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Publié le 03/10/2009

Retour sur l’horizon de Serge Lehman

ED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, OCT. 2009

Par W(illiam Guyard) Par Nathrakh Par tuC

Attendu de pied ferme par toute une communautés de lecteurs transis à l’idée de se frotter à la fine fleur de l’imaginaire francophone, Retour sur l’horizon fait partie des pavés appelés à faire date. Et comme on le constatera plus bas, le recueil émerveille autant qu’il déçoit.
Paradoxe ? En SF, rien n’est moins sûr.


L’avis de Nathrakh :

S’il n’y a qu’un horizon à atteindre, en science-fiction comme ailleurs, c’est celui de la littérature. L’intention de Serge Lehman, exprimée dans sa préface, semble vouloir rejoindre cette pensée : une recherche de l’intensité, littéraire, poétique, émotionnelle, grâce au caractère métaphysique de la science-fiction. Il faut admettre l’échec de cette tentative. On reconnaît volontiers la bonne qualité de la plupart des textes, mais à tous manquent, à quelques exceptions près, cette intensité, ce radicalisme littéraire. Le vertige poétique promis est absent. On s’interroge sur la présence de certaines nouvelles sans intérêt, mauvaises ou faibles : Elles ne font qu’affaiblir l’ensemble de l’anthologie qui connaît, par moments, de beaux passages. Un bel échec, peut-être. Mais un échec tout de même.

Deux vieilleries sont, à n’en pas douter, les premiers coupables de cet échec : Les Fleurs de Troie de Jean-Claude Dunyach et Dragonmarx de Philippe Curval. La première ne connaît qu’une seule intensité, celle de l’ennui. S’y accumulent des détails technologiques sans intérêt narratif ou, plus grave, poétique, ce qui caractérise ce qu’on peut appeler la « science-fiction d’ingénieur ». On reconnaîtra au texte une certaine recherche de l’émotion, détruite par une écriture lourde, perdue dans des considérations inutiles. La lecture tourne alors au calvaire, dont on espère la fin rapide. Mais cela n’est rien face à la colère causée par Dragonmarx. Il est étonnant qu’un texte d’une telle désuétude paraisse de nos jours : le pulp est de retour, il a fait un tour au PMU du coin et veut nous expliquer le communisme. La platitude de l’écriture (la lecture de l’ensemble des discours de Kim Il-Sung n’aurait pas été un luxe, afin de retrouver le panache de l’art réaliste-socialiste), des dialogues et de la narration nous évoquent un feu salvateur, capable d’empêcher l’humanité tout entière de lire ces pages. Oublions.

À l’opposé, deux textes se démarquent par leur puissance littéraire. Je vous prends tous un par un de David Calvo réussit à créer un puissant enthousiasme en quelques très belles pages d’une grande intelligence. L’intensité poétique est bien là, tout comme dans Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais de Léo Henry, le meilleur texte de l’anthologie. Et c’est bien là le paradoxe. Dans son écriture, dans l’émotion produite, cette nouvelle est pratiquement irréprochable.
Néanmoins, il faut avoir conscience de ses limites : il s’agit avant tout d’un « texte pour écrivains », couvé de manière implicite par la figure de Jorge Luis Borges, dégageant une impression de facilité. L’ensemble se tient parfaitement, là est le problème : on retiendra ce texte pour cette raison, reste à savoir si celle-ci est bonne. La meilleure nouvelle de l’anthologie, mais pas de Léo Henry. Dans leur imperfection, dans leur tentative de faire quelque chose de personnel et d’intense, on préférera les nouvelles de Daylon (Penchés sur le berceau des géants) et de Mahéva Stephan-Bugni (Pirate). Cette dernière, par son ton désabusé, impressionne : ici, rien d’inutile, tout se construit vers une très belle conclusion. Il y a plus d’émotion dans les deux dernières pages de Pirate que dans la totalité des Fleurs de Troie de Jean-Claude Dunyach ou Temps mort d’André Ruellan. On retiendra ensuite les nouvelles de Fabrice Colin et d’Emmanuel Werner, de Laurent Kloetzer, de Jérôme Noirez et de Xavier Mauméjean . Tous ces textes sont originaux, dans leur traitement comme dans leurs idées, mais il y manque quelque chose de poétique, ce qui aurait fait de cette anthologie le « grand livre » promis. Les autres récits n’ont aucun intérêt : écriture plate ou lourde, rien ne permet de retenir notre attention à leur lecture.

Toute la déception suscitée par l’anthologie se retrouve dans la préface de Serge Lehman. Très intelligente et nuancée, elle ne manquera pas de faire hurler les évangélistes grabataires de la science-fiction française (il suffit de toutes façons de prononcer le mot « littérature » pour que cela se produise). Mais elle ne convainc pas pour autant : on sent que l’homme reste attaché au terme de « science fiction », et si les remarques sur le caractère métaphysique de cette littérature sont probablement justes, cette préface reste une note d’intention sans réponse. C’est bien là le drame du recueil : pas assez radical, trop attaché à la « science fiction ». Un cri trop faible pour être entendu. Et s’il n’y a qu’un constat à faire, c’est celui-ci : il faut oublier le terme de « science fiction ». Son deuil ne sera pas si douloureux.


L’avis de tuC :

Ce que l’on retiendra d’abord de Retour sur l’horizon, c’est la préface de Serge Lehman ; une rétrospective-hommage à la SF, non seulement comme genre littéraire, mais aussi comme « sensibilité hybride où le plaisir de la littérature se combine à d’autres sources ». Des mots qui nous rappellent pourquoi nous aimons la Science-Fiction, ce qui fascine, ce qui passionne. L’alpha et l’oméga sans entraves et sans modération. Fin du monde et premier matin sur le monde. Exploration des possibles à venir comme de nos réalités antérieures. Alors, bien sûr, c’est avec une joie sans partage que l’on se lance dans cette anthologie prodigue, qui s’en va célébrant les « 100 ans de la SF consciente ».

Seulement voilà ; ce que l’on retiendra surtout, à la fin de la lecture, c’est ce sentiment de malentendu presque kafkaïen. Il y a méprise, messieurs ! On trouve du défi dans la SF, de la rêverie aussi. De l’errance, souvent, du désenchantement de plus en plus. De l’absurde beaucoup. Mais de la passivité ?
Car nous voilà entrés ici dans l’ère de la SF passive, vidée d’elle-même.
Dépressive ?
Sous prétexte de se placer sous le signe de la technique, les premières nouvelles — Tertiaire, Une Fatwa de mousse de tramway nous gratifient de cette SF prise en flagrant délit d’inertie. Traduction : des cas pratiques de cabinets de prospective. Des essais de consultants en innovation. Du constat de société calqué à cent ans d’intervalle pour faire « futuriste » (futurisme n’a jamais été synonyme de SF, ne nous méprenons pas).
Mais de sensibilité SF, point. Même Les Fleurs de Troie, sous ses aspects psychologico-lyriques, ne parvient pas à convaincre, cabotant maladroitement entre exploration spatiale et réalités virtuelles. La plus grande partie des nouvelles —Hilbert Hôtel, ou la dégénérescence du service client. Temps mort, un intermède qui laisse plus que circonspect — ne laisse derrière elle ni plaisir, ni souvenir. Juste le goût du néant et du vide. Asthénie propre à notre époque ? Toujours est-il que l’on se retrouve à rechercher en vain les vestiges de cette « sensibilité littéraire » tant mise en avant dans la préface.

Une poignée d’histoires se détache cependant du lot. Lumière noire nous happe par son univers hors du temps, ses étrangetés archangéliques, même si c’est à regret qu’on laisse l’histoire s’éteindre sur un dénouement inabouti. Impression similaire avec Terre de Fraye : si l’angoisse née de l’océan est exploitée avec brio par Jérome Noirez, sur fond de beach boys indus et de romance humanoïde, il n’en reste pas moins que la conclusion semble presque malvenue.

Reste alors Penchés sur le berceau des géants. Parce que ce récit détonne, et qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de contraste. Parce qu’il éblouit, renouant le plus naturellement du monde avec une certaine forme de poésie brute. Parce qu’il parvient à nous transporter « sur d’autres points de vue, hors de nous même ». Pour toutes ces raisons, on se prend à croire que la SF n’est pas encore condamnée. Que finalement, tout n’est qu’affaire de… sensibilités.

C’est à se demander ce que sera la littérature de demain, tant du coté des auteurs que des lecteurs — soit tout juste le sujet que développe Léo Henry. Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais agit comme un contrepied superbe, que l’on aurait bien vu en conclusion, certes ironique, mais ô combien mordante. Une épitaphe qui restera longtemps gravée dans la mémoire, petite musique entêtante, intemporelle. Un pied de nez à la vacuité sous toute ses formes.


L’avis de W(illiam Guyard) :

Anthologie-manifeste ou vue en coupe d’une SF malade ? La question obsède le petit monde de l’imaginaire francophone à la sortie de ce livre événement. Serge Lehman y répond dans sa préface : il s’agit simplement d’une sélection des textes reçus à l’aune de ses goûts personnels.

Si dans sa préface Lehman se contente de proposer un axe de réflexion, on trouve au sommaire la quasi totalité des auteurs français du moment, ceux-là mêmes qui font aujourd’hui la science-fiction. L’anthologie fait office d’état des lieux, par cette génération de quarantenaires qui a pour noms Dufour, Mauméjean, Noirez, Kloetzer ou Colin. Ce dernier co-signe avec sa moitié Emmanuel Werner l’un des textes les plus réussis de l’ouvrage, superbe mise en abîme en forme d’hommage à Dick. Mauméjean rationalise un univers absurde dans son Hilbert Hôtel, et Kloetzer offre le témoignage d’un barbouze français ayant fait exploser une arme ésotérique à la face du monde ; des histoires drôles et parfaitement maîtrisées. La nouvelle de Catherine Dufour prend quant à elle toute son ampleur en sachant qu’une bonne part du récit retranscrit simplement des événements réels, vécus par son conseiller technique. Enfin, la bonne novella de Noirez, résolument sea, sex and aliens, déçoit seulement par sa fin quelconque.

Il y a dix ans paraissait l’excellente anthologie Escales sur l’horizon, déjà dirigée par Serge Lehman. Que reste-t-il de cet héritage ? Très peu de choses, hélas. La plupart des auteurs alors au sommaire n’ont que peu, ou pas, publié depuis. Et très peu ont souhaité répondre à cet appel à texte. Deux vétérans sont à signaler : Jean-Claude Dunyach et Thomas Day, le premier avec une aventure spatiale ratée, le second avec un road-trip-post-singularité-apocalyptique des plus sympathiques [1]. À leur côté, deux « grands anciens » : Curval et Ruellan. La fascination de l’anthologiste pour les mythologies modernes explique alors la présence de l’indigente nouvelle du premier. Le second propose la description d’une agonie du point de vue du mourant. Courte, mais malheureusement pas assez intense.
Parmi tout ces noms connus, trois jeunes auteurs émergent, à commencer par Maheva Stéphan-Bugni, qui publie ici son premier texte. Elle décrit la petite revanche d’un inadapté social pris dans la logique d’un système pathologique dans un texte sans la moindre fausse note. Dans la même logique dystopique, Éric Holstein brosse la déchéance sociale d’un trader pris à son propre piège. Drôle, ce texte confirme la bonne impression donnée par ses premières nouvelles [2]. Daylon, lui, nous accorde enfin un texte accessible. Riche d’une esthétique superbe, c’est la narration, parfois laborieuse, qui empêche son texte de figurer parmi les meilleurs de l’anthologie.

Dans Escales sur l’horizon, les auteurs ont réinvesti le champ de la spéculation technoscientifique, jusqu’alors largement dominé par les anglo-saxons. Ils ont produit de grands textes, mais cet essai a été très peu suivi [3]. Et force est de constater qu’à part Dunyach, et dans une moindre mesure Day, justement les seuls auteurs à figurer aux deux sommaires, nul n’a repris le flambeau.
En une décennie, l’ambition littéraire à pris le pas sur l’inspiration technoscientifique. Ainsi la singulière nouvelle de Calvo, et surtout Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais, de Léo Henry, illustrent cette mutation. Ce dernier texte, collection d’histoires traitant de l’écrivain dans un jeu de boites gigognes parfaitement jubilatoire, apparaît incontestablement comme le grand texte de l’anthologie

Cette anthologie décevra le lecteur en attente de pure science-fiction, et à ce titre, la couverture s’avère particulièrement inadaptée. Il s’agit en revanche du témoignage de la direction que prend le genre en France, une littérature inspirée par la SF, qui en reprend les thèmes et les ressorts. S’agit-il de transfictions ? La SF est-elle morte ? Peu importe, le lecteur trouvera ici des textes intelligents et beaux, de grands récits.


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Référence, point d’orgue ou simple paysage de la SF francophone à l’instant T ? Retour sur l’horizon agace, fascine et déroute. Un panorama, donc, au sens le plus strict.



NOTES

[1] On se permettra cependant de sourire devant la longueur du texte, signé par l’éditeur qui conseillait aux auteurs débutants de faire court.

[2] L’auteur vient d’ailleurs de publier son premier roman, Petits arrangements avec l’éternité.

[3] Seules les deux suites à l’anthologie et quelques nouvelles éparses on prolongé l’expérience.