilà que le problème s’inverse : de minimes dégâts collatéraux à l’intérieur de son crâne, et notre personnage se retrouve absolument incapable d’éprouver le moindre plaisir... et l’aventure ne s’arrête pas là.

Que sommes-nous donc si c’est un cablâge entre deux neurones qui me permet d’être joyeux lorsque j’entends du Schubert ? Moi qui pensait avoir une personnalité, être défini par mes goûts, être capable de faire des choix, de m’enorgueillir de préférences, ne suis-je en fait qu’une possibilité parmi tant d’autres des connexions internes de la cervelle humaine ?

Variation intéressante : qui suis-je si je peux décider, à chaque moment, me redéfinir totalement ? Qui suis-je si je puis décider qui je suis ?
Paille au vent commence comme un roman d’espionnage hi-tech, plongeant un homme de main peu scrupuleux dans une jungle génétiquement modifiée, à la frontière entre la Colombie et le Pérou.
L’homme recherche Guillermo Largo, un chercheur de haute volée, qui a travaillé pendant trente ans sur les applications militaires de la biologie moléculaire. Sur fond de guerre civile colombienne, Largo a rejoint le groupuscule de scientifiques financé par les cartels de la drogue mais devenus indépendant au sein de leur inattaquable forêt intelligente. Au bout de cette quête, référencée Apocalypse Now, un virus... un virus qui autorise son hôte à déployer à sa guise ses propres connexions neurales. Toujours la même question pour Egan : avoir le choix absolu de que l’on est, est-ce se perdre ?

La même interrogation sur le sens de l’identité humaine se trouve au cœur de Monsieur Volition : un voyou a dérobé à sa victime un cache particulièrement élaboré, une sorte de lentille qui couvre l’oeil entièrement et offre d’étranges possibilités... La fonction pandémonium s’avère vertigineuse : elle permet de visualiser chaque opération de notre cerveau. L’homme a donc sous les yeux une interface inédite qui superpose à sa vue ses propres cheminements intellectuels ; chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, chacune de ses réflexions est là devant lui, dans son champ de possibilité. Que devient donc son libre arbitre, si son contrôle est total sur lui-même ?

Chacun de ses récits est à la fois puissant et original, méticuleusement construit, et centré autour d’êtres psychologiquement palpables. La réputation hard sf d’Egan ne doit pas effrayer : seule la toute dernière novella du recueil se révèle effectivement hardue.
Toutes les autres sont accessibles, et beaucoup sont des bijoux d’intelligence dont les perspectives scientifiques placent l’Humain au premier plan.


Pessimiste SF

En revanche, Egan se montre pessimiste quant aux réponses apportées par nos sociétés aux questions qu’ils soulèvent : L’Eve mitochondriale voit un jeune docteur en physique, Paul, se laisser entraîner à tenter de remonter génétiquement la piste de l’Eve primitive, nôtre Mère à tous... et il déclenche ainsi un début de guerre civile, lourde de préjugés raciaux, avant de comprendre que l’ADN ne peut servir de seule référence à notre identité [conseillera-t-on la lecture de ce texte à Brice Hortefeux ?]

Dans Radieux, deux jeunes chercheurs en mathématiques pures se retrouvent obligés de défendre notre réalité face à une réalité non cohérente mathématiquement... car, évidemment, une firme mal intentionnée s’est aperçue du bénéfice qu’il y aurait à tirer de l’exploitation de cette "zone" qui échappe à nos théorèmes. C’est par le calcul qu’ils combattent pour étendre le champ de notre univers, et au bouts de milliards d’équations résolues par un ordinateur de lumière il y a... une autre forme d’intelligence.

Dans Cocon, un enquêteur privé cherche à coincer des terroristes qui s’attaquent à la société BioPlus. Cette société cherche à développer une façon de protéger les fœtus contre les virus, toxines, et autres substances dangereuses que pourraient leur communiquer leurs mères. L’ennui, c’est que les projets de BioPlus dépassent en réalité cette philanthropique présentation. Plan marketing cynique sur fond de ségrégation homophobe, un polar qui s’achève sur un constat bien amer.

La désillusion est également au bout de Vif Argent : l’enquête de Claire sur la progression d’une pandémie atroce [un virus qui écorche ses proies de l’intérieur et conduit à la mort de façon douloureuse et inéluctable] l’amène à la rencontre de l’inextinguible folie superstitieuse des hommes.
Il faut donc, à lire Egan, ne pas trop compter sur l’éthique humaine pour savoir affronter les nouvelles questions que soulèveront les avancées de la science. Aviez-vous quelques doutes ?

Nous ont moins convaincus trois textes qui, pour des raisons très différentes, impactent plus légèrement.
Rêves de transition est en réalité un cauchemar comme on aimerait en voir moins souvent. Un texte assez court et bien écrit qui n’a pas la force de ceux qui l’entourent dans le recueil.
Notre-Dame-de-Tchernobyl, est à nouveau une forme d’enquête, à la recherche d’une icône russe qui est davantage qu’une représentation de la Madonne du XVIIIème d’origine ukrainienne. Belle histoire, centrée autour de la foi, du besoin de foi, de la peur qu’elle engendre. Belle histoire mais un sentiment moins intense.

Reste la dernière novella, La Plongée de Planck.
Là, je suis bien ennuyé : je n’y ai tellement rien compris que je ne crois même pas pouvoir être capable de résumer. Disons qu’il est question de Gisela et de quelques acolytes, qui sont en train de préparer la plongée de leurs clônes dans un trou noir, pour voir ce qu’il y a de l’autre côté... et après Prospéro et sa fille Cordélia s’invitent à l’expérience... et après ça se complique très fort... C’est en réalité une SF si hard que seuls les plus câlés y prendront plaisir. Franchement pas lisible pour les autres.

En dehors de cette difficile dernière nouvelle, Radieux, ce n’est que du bonheur. Nous pouvons donc dénoncer haut et fort Olivier Girard, directeur des éditions du Bélial qui osait annoncer dans nos pages en interview « Axiomatique est le meilleur recueil de SF des années 90 » [novembre 2006]. Il mentait : Radieux est aussi bon.


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Anticipant les répercussions sociales et éthiques des derniers développements de la génétique, de la théorie quantique, des mathématiques contemporaines, tout en restant accessible au lecteur lambda.
Puissamment documenté sur les aspects scientifiques de ses intrigues.
Extrêmement intelligent.
Ecrit avec une aisance de style, une fluidité remarquables.
Mettant en scène des personnages rapidement attachants, psychologiquement "épais", sans faux pas ni facilité.
C’est Radieux.
Voilà.
Et je n’aurais pas tout dit si j’omettais de préciser qu’il y a derrière tout cela un attachement profond au respect de l’Humain qui ne peut que nous toucher.


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