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Publié le 27/06/2007

« Rainbows End » de Vernor VINGE

[« Rainbows End », 2006]

ED. R. LAFFONT / AILLEURS & DEMAIN, MAI 2007

Par eleanore-clo

Ailleurs et Demain poursuit son idylle avec Vernor VINGE : « Rainbows End » succède donc à « Un feu sur l’abîme » [Hugo 1992] et « Au tréfonds du ciel » [Hugo 2000], eux brillants space op’.
Ce nouvel opus marque un retour sur notre terre et l’abandon [momentané] du Space Opera cher à l’auteur. Les organisateurs de la Nippon Con ne lui en ont pas tenu rigueur puisque le roman a décroché le Locus 2007 et concourre pour le Hugo 2007.
La qualité est-elle au rendez-vous ? Ne reculant devant aucun sacrifice pour satisfaire ses lecteurs, le cafard cosmique a donc mené l’enquête.


PRIX LOCUS 2007


L’action se déroule en 2025 sur le campus de l’université de San Diego, lieu bien connu de VINGE puisqu’il y enseigna les Mathématiques et l’Informatique.

Robert Gu vient de guérir d’une maladie d’Alzheimer et [re-]découvre un monde futuriste où l’informatique, omniprésente, a envahit la vie quotidienne : des vêtements en tissu nanotechnologiques remplacent les ordinateurs personnels, des lentilles de contact digitales reçoivent et projettent des MMS... le vieil homme retourne donc sur les bancs de l’école pour se former aux nouvelles technologies. Une mauvaise surprise l’y attend : la technique utilisée pour numériser la bibliothèque universitaire détruit les ouvrages... Robert et quelques-uns de ses condisciples décident d’entrer en résistance.

Dans cette société « connectée », les militaires s’inquiètent des capacités potentiellement dévastatrices de l’InterNet. Les services « indo-européens » du renseignement se préoccupent notamment d’une rencontre sportive dont les téléspectateurs, comme hypnotisés, ont massivement acheté du nougat [!]. Une mystérieuse entité virtuelle, le Lapin, les aide à investiguer. Les super-espions remontent la piste de la subjugation collective jusqu’à un laboratoire de San Diego. Laboratoire proche d’une société spécialisée dans... la numérisation des bibliothèques.

Et c’est ainsi que de multiples intrigues évoluent parallèlement, se rencontrent, se séparent, se heurtent... Ces superpositions faussent quelque peu le sens du roman puisque VINGE n’a pas écrit une histoire d’espionnage mais un livre sur LA société NUMÉRIQUE avec ses maladies numériques [l’EJAT], ses armes de destructions massives numériques [le mimovirus ayant provoqué l’envie irrépressible de nougat], ses loisirs numériques [Pyramid Hill surclasse aisément Disneyland], ses vêtements numériques, ses sens numériques [les tatouches], sa musique numérique [le concert de Juan et Robert], etc.
Le Lapin, Intelligence Artificielle spontanée, incarne le futur de cette société où êtres vivants et êtres virtuels coexisteront et interagiront.
L’auteur remercie d’ailleurs Google et Wikipédia dans sa dédicace.

Cette société est un cauchemar pour les militaires, dont la paranoïa atteint ici des sommets. Le spectre du 11 septembre plane d’ailleurs au dessus de certaines pages : l’ingérence autorisée et « légitime » de l’US Army dans les affaires paraguayennes rappelle étrangement l’envoi des GI en Irak.

VINGE consacre de nombreux chapitres à la vie de famille des Gu. Il s’attarde avec une grande finesse sur les relations complexes entre le vieillard et ses proches : Robert Gu se réconcilie non seulement avec la technologie mais surtout avec son fils et sa belle-fille. Il renoue même avec son passé puisque il réussit à se lier avec sa petite fille après avoir échoué longtemps auparavant avec sa soeur.

Deux mariages tiennent une place non négligeable dans le récit : celui raté de Robert et de Léna [une image de Vernor et Joan VINGE ?] et celui, vacillant, de Bob, le fils de Robert, et d’Alice. VINGE s’intéresse plus particulièrement aux liens entre travail et famille, stigmatisant le premier comme source des échecs du second. Le caractère difficile de Robert, son ego hypertrophié, sont les conséquences de son succès en tant que poète mondialement reconnu.
Pareillement, les silences étouffants d’Alice procèdent du choc répété des formations professionnelles. Bien évidement, les enfants souffrent de ces déchirures et Miri Gu, la petite fille de Robert, découvre précocement les responsabilités de l’âge adulte.

« Rainbows End » est donc aussi un roman sur la famille. Et c’est aussi un roman [dostoïevskien ?] sur la rédemption voire sur le châtiment. Le parcours de Robert Gu est exemplaire : imbu de lui-même au début du roman, il redécouvre progressivement l’autre au point de risquer sa vie pour sauver celle de Miri, payant là le prix de ses multiples trahisons. VINGE en profite pour exalter le métier d’enseignant, comme facteur de réhabilitation, de réinsertion. Chumling, le brillant professeur de composition créative transmet un savoir, certes, mais elle contribue surtout à reconstruire une morale de vie.
L’auteur insiste sur les équilibres et il n’est pas surprenant que Robert [un Faust moderne ?] découvre au final avoir échangé son Alzheimer contre ses dons poétiques. Le miracle du livre est que Robert accepte son infirmité et rebâtisse une vie meilleure sans un talent devenu au final écrasant.

La facette « roman d’espionnage » de « Rainbows End » détonne profondément. VINGE s’essaye là à un genre qu’il maîtrise insuffisamment. Le lecteur se perd dans les forfaitures en tout genre. Les alliances se font et défont sans aucune justification. La personnalité du Lapin est confuse et la référence à Bugs Bunny ne se justifie absolument pas.
La proximité du laboratoire et de la société en charge de la numérisation des livres est peu vraisemblable. L’intrusion via un souterrain bien opportun relève du « Club des Cinq »...
Pourquoi, par ailleurs, avoir fait référence à « Fahrenheit 451 » ? Quel est l’intérêt de cette numérisation destructive, totalement invraisemblable ? Pourquoi s’amuser à opposer les techniques de « scan » chinoises et américaines ? Les multiples allers et retours entre Robert, Alice, Bob, Miri et des espions quelque peu loufoques cassent la progression dramatique. VINGE a peut-être voulu trop bien faire.


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VINGE a écrit des ouvrages plus ambitieux que « Rainbows End ». Le thème de la société numérique se dilue dans une « espion-nerie » peu convaincante et ne tenant pas ses promesses. L’auteur semble s’être égaré en chemin. Il possède cependant un immense métier et la chronique de la famille Gu, de ses rapports avec le monde virtuel, mérite le détour. Elle est de plus profondément émouvante.
« Rainbows End » restera donc une tentative, celle du premier roman adulte cyberpunk. Les marginaux ont cédé la place aux enseignants, à Monsieur Tout-le-monde voire aux militaires. Ce qui est peut être le plus beau des cadeaux ?